Pardon (French Edition)
Chapitre 17
Camille
J ’essuie encore mon visage avant de pousser la porte de la chambre. Papi ne doit pas me voir pleurer ainsi, ça lui ferait trop de mal. Alors, même si je suis anéantie, je dois me montrer courageuse. Mes yeux se posent sur lui, allongé dans un lit d’hôpital, qui semble deux fois trop grand pour lui. Je hais le découvrir aussi frêle, lui, qui est si plein d’entrain et de bonne humeur. Jusqu’ici, je le considérais comme une force de la nature, immortel. La réalité nous rattrape souvent de manière bien trop douloureuse.
Alors que je pénètre dans la pièce, il se tourne vers moi et m’adresse un sourire qui se veut lumineux, mais qui n’en reste pas moins fragile. Je tente de répondre à son rictus par un autre qui ne doit pas être bien plus convaincant. Allez, Camille. Tu peux le faire. Ne craque pas.
— Comment tu te sens ? m’enquiers-je pour faire la conversation.
J’ai besoin de m’occuper l’esprit pour ne pas fondre en larmes devant lui. Je suis déjà assez bien honteuse qu’Aymeric ait dû me supporter. Parmi toutes les personnes au monde, il fallait que ça soit lui. Mon grand-père tend la main vers moi et je l’attrape tout en essayant de ne pas la broyer. Il répond d’une voix faible, hachée par sa respiration sifflante :
— Tu sais, ma chérie… Même si j’aurais voulu assister à vos mariages à Samuel et toi… Vous voir grandir. Je peux partir en paix. Je suis persuadé… que vous êtes tous les deux des adultes respectables… qui réussissent dans la vie… et qui sont profondément gentils.
Je lâche un petit rire triste tout en acquiesçant. C’est vrai que, Samuel et moi, nous en sortons plutôt bien. Malgré le manque de nos parents qui ont toujours travaillé beaucoup, nous avons eu la chance de pouvoir compter sur nous deux ainsi que sur papi et mamie. Notre enfance aurait été bien différente sans eux.
— Je vais contacter Samu pour que tu puisses au moins l’avoir au téléphone, d’ac ?
— Ce serait super, oui.
Je lui souris et me penche pour le serrer contre moi. Il tente d’en faire de même, cependant, il est trop faible pour que cela ressemble à une étreinte réciproque. L’intention y est, c’est le principal.
— Par contre, je ne peux pas partir… sans que tu me racontes ce qu’il se passe avec Aymeric. Raconte-moi.
Je soupire et m’assieds sur le bord du lit, soucieuse. Que puis-je bien lui dire ? D’un côté, je ne veux pas lui mentir. L’honnêteté a toujours été l’une des valeurs les plus importantes entre nous. Pourtant, je me refuse à lui donner une si mauvaise image de son petit protégé juste avant qu’il ne nous quitte. Savoir qu’il a pris sous son aile un homme, qui a bien failli briser plusieurs vies, risque d’être trop douloureux pour lui. Je choisis alors d’édulcorer la situation :
— Aymeric et moi, nous sommes fréquentés il y a deux ans. On a eu une relation assez sérieuse puis il m’a trahie. Il m’a fracassé le cœur, papi, et je ne peux pas lui pardonner.
Il hoche la tête, plongé dans ses pensées. Je suis étonnée qu’il réagisse ainsi. La phrase qu’il a commencée avant de s’écrouler me revient alors en mémoire. Aymeric ne lui aurait pas tout raconté, si ?
— Papi ?
— Aymeric m’a beaucoup parlé de son passé… Bien sûr, je le soupçonne d’avoir changé certains détails… Si ce que je pense concernant votre passé est vrai… je peux t’assurer qu’il s’en veut énormément.
— Alors, tu es déjà au courant ?
Je suis estomaquée. Il a osé tout lui dire ? Bon sang, il est malade, ce type. J’imagine qu’il a dû intervertir des noms, grand-père aurait rassemblé les pièces du puzzle trop vite sinon. Dire qu’il a vécu je ne sais combien de temps à côté de l’un de nos bourreaux.
— Il a été franc… quand je l’ai interrogé sur son séjour en prison… et le retrait de la garde de sa petite sœur.
Cette dernière information me met un coup. J’ai beau comprendre la démarche, et, même si Aymeric est à mes yeux l’un des pires connards de cette terre, la pauvre Sophie ne méritait pas ça. Sérieux, papi lâche alors :
— Tu devrais parler avec lui.
— Quoi ? Non, hors de question. Comment veux-tu après…
— Je ne dis pas que ce qu’il a fait n’est pas horrible, me coupe-t-il d’un ton bourru.
Il tousse et je me précipite sur le verre d’eau qui trône sur la table de chevet. Il me fait signe de la main que tout va bien, mais accepte tout de même la boisson. Il la porte à sa bouche d’un geste tremblant et ferme les yeux. Je peine à ne pas paniquer face à son état. Comme si rien ne s’était passé, il reprend :
— Je connais l’histoire dans son intégralité ou presque. Sais-tu la raison de sa trahison ?
— Pour protéger quelqu’un d’après les juges.
— Qui ?
— Aucune idée. L’identité de la personne est restée secrète.
Il soupire. Il semblerait que mon grand-père en sait bien plus sur cette affaire que moi, alors que je suis l’une des victimes directes des sévices de Gabriel et Aymeric. Je suis curieuse d’apprendre ce que ce dernier lui a narré.
— Aymeric a fait de sacrées bêtises avant d’être enrôlé par cet enfoiré, commence-t-il, me surprenant par son langage exceptionnellement fleuri. Je ne rentrerai pas dans les détails… Il t’en parlera lui-même… Sache juste que… lorsque ses erreurs l’ont rattrapé… il s’est retrouvé face à un dilemme. Trahir ses amis et la femme qu’il aime… ou mettre en danger une petite fille de sept ans.
Mon souffle se coupe à cette révélation. J’ignore ce qui me perturbe le plus entre le terme « femme qu’il aime » ou le fait que Gabriel ait osé s’en prendre à une gamine. C’est donc Sophie qu’il essayait de protéger. Ça change tout… N’abusons pas non plus. Il a quand même fait des choses horribles, peu importe la raison.
— Papi…
Il me coupe, une nouvelle fois, pour terminer le fond de sa pensée :
— Qu’aurais-tu fait à sa place ?
— Il aurait dû venir nous en parler.
— C’est vrai. Je crois que cela vous aurait évité beaucoup de peines. Ce qu’il vous a fait est affreux… Néanmoins, je crois qu’il a fait ce qu’il a pu… ce qu’il estimait être juste. Libre à toi de voir ce côté-là. Peut-être me serais-je fait une opinion différente… si j’avais eu connaissance dès le début… qu’il s’agissait de toi et de tes amis. Disons que j’ai un peu plus de recul…
Je confirme d’un hochement de tête. Je comprends ce qu’il essaye de me dire et je mentirais si j’affirmais que savoir cela ne remet pas en cause mon avis. Pourtant, je suis incapable de pardonner Aymeric pour autant. En nous trahissant, il m’a volé une partie de moi-même que je ne pourrais jamais retrouver.
Papi pose ses doigts sur les miens. Il tousse de nouveau, un peu plus fort. La conversation était bien trop poussée à quelques heures de son infarctus. Je m’extrais de force de ces pensées et lance pour clore la discussion :
— Ce n’est pas trop le moment de parler de ça.
— Je tenais juste à ce que tu aies… toutes les cartes en main. Maintenant, peux-tu appeler Samuel… et m’envoyer Aymeric ?
— Pas de soucis.
Je me retiens de protester à la dernière partie. Bien sûr que j’exècre mélanger ces deux personnes, qui représentent deux pans de ma vie, que j’aimerais garder éloignés. Toutefois, Aymeric a été présent pour lui, pendant des mois, lorsque Samu et moi, n’étions pas en mesure de le faire. Ils ont construit une relation spéciale et je ne peux pas leur refuser une entrevue.
Je dépose un baiser sur sa joue avant de sortir, fébrile. Je rejoins Aymeric d’un pas rapide et l’informe d’une voix sèche :
— Il veut te voir.
Mon cœur manque un battement, lorsque son regard triste se lève vers moi. Merde, il a pleuré. Ses yeux sont rouges et ses pommettes brillent encore des larmes qui y ont coulé. Je me radoucis en constatant son état. Dans un sens, nous sommes plus ou moins dans le même bateau, sur ce coup-là. Aymeric se contente d’acquiescer puis se redresse. Je l’observe s’avancer vers la chambre d’un pas lourd tandis qu’une guerre fait rage en moi. Entre celle qui aimerait le consoler et celle qui le hait au point de le laisser se démerder, je ne sais plus que faire. Pourquoi faut-il que la situation soit si compliquée ? Ne serait-ce pas plus simple si je pouvais juste lui en vouloir et rien d’autre ?
Dépité par mon côté girouette, je sors de l’hôpital pour téléphoner à Samuel et le prévenir de l’état de grand-père.
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