Pardon (French Edition)
Chapitre 26
Aymeric
J e suis resté aux côtés de Camille jusqu’à ce que Samuel prenne le relais. À sa vue, je me suis levé pour partir. Il m’a retenu par le bras quand je l’ai dépassé pour lâcher un simple merci, froid comme la glace. Je n’ai pas rétorqué, je ne l’ai pas regardé. Peu importe ce qu’il s’est passé, je n’aurais pas pu la laisser seule, dans cette peine. Henri avait eu un regain d’énergie avant de s’en aller. Il paraît que ça arrive à certaines personnes juste avant de mourir. Un peu comme un dernier pied de nez à la vie… J’ai préféré m’éclipser pour que la famille fasse son deuil en paix. Ni Camille ni Samuel n’aurait été à l’aise, si j’étais resté.
Le lendemain, je suis extrait de mon sommeil par le son d’une ambulance qui déboule à toute vitesse dans le quartier. Il n’est que six heures du matin, mais je sais que je serais incapable de me rendormir malgré ma fatigue. Vidé de toute énergie, je me force tout de même à quitter mon lit pour prendre une douche. L’eau chaude ne me réveille pas. L’eau froide n’a guère plus d’effet. Je tente le café pour me secouer, sans succès. Rien ne me permet de sortir de cette léthargie. Henri est parti, lui qui agissait plus comme un père que mon propre père. La boule, qui m’obstrue la gorge, ne se déloge pas. Bon Dieu, quand est-ce que les évènements merdiques vont cesser de détruire ma vie ?
Je patiente jusqu’à dix heures avant d’appeler la famille d’accueil de Sophie. J’en suis venu au stade où seule sa présence saura combler le vide qui menace de m’engloutir. J’attends trois, quatre sonneries puis on décroche.
— Allô ?
— Karen ? C’est Aymeric. J’espère que je ne vous dérange pas.
— Pas du tout. Que puis-je pour vous ?
— Mon ami est…
Je ne termine pas ma phrase. Le dire à voix haute ne fait que rendre sa mort plus réelle encore.
— Je suis désolée de l’apprendre. Mes sincères condoléances.
— Je vous remercie. La raison de mon appel est de savoir si vous avez pu voir avec les services sociaux concernant les jours de garde. Je vous avoue que j’aurais bien besoin de Sophie à mes côtés.
— Effectivement, je les ai eus au téléphone. Ils m’ont affirmé que vous pouviez prendre votre sœur quelques jours, si vous êtes en état de le faire compte tenu de la situation.
Ce qui est normal. On ne laisse pas une petite fille aux mains d’une loque humaine. Qui sait ? Peut-être aurais-je pu avoir un penchant pour la bouteille lorsque je suis triste. Je m’empresse de la rassurer :
— Je ne demanderais pas à la garder si je n’en étais pas capable. Sa sécurité prime avant tout. Si vous le souhaitez, je peux rester quelques heures avec vous pour vous le prouver.
— Ce ne sera pas nécessaire, je vous fais confiance. Elle est prête et finit son petit-déjeuner. Vous pouvez passer la prendre quand vous le voulez.
— Merci beaucoup, j’arrive tout de suite.
Je raccroche, soulagé. J’ignore ce que j’aurais fait si j’avais dû broyer du noir, toute la journée, seul. Mes chaussures enfilées et ma sacoche sous le bras, je sors pour récupérer ma voiture. Je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil chez mon voisin – ou plutôt, ma voisine désormais – pour vérifier que tout va bien. Un calme plat règne en maître. Deux nouveaux véhicules se sont ajoutés à celui de Henri. Les parents de Camille et Samuel ? Peu importe, ce ne sont pas mes affaires.
Je démarre mon véhicule et me rends chez Karen. Le trajet me semble interminable tant j’ai besoin de prendre Sophie dans mes bras. Mes doigts pianotent sur le volant alors que j’entre dans le quartier. Bien que notre petite résidence ne soit pas à plaindre, Karen vit dans ce genre d’endroit plus favorisé dans lequel les enfants peuvent jouer, jusqu’à point d’heure, sans risquer un quelconque malheur. Un jour, je pourrais offrir cette vie-là, moi-même, à Sophie. Je le jure.
Tandis que je me gare, Karen et Sophie sortent de la maison. Je m’empresse de couper le moteur pour aller à leur rencontre.
— Aymeric !
Ma sœur court jusqu’à moi pour se jeter dans mes bras. Je la réceptionne sans difficulté pour la faire tournoyer. Le nez dans ses cheveux, je respire son parfum d’enfant qui m’apaise instantanément. Cette petite fille est un antidépresseur à part entière. Sophie, toujours contre moi, je m’approche pour saluer Karen.
— Bonjour, Karen.
— Bonjour, Aymeric. Qu’est-il arrivé à votre œil ?
Mince, j’avais presque oublié le coquard. Sophie passe un doigt léger sur la peau devenue bleutée. J’ai de la chance de pouvoir encore l’ouvrir. Pour éviter de me noyer dans mon mensonge, je sors la même excuse qu’aux parents de Camille :
— C’est ça de ne pas regarder devant soi… Je me suis mangé un arbre.
Karen grimace. J’ignore si elle me croit, je l’espère en tout cas. Si on apprend que je me suis pris un pain, je peux dire adieu à la garde de Sophie. Karen secoue la tête comme pour chasser quelque chose de son esprit, puis m’adresse une moue compatissante :
— La glace, il n’y a rien de tel. Comment allez-vous, hormis ce léger incident ?
— Bien mieux, maintenant.
Elle m’envoie un sourire entendu avant de me donner le sac contenant les affaires de Sophie. Je le récupère en la remerciant puis nous rejoignons la voiture. Sophie installée à l’arrière, je lui propose de l’emmener manger dans un fast food. Folle de joie, elle acquiesce. Je sais qu’il faudra que j’aborde le sujet d’Henri tôt ou tard, mais j’ai tellement peur de voir ma sœur souffrir. Les enfants ne devraient pas être confrontés à ce genre de tragédies.
***
De retour à la maison, Sophie s’extrait toute seule de la voiture avant de me tendre les bras. Je suis étonné qu’elle le demande, elle qui n’est pas une grande fan d’être portée de la sorte. Peut-être sent-elle que quelque chose ne va pas. Je me tourne vers le domicile d’Henri. Attablés, tous mes anciens amis sont présents. Lucie est assise sur les genoux de Cameron alors que Léna – je crois qu’elle s’appelle ainsi – est installée sur ceux de Samuel. Camille, en bout de table, semble au bout du rouleau. Aucun d’eux ne m’a encore repéré. J’entends des bribes de leur conversation :
— Bastien s’excuse de ne pas être présent, les informe Cameron. Son patron refuse de lui donner des jours, pour l’instant, étant donné qu’il vient de commencer.
J’avance vers la porte d’entrée de chez moi sans écouter la réponse des autres. Bien sûr, les mouvements les interpellent et je deviens la cible de cinq paires d’yeux noirs. J’en fais fi, il va falloir que je m’y habitue.
— Dis, Aymeric ! C’est qui ?
Curieuse, Sophie jette un regard intrigué à l’assemblée.
— Ce sont la famille et les amis d’Henri.
— Il est où ? Je veux le voir, on devait faire des gâteaux aujourd’hui.
Je clos les paupières et soupire. Quand il faut y aller… Je pose Sophie au sol et m’accroupis face à elle. J’opte pour le ton le plus doux possible et me lance :
— Tu ne vas plus pouvoir parler avec Henri, ma chérie. Il est parti.
— En vacances ?
Elle incline la tête sur le côté avec une moue adorable. Je nie du menton.
— Non, ma puce. Il est parti, parti.
— Il est dans les étoiles comme papi et mamie ?
— C’est ça.
Elle acquiesce d’un air sérieux puis tourne son regard avec le ciel, comme si elle réfléchissait au sens de la vie. Elle reste silencieuse quelques secondes avant de reposer son regard sur moi. Je lui envoie un sourire triste. Celui qu’elle me renvoie est lumineux. Elle se contente de dire avec sa naïveté infantile :
— Du coup, je pourrais encore le voir la nuit.
Je lâche un petit rire avant de la prendre contre moi pour qu’elle n’aperçoive pas les larmes dans mes yeux. Tout est si simple à son âge. Pourquoi vieillissons-nous ? Je m’apprête à rentrer chez moi avec Sophie dans mes bras quand Cameron m’interpelle depuis l’autre côté de la haie.
— Faut qu’on cause, Aymeric.
Je me tourne vers lui d’un air décidé et rétorque :
— Pas aujourd’hui, j’ai Sophie. Vous restez combien de temps ?
— Quatre jours.
— Je la ramène à la famille d’accueil demain soir. On pourra discuter ou peu importe, ce que tu souhaites juste après.
— OK.
Ses réponses sont laconiques, rendant évidente sa demande : il ne veut pas parler autour d’un thé. Ce sera un règlement de comptes pur et dur. Pas de soucis, je suis prêt.
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