Rafael (French Edition)
Chapitre 9
Rafael
Je reste statufié, les yeux dans le vague, à fixer l’endroit où elle a
disparu. Olivier me rejoint. Il passe plusieurs fois sa main devant mon visage pour me sortir de mon état de transe.
— Ma parole, tu es parti intégrer une croisade de ce bon vieux Christophe.
Je reviens doucement à la réalité en lâchant un grognement réprobateur. Il ricane de sa plaisanterie et nous reprenons le cours de notre visite sous son sourire narquois.
Je suis encore sous le choc de cette rencontre impromptue, des sensations surprenantes qui ont déferlé en moi, si bien que je ne capte pas un mot des éclaircissements que mon acolyte apporte devant les reliques ou tentures que nous croisons.
Tandis que nous quittons le monument, je reste silencieux. Olivier a fini par se lasser et me laisse dans mon mutisme. Sans doute pense-t-il que la cause n’est autre que notre prochaine étape : la demeure de mon père.
Il ouvre une application de navigation et m’entraîne vers le quartier
Santa Cruz.
Le smartphone à bout de bras, il nous aiguille dans un dédale de ruelles étroites. Un vrai labyrinthe bordé de maisons aux façades jaune soutenu accolées les unes aux autres, munies de fenêtres en fer forgé.
Les allées sont recouvertes de tommettes aux tons bordeaux. Les
nombreux magasins de souvenirs présents autour de la cathédrale s’estompent peu à peu, laissant place à des échoppes artisanales.
Je suis Olivier stoïquement, il s’arrête brusquement lorsque nous
arrivons sur une esplanade et me lance une œillade circonspecte.
— C’est ici, annonce-t-il à mi-voix en désignant la maison qui fait le coin gauche de la ruelle d’où nous venons de déboucher.
Soudain, ma gorge se noue, je scrute l’espace vert au centre de la place pour me laisser quelques minutes de sursis. Je ressens le besoin de ce laps de temps pour réunir mes forces avant d’entrer dans l’antre de mon père, de cet inconnu, de cet homme qui n’a jamais voulu de moi.
L’allée où nous nous trouvons contourne un petit square arboré.
Quelques bancs ombragés permettent aux passants de se reposer à l’instar de la personne âgée qui y lit son quotidien. Olivier secoue devant mon visage un trousseau de clés.
— À toi l’honneur, profère-t-il.
Après un instant d’hésitation, je finis par le prendre, mes doigts tremblent, j’ai du mal à insérer la clé dans la fente de la serrure.
Le rideau de fer se lève laissant un halo de lumière jaillir dans la pièce
qui n’a pas dû voir le jour depuis un moment.
Je déverrouille la porte vitrée, une légère pression dans mon dos
m’exhorte à franchir le seuil. Ma gorge est nouée par le trac, je suis au bord de l’apoplexie. J’ai hâte et à la fois je redoute d’entrer. J’ignore ce que je vais découvrir, c’est une sensation étrange. Comment vivait cet homme qui m’a laissé sur le bord de la route ? Jamais il n’a cherché à savoir comment j’allais, comment j’étais, si j’avais hérité de ses yeux ou de ses cheveux, si je lui ressemblais ou non...
Des peintures accrochées sur le mur du fond requièrent mon attention. Elles sont épinglées derrière le comptoir de paiement de sorte à ne pas être manipulées facilement.
Je m’en approche, l’esprit titillé de curiosité. Certaines représentent
l’Espagne et plus particulièrement Séville, d’autres sont des scènes de quartiers parisiens. Un petit gribouillis illisible signe chaque tableau.
Mes yeux parcourent les autres objets recouverts d’une fine couche de
poussière : des dessous de table, des repose-cuillères, des sous-verre ou encore des magnets. Mon regard connaisseur repère vite que ces objets ne sont pas de vulgaires céramiques bas de gamme que l’on retrouve partout. Ils ont été étudiés et peints avec beaucoup de dextérité.
— Rafa, viens voir.
Olivier a disparu par une porte sur le côté gauche, je le rejoins et le localise parmi des pinceaux et tubes de peintures. Un chevalet est installé devant la fenêtre et des toiles terminées sont posées sur le sol, accolées à un mur. Sur des étages s’entassent des objets vendus dans la boutique.
— Je me suis longtemps demandé d’où te venait cette manie de griffonner sur tout et n’importe quoi.
Il est vrai que dès mon plus jeune âge, il fallait que je dessine. C’était un besoin presque viscéral. Mes cahiers étaient toujours remplis de coups de crayon et de caricatures plus ou moins bien réussis. Ces croquis m’ont valu quelques remontrances, et plus tard plusieurs heures de colle.
Olivier était ébahi par ce don. Il a été un précieux soutien lorsque je me
suis orienté vers le dessin, au grand regret de ma mère qui voulait que je suive une voie plus rémunératrice. Quelque part, elle n’avait pas tort, j’ai vite compris que la vie d'artiste ne payait pas.
La clochette au-dessus de la porte de la boutique retentit. Nous échangeons un regard surpris et nous précipitons dans son enceinte pour y découvrir un homme d’une soixantaine d’années.
— C'est fermé, éructé-je durement.
L’intrus ne recule pas sous mon temps sec, au contraire, son sourire s'élargit. Il s’avance vers moi et me tend la main pour me saluer. Quelque peu désappointé par son attitude joviale malgré mon accueil glacial, je m'en empare instinctivement.
— La porte était ouverte, vous êtes le fils de Pablo, n'est-ce pas ?
Je fronce les sourcils, surpris.
— Et vous, qui êtes-vous ? demande Olivier en me devançant.
— Je m’appelle Manolo, je suis votre voisin. Je tiens le café d'à côté. Je vous ai vu arriver en servant des clients en terrasse, alors je suis venu vous saluer. Vous ressemblez tellement à votre père que je vous ai reconnu immédiatement, déclare-t-il dans un français hésitant.
Je blêmis sous le choc. Le pauvre bougre se méprend de la raison de ma pâleur et s'empresse de poursuivre.
— Avec quelques décennies de moins, je vous rassure tout de suite.
Je déglutis. Je suis incapable de proférer une parole face à ce cafetier fort sympathique. Savoir que je suis le portrait de mon père me perturbe.
— Vous le connaissiez bien ? s'informe Olivier.
— Pas plus que ça. C’était un homme discret qui parlait peu. Il venait tous les matins boire son café avant de s'enfermer dans son atelier. Au fil du temps, nous avons sympathisé, il est devenu plus bavard, et nous nous sommes trouvé une passion commune par les cartes. Alors, il nous arrivait de tromper notre solitude dans une partie, quand nos emplois de temps respectifs nous en laissaient le temps. Sa mort m'a beaucoup attristé. Qu’allez-vous faire de cette boutique ? La vendre ?
— Pourquoi, vous seriez intéressé ?
L’homme met ses mains devant lui pour s’en défendre.
— Non, je ne suis pas loin de la retraite, je cherche plutôt un repreneur pour mon enseigne. Cependant, ce n'est jamais bon pour les affaires d'avoir une échoppe fermée à côté de chez soi.
Olivier rebondit aussitôt en saisissant la perche tendue par notre interlocuteur, non sans avoir marqué un temps d’hésitation.
— Puisque vous abordez le sujet, Pablo arrivait-il à dégager un salaire avec la vente de ces objets ?
Il désigne de la main les étagères poussiéreuses.
— Il peignait le matin et ouvrait le magasin au public l'après-midi, il perdait donc les revenus d'une demi-journée.
— Il s’en sortait financièrement ? insiste mon ami dubitatif.
— Je n'étais pas avec lui pour compter la recette, je suppose que oui, sinon il aurait élargi les horaires d’ouverture.
L’homme baisse le regard, il semble gêné comme s'il en savait plus qu’il n’en disait.
À cet instant, un brouhaha survient de l'extérieur et détourne notre
attention. Un groupe d'une vingtaine de personnes arrive. Un amas de tissus multicolores que je reconnais tout de suite dépasse des têtes. Les vacanciers passent devant la vitrine et gagnent l’espace vert au centre de la place.
Je l’aperçois de dos, ses cheveux attachés balancent dans un rythme
aussi régulier que celui d'un métronome. Elle s'arrête, le groupe l'entoure et la camoufle, je ne la vois plus. Manolo et Olivier continuent à converser, mais je n'y prête pas attention.
Soudain, les vacanciers se dispersent et elle se retrouve seule. Elle ôte son sac à dos de ses épaules, l'ouvre, et prend une bouteille d'eau pour se désaltérer. Nos regards se croisent alors qu'elle visse le bouchon sur le goulot. Un timide sourire égaie son visage, mon rythme cardiaque s'accélère. Les commissures de mes lèvres se relèvent dans sa direction.
Notre visiteur la salue d'un geste de la main. Son témoignage de
sympathie ne m'était pas destiné, je dois avoir l’air d’un idiot. La jolie guide se détourne et va s'asseoir sur un banc.
— Vous la connaissez ?
Je n’ai pas pu m'empêcher de poser la question, c’était plus fort que moi.
— Pas vraiment…c'est une guide locale. Elle et ses collègues ont pris l'habitude de faire une halte avec les estivants avant de les raccompagner à leur bus. C’est bon pour les affaires, alors nous leur montrons notre gratitude.
Trois couples s'approchent et scrutent l'enseigne du café.
— Vous voyez, je ne vous mens pas, ajoute-t-il en se frottant les mains. À plus tard, les amis, le devoir m'appelle.
À peine a-t-il tourné les talons qu’Olivier me pose la question qui le taraude.
— Le prénom de ton père était bien Paulo, n’est-ce pas ?
Je le lui confirme d’un grognement sourd. Ce qui se passe à l’extérieur est bien plus intéressant que les délires de mon père, il pouvait bien se faire appeler de la façon qu’il voulait, ce n’est pas mon problème !
— Dans ce cas, pourquoi se faire appeler Pablo. C’est étrange, non ?
Toujours happé par ce qu’il se passe dehors, je hausse les épaules.
— Ne cherche pas à comprendre. Ma mère m’a dit un jour qu’il était un grand admirateur de Picasso, il a usurpé son prénom, c’est tout. Avec lui, il ne faut pas chercher à comprendre ou tu vas te faire des nœuds au cerveau.
— Si tu le dis. Et si nous allions jeter un coup d’œil à l'appartement ?
— Mmh mmh.
Je ne bouge pas d’un pouce, hypnotisé par l'extérieur et plus particulièrement par la jolie brunette qui discute désormais avec deux grands-mères installées auprès d’elle.
Olivier suit mon regard, hausse les épaules et disparaît. J’ignore
combien de temps je reste ainsi à l'espionner, il m'est tout simplement impossible de détourner les yeux.
D’un coup, elle se lève, consulte sa montre et monte le bâton au-dessus de son crâne tout en tournant son joli visage vers moi. Elle me sourit, et cette fois, le signe de sympathie m'est bien destiné. Je suis figé tel un idiot, incapable de réagir et quand je sors de ma léthargie, il est trop tard. Elle est accaparée par un estivant et ne prête plus attention à moi.
Je reste derrière les carreaux à l’observer jusqu'à ce que le groupe
reprenne sa route et disparaisse au détour d'une allée. Je comprends à cet instant que je ne rentrerai pas en France demain soir comme prévu.
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