Rafael (French Edition)

Florence Charbaut · Chapitre 1 sur 43

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Rafael (French Edition)

Chapitre 1

Rafael

 

C'est une belle journée lumineuse, une ébauche nonçant l'arrivée du

printemps et le renoncement de l'hiver. Aucune ligne blanche ne vient zébrer le bleu limpide du ciel. Les monceaux de cumulus présents sur Paris ces dernières semaines sont évincés par un beau soleil doux.

Le gazouillis des oiseaux se mélange à mon souffle haletant. Je ralentis

la cadence et finis par m’arrêter complètement. J’attrape ma cheville, tire vers le haut, mon pied remonte vers mon fessier et soulage mes quadrupèdes. J’exécute encore quelques mouvements d’extension, indispensables pour lutter contre les courbatures. Mon pouls en profite pour s’apaiser.

Une fois ma respiration redevenue normale, je pousse la porte de la

boutique. Immédiatement, une odeur alléchante vient flirter avec mes narines, alors qu’un caquètement strident se diffuse dans l’enceinte suivi d’un « Coco » qui réveillerait un mort.

Ce cri émane d’un perroquet factice perché en haut du chambranle. Une

façon originale d’accueillir le client et de prévenir la patronne qu’elle est attendue.

Corinne arrive avec un tablier immaculé et son sourire resplendissant. Cette femme est le soleil de mes matinées, je lui rends visite chaque jour depuis presque un an. Franchement, j’aimerais lui ressembler plus tard, en version masculine, évidemment. À cinq années de la retraite, elle a une joie de vivre, et un esprit fantaisiste qui me parle et éblouit l’artiste qui sommeille en moi.

Un après-midi où il n’y avait pas grand monde et que j’en avais gros sur la patate, je me suis épanché sur son épaule. Elle m’a écouté attentivement et m’a consolé en me disant que la vie pouvait réserver le meilleur comme le pire, et que nous devions la prendre comme elle venait. Elle m’a alors confié avoir perdu son fils dans un accident de moto, il y a des années de cela.

Avec sa bonhomie et son sourire toujours collé sur le visage, je n’aurais

jamais pensé qu’elle ait ses propres démons à combattre. Mes petits problèmes n’étaient rien à côté de son deuil et du chagrin qu’elle ressentait, et c’était encore elle qui me tranquillisait.

— Comme d’habitude ?

Sa voix taquine me fait légèrement sursauter, mon esprit était parti à mille lieues d’ici. J’inspecte d’un œil circonspect toutes les viennoiseries entassées. Après tout, pourquoi pas ! Je viens de dépenser plus de calories que nécessaire et ce sera une compensation réconfortante après ma nuit blanche, passée sur le canapé.

— Avec deux croissants, s’il vous plaît.

Malgré notre complicité et son invitation à la tutoyer, je continue à lui

montrer mon respect et à utiliser la seconde personne du pluriel, à son grand dam. Mon acharnement la rend chèvre, et notre obstination réciproque est devenue un combat de chaque jour.

— Comment ça va, aujourd’hui ?

Je secoue les épaules pendant qu’elle dépose un à un les gâteaux dans un sachet blanc.

— Comme hier et avant-hier.

La boulangère prend une mine consternée tandis que je cherche un billet dans la poche de mon jogging.

— Un euro, m’annonce-t-elle.

— Et les croissants ?

— Tout le monde a conscience que les artistes ne roulent pas sur l’or, et puis Dieu me le rendra, déclare-t-elle en levant les yeux au ciel.

S’il existait, celui-là, son fils ne serait pas six pieds sous terre et il n’y aurait pas tant de misère dans l’Univers.

Je garde mes réflexions pour moi, attrape mes emplettes et me dirige vers la porte.

— Merci, à demain.

— À demain, Rafael, et passe une bonne journée.

Je lui réponds d’un signe de la tête et reprends ma route.

En cette fin février, il fait un temps magnifique, c’est une vraie journée de printemps qui nous est offerte, même si les températures sont encore fraîches. Je contemple le ciel bleu azur, il me fait penser à un tableau vierge. Quel peintre n’aimerait pas laisser son empreinte sur une toile de fond comme celle-là ?

Soudain, je stoppe net. Une idée vient de germer dans mon cerveau. Je fais volte-face et reviens sur mes pas. Une fois la boulangerie en vue, j’attends sagement qu’il n’y ait plus aucun client pour prendre quelques clichés de la devanture. Fier de moi, et de la manière dont je vais récompenser cette brave femme pour son empathie et sa bonne humeur perpétuelle, je rebrousse chemin en échafaudant la liste des matériaux qu’il me faudra acquérir.

Tout à mes réflexions, je ne remarque pas que je me jette dans la gueule du loup. Ledit loup n’est qu’un caniche qui ne dépasse pas les trente centimètres au garrot, prénommé Bibiche.

Malgré leur petite taille, elle et sa maîtresse sont mes bêtes noires, je les

évite comme la peste. L’une a les dents acérées et jette régulièrement son dévolu sur mes mollets ou mes bas de pantalon. L’autre à la langue bien pendue et dissémine allègrement ses multiples conseils moralisateurs quand elle ne persifle pas du mal de ses voisins.

Madame Lamothe passe des heures devant les boîtes aux lettres, cachée derrière les portes vitrées. Chaque fois qu’elle se fait surprendre, ce qui lui arrive souvent puisque les battants sont transparents, elle prétend une envie pressante de sa chienne. Personne n’est dupe, surtout pas moi. C’est un prétexte pour rester dans le hall d’entrée afin d’épier les allées et venues de tous. Elle profite de l’occasion pour alpaguer les résidents qui ont la malchance de croiser son chemin et de les abreuver de questions indiscrètes, une vraie Gestapo à elle toute seule ! Bref, vous l’avez compris, c’est la commère de la maison et notre voisine de palier, à mon plus grand désarroi.

Je parierai que lorsqu’elle n’est pas en bas de l’immeuble, elle surveille la rue de derrière ses rideaux et qu’elle se précipite sur le Judas de la porte afin de lorgner qui nous rend visite, et ce dès qu’elle entend la porte de l’ascenseur claquer. Généralement, je fais tout pour l’éviter et ne pas me trouver sur son chemin. Aujourd’hui, je ne vais malheureusement pas y couper.

Je plaque mon plus beau sourire afin de l’amadouer. Je monte les trois marches menant à la porte d’entrée. Je n’ai pas le temps de poser ma main sur la cliche que celle-ci s’ouvre comme par magie, alors qu’un jappement strident me vrille les oreilles. Je demeure à l’extérieur en m’effaçant pour laisser passer la vieille dame et son chien.

— Bonjour, Madame Lamothe, comment allez-vous aujourd’hui ?

Un grommellement inaudible me répond. Puis, elle finit par râler :

— Eh bien, jeune homme, vous entrez ou vous restez là, à prendre racine ?

Toujours aussi avenante, cette chère Mireille !

— Je pensais que vous sortiez. Ma mère m’a bien élevé, je vous tenais la porte.

Et toc !

— Nous rentrons également. Si vous ne rêvassiez pas, vous nous auriez aperçues. Bibiche prend de l’âge, ses pattes ne sont plus si fiables qu’auparavant. Je dois la ménager et raccourcir nos promenades.

Autrement dit, elle se contente des cinq mètres carrés à la ronde.

— Vos volets sont toujours fermés. Si ce n’est pas malheureux par un si beau soleil !

Je finis par franchir le seuil, sans quitter des yeux cette bonne vieille Bibiche qui n’aboie plus, mais retrousse les babines de façon à me faire admirer sa parfaite dentition.

— Je vais m’en occuper de ce pas.

— Pff… de mon temps, nous nous levions aux aurores et ne restions pas vautrés devant le poste de télévision toute la journée.

C’est parti…

— Je le comprends parfaitement, madame Lamothe, surtout que vous n’en aviez pas, de télé, à l’époque.

L’octogénaire frappe de rage le sol avec sa canne.

— Ne soyez pas impertinent, jeune homme ! Croyez-vous que je ne voie pas ce qui se passe avec Mademoiselle Lola. Ce n’est pas en restant chez elle à lézarder qu’elle retrouvera un travail !

Voilà un point sur lequel nous sommes d’accord. Pourtant, je ne peux pas laisser cette vieille peau enfoncer ma co-locataire sans rien dire. Cela ne se fait pas.

— Lola vit une période compliquée, madame Lamothe.

La femme pousse un long soupir, en levant les yeux au ciel, et lorsqu’elle rabat les paupières, je n’aime pas trop le regard condescendant qu’elle me lance.

— Mon pauvre Rafael, ce que vous pouvez être naïf ! Ne voyez-vous pas que cette fille vous mène par le bout du nez ? Tant qu’elle ne travaille pas, vous n’oserez jamais rompre et elle le sait parfaitement, vous pouvez me croire.

Elle hoche la tête, sûre de son fait.

— Vous divaguez !

— C’est ça, garder vos œillères.

Elle porte ses mains auprès de ses yeux pour mimer ses paroles. Son geste raccourci la laisse, la chienne émet un couinement étrange.

— Oh, ma pauvre Bibiche, voilà que maman t’étrangle. Viens dans mes bras, ma fifille.

Elle s’abaisse et ramasse son précieux cabot. Puis, elle s’approche plus

près de moi, et me murmure sur le ton de la confidence.

— Vous savez, j’ai peut-être quatre-vingt-deux ans, mais j’ai toujours l’ouïe fine. Ma chambre est derrière la vôtre et les parois ne sont pas bien épaisses.

Dios mio ! Je sens mes joues s'embraser. Est-ce qu’elle sous-entend ce à quoi je pense ?

— Oh, inutile de… comment dis mon petit-neveu, déjà ? Ah, oui ! Piquer un fard. Malgré ce que vous croyez, moi aussi, j’ai été jeune. Avec mon Janot, nous avons eu nos bons moments…

Stop ! Je ne veux rien savoir.

Je prends la fuite vers l’escalier sans passer par la case courrier. Tant pis, s’il y a une lettre de pôle emploi pour Lola. Je redescendrai plus tard, lorsque le couloir sera dégagé et que je ne risquerais pas de tomber dans un traquenard avec une grand-mère aux souvenirs croustillants. C’est trop pour mes oreilles chastes.

En parlant d’oreille, je vais demander à Lola d’être plus discrète. Savoir

que cette vieille bique est collée au mur à nous écouter risque de me couper toute envie, déjà que la passion s’est effritée comme peau de chagrin…

Je n’ai pas le temps de monter la première marche que j’entends la voix de madame Lamothe.

— Vous devriez regarder dans votre boîte aux lettres. Le facteur vous a laissé un avis de passage.

Je ferme les yeux quelques secondes pour m’astreindre au calme, et finis par me retourner pour prendre la direction des compartiments alignés. Lola a encore dû commander une connerie alors que nous ne roulons pas sur l’or, c’est le moins que l’on puisse dire. Et puis, puisqu’elle adore se mêler des affaires des autres, pourquoi cette chère fouineuse n’a-t-elle pas pris le colis ? Elle a manqué une occasion de venir mettre son nez chez nous. Comme si elle lisait dans mes pensées, Mireille ajoute d’une voix mielleuse.

— J’ai proposé à Jean-Paul de vous garder votre paquet, mais il a refusé. Il s’agit d’une lettre recommandée, il m’a interdit d’imiter votre signature alors que je ne cherchais qu’à rendre service, soi-disant que c’est interdit, s’offusque-t-elle d’un air pincé.

Je plonge ma main dans le casier et en retire plusieurs enveloppes dont un avis de passage à mon nom. Surprenant !

— Quand le facteur est-il passé ? demandé-je en inspectant le papier sous toutes les coutures.

— Jean-Paul ? Je dirai que cela fait un petit quart d’heure. Il est parti sur la droite.

Elle ne pouvait pas le dire plus tôt au lieu de blablater pour ne rien dire !

Je sors de l’immeuble au pas de course, regarde à gauche, et me lance dans la direction indiquée. Mireille est restée derrière les carreaux, sa chienne toujours nichée contre sa poitrine. Elle entrebâille le vantail, et me crie.

— Il continue la distribution par la rue Maldant.

Évidemment, elle connaît même la tournée du facteur !

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