Rafael (French Edition)
Chapitre 5
Rafael
Allongé sur le lit, les mains derrière la nuque, je fixe une tache
d’humidité sur le plafond en me demandant comment ma vie a pu déraper en si peu de temps.
Olivier m’assure qu’il s’agit d’une histoire de destin ou de karma. Je ne
crois pas à ces choses-là.
Je remonte le fil de la journée. La matinée avait déjà mal commencé par l’annonce du décès de mon paternel. Mais, tout est parti en vrille après qu’Olivier m’ait déposé au pied de l’immeuble. Dès que j’ai ouvert la porte de l’appartement, j’ai compris que j’allais avoir des problèmes.
Lola guettait mon retour, elle était furibonde, son smartphone encore à
la main. Elle savait. Comme je le présageais, le téléphone arabe avait fonctionné, Emma l’avait déjà avertie de notre week-end entre hommes.
Nos regards se sont percutés, le sien luisait de rage contenue. Elle a commencé par m’attaquer au sujet de notre escapade en Espagne, puis s’est mise à me maudire pour mes absences continuelles.
Las de ses éternelles réprimandes, je lui ai rappelé les termes de notre
petit arrangement et elle est devenue hystérique, m’abreuvant de tous les noms d’oiseaux possibles et inimaginables. Après s’être défoulée copieusement, elle s’est aperçue que je ne bronchais pas, et m’a sommé de foutre le camp de chez elle. Je n’ai pas demandé mon reste, j’ai pris rapidement mon blouson et me suis tiré fissa, afin de lui laisser le temps de se calmer.
Je pensais naïvement revenir plus tard… jusqu’à ce que je voie mes
caleçons virevolter dans les airs. Lola a tout jeté pêle-mêle du deuxième étage en m’injuriant de plus belle. Cette folle a signé le point de non-retour de notre relation lorsque mes œuvres ont suivi mes vêtements, et se sont fracassées sur le macadam.
Alertées par le bruit, plusieurs fenêtres se sont ouvertes et des têtes sont
apparues dans les embrasures. À cet instant précis, c’était le moindre de mes soucis. J’étais bien trop occupé à récupérer ce qui pouvait l’être.
Lola a fini par rentrer et je suis resté comme un con sur le trottoir avec
mes peintures en miette et mes quatre fringues. Pour compléter le tableau, je n’avais aucun sac et il commençait à pleuvoir.
Déboussolé, je me suis assis sur la première marche de l’escalier et me
suis pris la tête entre mes mains pour réfléchir.
Demander l’hospitalité à Olivier était impossible. Emma me la
refuserait : solidarité féminine oblige. Et il est hors de question que je sème la zizanie dans leur couple. D’ailleurs, je parierai qu’elle savait déjà que sa copine avait piqué une crise, et qu’elle m’avait fichu dehors.
Je me souviens avoir perçu le cliquetis de la porte de l’immeuble, mais
je n’ai pas bougé d’un iota. Deux chaussures sont apparues dans mon champ de vision, des mocassins qui n’appartenaient pas à Lola. La voix nasillarde de Madame Lamothe s’est doucement frayée un chemin jusqu’à mon oreille interne.
— Viens, mon petit, il ne faut pas rester là, a-t-elle dit.
Elle a posé une main réconfortante sur mon épaule pour m’insuffler un peu de force, j’ai relevé le visage vers elle, ses yeux étaient emplis de compassion.
Nous avons rangé mes vêtements dans le cabas qu’elle avait descendu,
empilé le reste de mes tableaux dans le hall d’entrée en attendant que j’effectue plusieurs allers-retours.
J’espérais bêtement que le sort ne s’acharnerait pas davantage sur moi. Je me trompais lourdement. Je m’en suis rendu compte après avoir dégainé mon téléphone pour prévenir Jack, le patron du club select pour lequel je travaille en tant qu'extra.
Il m’a écouté, a grogné et m’a signifié que si je ne ramenais pas mes
fesses le week-end prochain, il était inutile de me pointer ce soir. J’ai tenté de jouer la carte de l’affectif, lui expliquant le décès de mon père. Après tout, il ignore tout de notre situation familiale. Il s’en balançait et m’a raccroché au nez.
Ne sachant plus que faire, j’ai composé le numéro de mon meilleur ami
pour lui raconter ma journée de merde, et c’est là qu’il m’a sorti cette histoire de destin et de portes qui se referment pour me pousser à prendre la bonne décision.
Bien entendu, il a confirmé que je ne pouvais pas crécher chez lui à
cause d’Emma. Il a pouffé de rire quand je lui ai dit que ma voisine de palier m’avait offert un lit pour la nuit après m’avoir recueilli sur le trottoir comme un animal errant. Je me questionne à ce sujet, d’ailleurs. Pourquoi tant de sollicitude à mon égard ?
— Le repas est servi.
Je balance les jambes par-dessus le matelas et rejoins mon hôtesse dans la pièce adjacente.
Nous nous retrouvons autour d’une petite table munie d’une nappe en dentelle sur laquelle reposent des assiettes en porcelaine et des couverts en argent. Cette chère Mireille m' a sorti le grand jeu.
Je parcours la salle de séjour des yeux pendant qu’elle est occupée en
cuisine. Elle est à l’image de la chambre qui m’est allouée pour la nuit : très encombrée et défraîchie. Le papier peint est propre, mais d’une époque révolue, des souvenirs muraux y sont placardés comme des Post-its, et des bibelots traînent un peu partout sur les meubles.
Le début du repas, somme tout excellent, se déroule dans un silence gênant. Une question me brûle les lèvres. Pourquoi cette femme m’apporte-t-elle soudainement son aide ?
Je me demande si je dois me méfier ou pas. Après tout, on ne peut pas
dire que nous entretenions des relations de bon voisinage. Je l’évitais comme la peste et je suis sûr qu’elle colportait allègrement les moindres de mes faits et gestes.
Un grognement émane de sous la table. Madame Lamothe intime à la petite chienne de regagner son panier, et contre toute attente Bibiche lui obéit, la queue entre les pattes. Elle tourne plusieurs fois sur elle-même et finit par se coucher, rouler en boule, tout en me lançant un regard mauvais. Si si, je vous le jure, cette chienne me hait et me le fait bien comprendre.
— Votre chienne ne m’aime pas.
— Elle n’a pas l’habitude que je reçoive du monde, ce n’est pas si souvent que cela arrive.
J’apprécie le ragoût de bœuf mitonné. Ma mère avait la coutume de cuisiner ce type de mets à chacune de mes visites. Seulement, depuis son départ, je n’ai plus l’occasion de m’en délecter.
Le dernier morceau avalé, j’ose enfin poser la question qui me brûle la langue.
— Pourquoi m’aidez-vous ?
La brutalité de mon ton déconcerte quelque peu mon hôtesse. Sa fourchette reste en suspens dans les airs, à mi-parcours entre sa bouche et son assiette.
— Parce que je vous aime bien, Rafael. Vous me rappelez un homme qui a énormément compté pour moi.
— Votre fils ?
Madame Lamothe se met à tousser et manque de s’étouffer avec une mie de pain. Je m’empresse de lui servir un peu d’eau. Elle me remercie d’un signe de tête et trempe ses lèvres au bord du verre pour en boire une gorgée.
— Je n’ai malheureusement pas eu la joie d’enfanter.
Cette fois, c’est moi qui lâche mon couteau, celui-ci tombe sur le rebord de la précieuse assiette. Non, mais c’est vrai, quoi ! Qui emploie un mot pareil de nos jours ?
— Vous me faites penser à mon défunt mari, lui aussi était un artiste, répond-elle avec mélancolie.
— Dans quel domaine ?
— Il était peintre, et un peu naïf, comme vous. Il s’est fait pigeonner bien des fois par des gens peu scrupuleux. Je lui recommandais de se méfier, mais c’était plus fort que lui, il faisait confiance à tout le monde. Heureusement, je gagnais suffisamment bien ma vie pour pallier sa crédulité, et lorsqu’il le fallait, nous nous serrions la ceinture.
— Moi, c’est mon père qui vient de quitter ce monde.
J’ignore la raison qui me pousse à me livrer, peut-être est-ce le chagrin qui embrume ses iris ou les trémolos dans sa voix lorsqu’elle évoque son mari parti trop tôt.
Elle parle de lui avec une émotion non feinte. Il était son grand amour,
elle ne l’a jamais oublié.
Je m’entends lui narrer les détails de ma journée rocambolesque. Discuter de mes problèmes à haute voix m’aide à faire le point et à chasser le voile de tristesse qui obscurcissait le regard de Mireille. Oui, je la nomme désormais par son petit nom, partager un repas et des souvenirs crée de liens.
Elle m’écoute attentivement sans m’interrompre et me donne son avis à
la fin. Selon elle, je dois me rendre sur place pour évaluer la situation.
— Peu importe qu’il vous ait délaissé ou non, considérez cet argent comme une compensation des pensions alimentaires qu’il ne vous a jamais versées.
Le torchon entre les mains, j’attrape un verre qu’elle vient de déposer sur l’égouttoir.
— Et puis, ce n’est pas comme si vous aviez le choix, reprend-elle. Cet argent, vous en avez besoin.
Notre attention est attirée par des voix masculines provenant du palier. Je me précipite sur le judas, à croire que Mireille déteint sur moi.
Trois mecs que je ne connais pas tambourinent à la porte de Lola. Je ne
discerne que leur dos, mais je suis certain de ne pas les avoir rencontrés auparavant. Qui sont-ils ? Aucune idée !
Je me tiens sur la défensive, prêt à intervenir. Lola ne mérite pas mon
aide après avoir massacré mes toiles, réduisant à néant des heures de travail. Je la secouerai quand même, je ne suis pas comme ça !
La porte s’ouvre sur mon ex toute pimpante et maquillée. Elle est vêtue d’une mini-jupe noire et d’un pull rouge, ses cheveux sont lissés.
Un râle de frustration filtre entre mes lèvres, ça fait des mois que je ne
l’ai pas vue aussi gaie. Depuis son licenciement, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Elle avait échangé ses tenues seyantes pour des joggings informes et remisé ses produits de beauté au placard. Un comble pour l’esthéticienne qu’elle était !
Je suis abasourdi devant le tableau qui se déroule sous mes yeux. Lola les salue les uns après les autres, et les invite à entrer, visiblement, ils ne sont pas des inconnus pour elle.
— Grand Dieu, voilà qu’ils vont remettre ça !
— Vous les connaissez ?
— Non, mais ma voisine reçoit beaucoup en votre absence. Des individus viennent régulièrement et font un tintamarre de tous les diables. Une pétition circule dans la résidence à cause du bruit. Le voisin du dessous se plaint qu’elle traîne des objets sur le sol. Il prétend qu’ils bougent les meubles de place et écoutent de la musique tard dans la nuit. Personnellement, je n’entends rien une fois que mes sonotones sont retirés, alors, ça ne me dérange pas trop. J’ai plus signé par solidarité qu’autre chose. Vous avez l’air surpris, vous ignoriez que Lola recevait dès que vous aviez le dos tourné, n’est-ce pas ?
Mon air estomaqué parle pour moi, Mireille secoue la tête lentement
avec désolation.
— Mon pauvre Rafael, vous êtes décidément bien trop crédule.
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