Rafael (French Edition)
Chapitre 34
Rafael
J’arpente pour la dixième fois la rue d’un bout à l’autre, lorgnant à
chacun de mes passages l’intérieur du restaurant par une fenêtre éclairée. Je suis venue en avance pour ne pas louper l’arrivée du dénommé Juan, je vais finir par me faire repérer.
Une porte cochère attire mon attention. Voilà une planque parfaite pour
étudier l’entrée principale de l’établissement.
Tapi dans le renfoncement, le dos collé au battant en bois, je feins de consulter mon portable. Je plains sincèrement les personnes se prêtant à ce jeu à longueur de journée. La filature et l’observation, ce n’est pas pour moi ! Pour ma part, je préfère de loin l’action à l’attente.
Je me décale légèrement pour ne pas manquer Juan tout en pianotant sur mon écran. Olivier ne m’a toujours pas joint. Alors, pour me donner une contenance et ne pas attiser la curiosité des promeneurs, j’en profite pour le rappeler.
Son silence commence à m’inquiéter sérieusement. Je tombe une fois de
plus sur le répondeur et raccroche directement. La liste de mes contacts défile sous mes doigts, mon pouce s’arrête sur celui d’Emma, j’hésite une fraction de seconde de trop. Une poigne solide vient d’agripper mon épaule, opérant un déferlement de frisson dans mon dos.
— Alors, mon garçon, quelle idée saugrenue as-tu eue de te cacher dans l’encadrement de cette vieille porte, au vu et su de tous ? Je t’avais pourtant recommandé de ne pas quitter ton domicile.
J’ouvre la bouche pour lui répondre, il hausse la main afin de me court-circuiter.
— Garde tes balivernes pour d’autres, nous n’avons pas de temps pour ça. Allons-y.
Le policier s’élance vers le restaurant, je lui emboîte le pas.
— Ne craignez-vous pas qu’il me reconnaisse ? l’interrogé-je après l’avoir rattrapé.
Nous le filons, mais rien ne nous dit qu’il ne l’ait pas fait de son côté.
Il arque un sourcil, une étincelle de malice illumine son regard.
— Grimer comme tu l’es, il n’y a aucun risque ! Garde la casquette sur ton crâne et appelle-moi tonton.
Je demeure pantois sur le trottoir tandis qu’il pousse la porte. J’entre à mon tour, l’endroit est plutôt désuet. Le local ressemble plus à une cantine qu’à un établissement accueillant du public. Les tables sont recouvertes de nappes au tissu Vichy datant des années 60. J’écoute Sergio en réclamer une pour deux convives. Nous suivons le serveur brun qui nous désigne une place le long d’un mur. Le commissaire s’octroie d’office le siège permettant de détecter les allées et venues, tandis que je suis relégué face à lui, avec pour unique vue un revêtement mural peu reluisant. J’enrage intérieurement en tirant ma chaise un peu brusquement.
— Il est préférable que personne ne découvre ton visage. N’oublie pas que nous ignorons si notre cible te connaît.
Je garde la casquette en place tout en me tassant sur mon siège. Le serveur réapparaît et dépose les menus sur le coin de la table avant de faire demi-tour. Sergio le hèle en levant le bras et lui demande de nous servir deux bières.
— Laisse donc cet appareil tranquille ! Vous, les jeunes, êtes incapable de rester une minute sans triturer ces machins, râle-t-il.
Je range mon smartphone en masquant mon exaspération.
— Un ami français ne me répond pas…
— Il est plus intelligent ou à d’autres chats à fouetter que d’examiner cet engin de malheur toute la sainte journée.
Le garçon revient, et dispose les verres devant nous. Je le regarde machinalement, quand soudain, mon sang ne fait qu’un tour, je parviens à bafouiller un « gracias » en levant les yeux vers l’homme assis en face de moi.
Lui aussi fixe ce que je viens de découvrir. Sur le dos de la main de
l’employé se trouve un serpent enroulé sur lui-même, des losanges d’un vert lumineux illustrent les yeux du reptile.
Son regard remonte vers moi, m’ordonnant silencieusement de ne pas
intervenir. Le garçon montre des signes d’impatience et nous demande si nous désirons commander.
— Nous n’avons pas encore examiné votre carte.
Derrière son sourire commercial, je devine une pointe d’agacement. Il exécute une volte-face quasi militaire et s’empresse de rejoindre l’arrière du bar. Il nous a à l’œil, j’attends qu’il ait l’attention détournée par un client pour me pencher vers mon interlocuteur.
— Vous l’avez vu, vous aussi, n’est-ce pas ? Comment procède-t-on ?
Le commissaire hoche du chef tout en basculant le buste dans ma direction pour plus de confidentialité.
— Il ne t’a pas reconnu, soit parce qu’il ignore à quoi tu ressembles, soit parce que la casquette te protège. Il faut t’exfiltrer. Prends ton engin de malheur, feins de recevoir un appel urgent qui excusera ton départ précipité et rentre chez toi.
— Je ne vais pas…
— Cesse de discuter. Maintenant, ordonne-t-il en insistant sur le dernier mot et en fixant un point au-dessus de mon épaule droite.
Je n’ai pas le temps de bouger, le serveur revient vers nous, un calepin à la main.
— Je vais dîner seul en définitive. Mon neveu a quelques déboires avec sa chérie, il va la retrouver ou il passera la nuit sur le canapé, se moque celui qui se fait passer pour un proche. Vous connaissez les femmes…
J’attrape mon blouson posé sur le dos de la chaise pendant qu’il occupe le grand brun tatoué et file sans demander mon reste.
Sergio se met le doigt dans l’œil s’il croit que je vais lui obéir. Il est hors de question que je regagne gentiment l’appartement alors que nous approchons si près du but. Caro est je ne sais où, je ne lâcherais pas l’affaire tant que je ne la tiendrais pas dans mes bras.
J’ai assuré mes arrières en demandant à Manolo de me remplacer chez moi, au cas où les kidnappeurs se manifesteraient. Je lui ai conseillé aussi d’actionner les interrupteurs de temps en temps afin de feinter l’ennemi, et prouver ma présence aux policiers sur place. Je parierais qu’ils sont là pour me surveiller autant que les individus qui chercheraient à entrer en contact avec moi, j’ai dû ruser.
Je me suis rendu au café un peu plus tôt, et l’ai quitté en collant un
groupe de touristes étrangers, déguisé avec un blouson d’emprunt et une casquette dissimulant ma tignasse. Ils n’y ont vu que du feu !
Mes pas me ramènent vers la porte cochère. Me revoilà au point de départ !
Cette fois, j’ai la dalle. Pour tromper l’ennui, j’ouvre une application et
fais défiler les photos, ressentant le besoin de retrouver le visage radieux de Caro. Un cliché capte mon attention, c’est celui pris le jour où j’ai reçu la convocation de Maître Lambert. La photo représente la devanture de la boulangerie de Corinne. Elle doit se demander ce qu’il m’est arrivé, je suis parti sans lui dire au revoir. Les bouleversements survenus dans ma vie m’en ont empêché, tout s’est enchaîné si vite !
Ce jour-là, je m’étais promis de lui offrir une reproduction de sa
boutique. Je n’ai pas touché un pinceau depuis cette journée. J’ai l’impression que cela fait des années, alors qu’il y a seulement quelques semaines. Il me semble entendre la voix de ma mère me chuchoter à l’oreille qu’une promesse est une promesse. Chez les Lopez, on ne donne pas sa parole à la légère, c’est l’adage qu’elle m’a inculqué dès le plus jeune âge. Faire ce que l’on dit où se taire, telle est sa devise. Je ferme les paupières quelques secondes en renouvelant le serment de me réinstaller derrière mon chevalet aussitôt que Caro sera en sécurité, à condition d’arriver à surmonter mon blocage.
Je relance la galerie, les traits radieux de Caro apparaissent. Un instant heureux volé lors de notre premier dîner. Elle a la bouche pleine de tapas et écarquille les yeux, comprenant que je l’immortalisais en fâcheuse posture. Un sourire naît sur mes lèvres en me remémorant sa mine outrée quand elle a visualisé le cliché. Je suis de mon index le pourtour de son visage. Elle est si belle. Je contemple un selfie de nous deux, nous tenons chacun dans une main un rouleau de peinture, nous avions pris la pose avant de nous attaquer à la réfection du bureau. Sur le dernier, elle tire la langue à l’objectif tandis que je la regarde avec des étoiles dans les yeux. Un mois que je ne l’ai pas serrée contre moi, que je n’ai pas vu son visage s’animer.
Ce qu’elle peut me manquer !
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