Rafael (French Edition)
Chapitre 24
Rafael
J’ai tellement peur qu’elle me quitte que je sers un peu trop ma prise.
Caro ébauche une grimace de douleur. Je relâche la pression sur ses bras et laisse glisser mes mains sur ses poignets. Des traces rouges zèbrent sa peau.
— Je t’ai fait mal, désolé.
Son regard délaisse mon visage pour se poser sur les stigmates de ma brutalité.
— Je suis furieux, c’est vrai, répété-je d’une voix étranglée, mais ce n’est pas dirigé contre toi. Je n’ai pas senti ma force autour de ton bras. Je regrette de t’avoir fait souffrir. Je… je ne veux pas que tu partes.
Ses yeux remontent vers mon visage. Ils sont habituellement si pétillants, en cet instant, ils me paraissent éteints, tristes. Je donnerai n’importe quoi pour réparer le mal que je viens de lui infliger. Elle recule d’un pas, prête à m’échapper.
— Je conçois que tu sois chamboulé. Tu devrais réfléchir tranquillement et faire le point.
Elle agrandit davantage la distance entre nous malgré l’étroitesse du lieu. Je m’apprête à combler le mètre qui nous sépare, cependant, je crains de l’effrayer. Je ne bouge pas, tandis qu’une boule se forme dans ma gorge. Je vais perdre pied d’un instant à l’autre.
— Reste, j’ai besoin de toi, supplié-je.
Caro se mord la lèvre inférieure. Je la place devant un dilemme et pourtant je ne me sens nullement coupable. Je ne veux pas être seul ce soir. Cette femme m’apaise par son unique présence, j’ai besoin d’elle. Elle doit ressentir ma détresse, car elle finit par hocher la tête.
— D’accord, acquiesce-t-elle. Je te tiens compagnie encore une heure. Je travaille demain et je ne tiens pas à me coucher tard.
L’énorme poids qui alourdissait mon cœur s’allège soudainement. J’ébauche une petite révérence en prenant garde à ne pas la frôler pour l’inviter à entrer dans la pièce principale.
Elle passe devant moi avec raideur, ce qui m’attriste beaucoup. Elle, qui
est ordinairement si volubile et lumineuse ne prononce pas une parole et fuit mon regard. Je me fais la promesse de lui redonner le sourire en la rejoignant sur ce qui me sert de canapé.
Les coudes en appui sur mes cuisses, je relis silencieusement les déclarations de mon père.
— À ton avis, pourquoi me recommande-t-il de me méfier des yeux verts ?
Heureusement, Caro en a de jolis et ils sont marrons !
— Je n’en sais rien.
Sa réplique est laconique. Visiblement, elle m’en veut encore de mon emportement.
— Tout s’embrouille dans ma tête, je n’y comprends rien.
— Je te dis ça et je ne te dis rien, mais il n’y a qu’une seule personne qui peut répondre à tes questions. Tu as deux solutions, Rafa. La première, tu fais la politique de l’autruche. Tu déchires cette lettre, dit-elle en la pointant du regard, et tu fais comme si tu ne l’avais jamais eue entre les mains. La seconde, tu prends le mors aux dents et tu interroges ta mère. C’est à toi de décider ce qui est le mieux pour toi.
Elle n’a pas tort, je dois l’admettre. Et si c’était Olivier qui se trouvait dans cette situation, je lui conseillerais de crever l’abcès pour connaître le fin mot de l’histoire.
— Tu as raison. Je dois montrer la lettre à ma mère et voir sa réaction.
— Cela me semble être une sage résolution. Maintenant que tu as pris ta décision, je vais te laisser.
— Une dernière chose, j’ai un service à te demander.
Elle tourne son joli visage vers moi. Un pli soucieux apparaît entre ses yeux, je résiste à la tentation d’y apposer mes doigts pour l’effacer.
Une boule se forme dans ma gorge, encore cette maudite timidité qui refait surface.
Caro m’observe de façon curieuse, elle devine que je ne suis pas bien
alors que je prends de longues respirations tout en fixant un point au-dessus de son épaule gauche. C’est une méthode qui fonctionne habituellement. Or, aujourd’hui, mon rythme cardiaque refuse de m’obéir. Je sens la crise de panique imminente. Caro fronce les sourcils, une lueur d’inquiétude traverse son regard.
— Tu es tout pâle, tu devrais t’asseoir.
Je suis son conseil et retourne m’enfoncer dans les coussins. Je positionne ma tête en arrière et ferme les paupières, tentant de reprendre le contrôle de mon corps. Je décompte cinq temps sur une inspiration et autant sur l’expiration. Généralement cette tactique m’apaise.
Caro s’éloigne. J’ouvre un œil pour m’assurer qu’elle ne fuit pas. Elle se dirige vers la cuisine et revient avec un verre.
— Bois ceci, c’est un verre de sirop, le glucose te fera du bien. Je vais aussi te confectionner un encas, manger ne te fera pas de mal non plus.
Je le vide d’une traite et le lui rends. Aussitôt, elle rebrousse chemin. J’entends des portes s’ouvrir et se refermer tandis que je reprends petit à petit possession de mes facultés.
Je me sens nettement mieux lorsque Caro revient vers moi. Elle me tend une assiette dans laquelle repose une tortilla.
— C’est délicieux, la félicité-je dès la première bouchée avalée. Je ne vais pas manger seul, nous allons partager.
— C’est inutile, ma part m’attend dans la cuisine.
Elle effectue un aller-retour, et revient s’asseoir près de moi, une assiette similaire à la mienne à la main. Nous dévorons en silence.
— Tu allais me demander un service avant ton malaise, quel est-il ?
Je débarrasse nos couverts et les transporte dans l’évier pour me donner quelques secondes de réflexion. Je sens le regard de mon invitée suivre chacun de mes gestes, tout en cherchant la meilleure formulation pour arriver à mes fins.
À mon retour, Caro n’a pas bougé.
— Je souhaiterais que tu m’accompagnes à Malaga.
Ses yeux s’écarquillent légèrement.
— Je ne sais pas si…
Je lève la main pour l’arrêter, ne lui laissant pas le temps d’argumenter.
— J’ignore ce que je vais découvrir, et j’aimerais que ma seule amie soit à mes côtés pour me soutenir.
Elle se mord la lèvre, preuve ultime qu’elle se débat avec ses tergiversations.
— Nous partirons le dimanche matin et reviendrons le soir. N’objecte pas que tu travailles, je sais que c’est faux puisque nous devions passer la journée ensemble et visiter Séville.
— Tu n’as pas oublié.
— Je n’oublie jamais rien te concernant, Caro.
J’appuie ma déclaration en plongeant mon regard dans ses prunelles. Elle rompt le contact en tournant le visage, j’ai le temps de percevoir l’embrasement de ses joues.
— C’est d’accord, j’irai avec toi. Je dois rentrer.
Ses paroles sont saccadées, sa voix plus enrouée. Elle est aussi troublée que moi. Néanmoins, je la laisse m’échapper. Pour ce soir.
— Je te raccompagne.
— C’est inutile. Je te rappelle que tu ne te sentais pas bien il n’y a pas si longtemps. Nous avons rendez-vous demain soir, tu te souviens ? Carla viendra avec son mari, ils nous aideront à transporter les encombrants avec leur voiture.
— C’est sympa à eux de me filer un coup de main.
Caro enfile sa veste et passe les deux lanières de son sac à dos sur ses épaules. Nous dévalons l’escalier et atteignons la boutique.
— Envoie-moi un message dès que tu es chez toi.
Mon ton est autoritaire et lui tire un sourire. J’en profite pour me pencher vers elle et lui effleurer les lèvres.
— File avant que je ne t’en empêche, susurré-je à son oreille, et n’oublie pas de me prévenir en arrivant.
Je hausse le rideau. Elle hoche la tête et disparaît dans la nuit.
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