Rafael (French Edition)
Chapitre 13
Rafael
Je viens de parcourir quatre venelles transversales au pas de course, sans
croiser les deux fugueurs. Je commence à désespérer en explorant de l’extérieur chaque échoppe rencontrée. Rien, pas l’ombre d’un petit vieux au crâne dégarni muni un pull rouge. C’est lui ma cible, car sa femme a endossé des vêtements bien trop communs pour la repérer aisément.
L’idée de revenir tel un sauveur me plaisait bien. Bon, d’accord, le
terme est trop fort. Ils risquent, au pire, de rester sur place et de passer la nuit à Séville. Mais mon retour triomphant me donnait un prétexte pour inviter la femme qui occupe mes pensées à boire un verre, peut-être même la convaincre de dîner en ma compagnie. Après le service que je venais de lui rendre, elle hésitera à refuser. Encore faudrait-il que je ne gâche pas tout en balbutiant comme un débutant. Hélas, je peux faire une croix sur mes aspirations, je vais rentrer bredouille.
Je rumine tout en continuant ma prospection quand mes yeux percutent un point rouge. Je presse le pas et entrevois le couple, quelques mètres plus haut, face à moi.
Ils viennent de déboucher d’une impasse sur la gauche et arrivent
tranquillement. Aucun doute n’est possible, ce sont bien mes fugueurs, ils correspondent en tout point la description faite par leur voisine de siège.
La distance qui nous sépare s’amenuise. À leur approche, je remarque leurs traits crispés. Ils se sont agrippés l’un à l’autre, sans doute pour s’encourager mutuellement, et avancent précautionneusement en regardant partout autour d’eux. Des bribes de leur échange me parviennent tandis que j’échafaude mentalement un petit laïus, je ne tiens pas à les effrayer plus qu’ils ne le sont déjà.
— Si tu ne t’arrêtais pas pour reluquer toutes les vitrines, aussi ! bougonne l’homme.
— Moi, je voulais rester près de Caro. C’est toi qui désirais retourner voir le palais princier, s’offusque la dame.
— Peu importe à qui revient la faute, nous sommes égarés.
— Caro nous avait ordonné de ne pas être en retard ! Et si le bus partait sans nous ?
— Arrête de te faire de la bile, Huguette. Tu vas encore avoir des aigreurs d’estomac et rejeter ton acidité sur moi.
Madame angoisse, mais son mari ne perd pas le sens de l’humour. Leur échange m’amuse, je les suivrai bien pour les écouter se chamailler, cependant, le temps presse.
— Hum, hum, excusez-moi.
Le couple s’arrête net à mon interpellation. La femme met la main sur le cœur en écarquillant des yeux.
— Un Français ! Dieu merci, nous sommes sauvés, Roger.
— Laisse donc le seigneur tranquille, il n’a rien à voir dans cette histoire.
Je fourrage dans mes cheveux en me demandant comment je vais persuader ces deux-là à me suivre dans un délai raisonnable.
— Votre guide vous cherche, c’est elle qui m’envoie.
— Je savais bien que cette petite ne nous laisserait pas tomber, s’écrie la femme, ragaillardie.
— Nous nous sommes égarés, renchérit son époux.
— Ne vous inquiétez pas, je vais vous ramener à bon port.
Je m’exprime d’un ton confiant afin de les rassurer alors que je suis loin d’être serein. Ma connaissance du quartier est limitée et il m’arrive encore de me tromper de chemin. J’espère ne pas avoir surestimé mon sens de l’orientation.
Nous reprenons notre route, je m’aperçois que le couple montre de
sérieux signes de fatigue. Ils marchent à petits pas et Madame a du mal à garder son équilibre tandis que nous progressons sur une portion parsemée de pavés irréguliers.
Bon gré mal gré, nous débouchons enfin sur la place Doña Elvira. Il n’y
a plus de trace du groupe. Manolo nous guettait depuis la terrasse de son café. Il accourt vers nous aussi rapidement qu’il le peut, sa claudication est plus prononcée que d'habitude, je ne l’avais pas remarquée. Il est vrai que chaque fois que nous nous rencontrons, il n’a pas à se mouvoir, ceci explique sûrement cela.
— Caro a dû accompagner les autres, avenue Recaredo, là où le bus est stationné. Le chauffeur lui a téléphoné et le gaillard n’était pas content, dit-il en secouant sa main devant lui en signe d’avertissement. Je lui ai dit que vous les rejoindriez. Vous descendez par là-bas, c’est tout droit.
Les octogénaires sont moins bavards, j’ignore s’ils sont rongés de culpabilité pour leur imprudence ou s’ils sont tous simplement fourbus. À moins que ce soit la peur de louper leur moyen de transport, je ne sais pas trop.
Quelques minutes plus tard, nous arrivons sur l’avenue en question, la
circulation est dense. Plusieurs autocars sont garés le long du trottoir.
Je perçois une femme qui nous fait signe, les mains au-dessus de la tête.
C’est elle. Son sourire s’élargit au fur et à mesure que nous nous approchons et les battements de mon toquant s’affolent. Ce n’est pas le moment de faire une crise d’angoisse et de perdre mes moyens.
— Caro, je suis confuse, nous nous sommes égarés, confie l’octogénaire, le visage rougi par l’effort qu’elle vient de fournir.
— Ce n’est pas très grave. Montez vite.
— Nous avons déjà assez perdu de temps comme ça, grogne le conducteur en regagnant son siège.
Le couple étreint la jolie guide.
— Merci pour tout, ma chère.
La dénommée Huguette donne discrètement un petit billet dans la main de l’accompagnatrice dont les joues se colorent délicieusement.
— Merci beaucoup, mais je ne fais que mon métier.
Le chauffeur marmonne dans sa barbe des propos incompréhensibles, tout en faisant vrombir le moteur.
— Grimpez vite, s’il vous plaît. Il est capable de partir sans vous.
Elle aide le couple à gravir les deux marches. Le conducteur grincheux attend qu’ils regagnent leur place avant de fermer les portes. Ils nous font signe par la fenêtre alors que l’autocar démarre. Nous le suivons du regard jusqu’à ce qu’il soit avalé par le flot de la circulation.
Caro se retourne vers moi, l’air ennuyé.
— Ils ne vous ont même pas remercié.
— Ben, ils étaient trop stressés pour penser à cela. Vous savez, je ne suis pas parti à leur recherche pour être congratulé.
— Bien sûr, mais moi, je tiens à le faire. Sans vous, nous étions dans de sales draps. Au fait, je m’appelle Coradilla, mais je préfère Caro.
Elle étire une main gracile devant moi, je m’empresse de la saisir en prenant garde de ne pas la serrer trop fort. Une sensation de chaleur me surprend au point de contact et déferle le long de mon bras.
— Rafael, mais c’est Rafa pour les amis.
Nous nous sourions de concert.
— Dans ce cas, merci de votre aide précieuse, Rafa.
La perche qu’elle me tend est bien trop belle, je ne peux pas la laisser passer, je me dépêche de m’y accrocher en croisant les doigts pour qu’elle dise oui.
— On pourrait commencer par se tutoyer, qu’en penses-tu ? proposé-je.
— Ça me va.
— Nous pourrions aussi fêter le succès de notre sauvetage en allant boire un verre. C’est moi qui invite.
Elle affiche une moue contrariée qui me fait craindre le pire.
— Je suis désolée, je ne peux pas. Une nouvelle visite m’attend et je suis déjà en retard, dit-elle en tapotant la montre qui entoure son poignet.
— Ce n’est pas grave, on peut se retrouver après.
Elle secoue la tête.
— Non, je suis invitée chez ma sœur.
— Demain, tenté-je désespérément.
— Je ne suis pas disponible non plus, j’accompagne un ami à un mariage.
Je suis convaincu que le gars en question est celui avec lequel elle dînait l’autre soir. Si tel est le cas, c’est que leur relation est assez sérieuse pour qu’elle accepte d’être sa cavalière.
Ce mec a tout pour plaire aux femmes, la silhouette, le charme et le
charisme. Elles tombent toutes dans ses filets comme les olives bien mûres sans qu’il ait à bouger le petit doigt. Je n’ai aucune chance. À côté de lui, je fais pâle figure.
Mon physique est d’un banal affligeant. Je ne suis pas un laideron, ça, je
le sais. Malgré tous mes traits sont ordinaires : mes cheveux châtains, mes yeux marrons. Je suis grand, trop mince ou plutôt pas assez musclé. La faute en incombe à ma passion, à force de rester des heures derrière un chevalet, je n’ai plus le temps de pratiquer un sport et d’entretenir mon corps de la manière qu’il le faudrait.
— Dimanche, je suis libre dimanche, propose Caro d’une voix indécise.
Mon moral remonte immédiatement en flèche.
— Va pour dimanche.
— On se retrouve sur la place vers 15 heures, devant chez toi, renchérit-elle joyeusement. Je dois vraiment me sauver. Au revoir, Rafa.
J’hésite à me pencher pour l’embrasser sur la joue. Elle exécute un pas en arrière avec un petit signe de la main qui me prend de court et contrarie mon plan, avant de se détourner pour poursuivre son chemin.
Je stagne en la regardant s’éloigner. Je m’amuse à un jeu idiot auquel je
me prêtais enfant, avec Olivier. Si elle se retourne, j’ai une chance avec elle, pensé-je intérieurement. Non, mais, quel âge as-tu, Rafael ? se moque la voix de la raison.
Je croise les doigts, physiquement cette fois, sans la lâcher des yeux. Caro fait volte-face et m’adresse un dernier au revoir avant de bifurquer sur la droite et de disparaître.
Yes !!!
OceanofPDF.com