Rafael (French Edition)

Florence Charbaut · Chapitre 35 sur 43

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Rafael (French Edition)

Chapitre 35

Rafael

 

Une silhouette familière apparaît enfin dans l’encadrement "des

Piquillos". Sergio se déporte vers la gauche de façon à ne pas être vu de l’intérieur et passe un coup de fil. Un homme et une femme se précipitent à sa rencontre. Je les reconnais sur le champ, il s’agit du couple qui squattait le banc ce matin. La discussion semble enflammée.

Les jeunes gens s’éloignent, Sergio s’avance vers moi. Je remballe mon

« engin de malheur » souhaitant ne pas me faire rabrouer une nouvelle fois.

— Tu as vraiment hérité de l’entêtement de ton père, j’étais certain de te retrouver ici.

Il se dévisse le cou pour regarder derrière lui.

— Suis-moi, il ne faut pas rester dans les parages.

— Vous n’arrêtez pas le mec ?

— Il est préférable de le pister pour qu’il nous mène à ton amie avant d’intervenir. Il connaît nos visages, nous sommes grillés tous les deux, mes agents vont donc prendre le relais.

— Mon père pensait que tous les instigateurs du braquage étaient hors circuit.

— Le jeune Nico n’a pas supporté la prison, il s’est pendu dans sa cellule. Son oncle, Antonio, est décédé depuis un an, des suites d’une longue maladie. Il a une fille qui vit en Australie, l’employé de salle est le fils de cette dernière. D’après le premier rapport reçu, il s’appelle Carlos Herero. Pablo jugeait le danger écarté au vu de l’éloignement géographique.

— Le collègue d’Alvaro lui a relaté ce qu’il avait entendu et il a fait le lien avec sa famille, soufflé-je en terminant pour lui.

Mon interlocuteur hoche la tête pour approuver la justesse de mon analyse.

— Ce Juan est un fantôme.

Devant mon air interloqué, il enchaîne :

— Avec son physique commun, cet homme est transparent, personne ne le remarque. Il dîne régulièrement aux Piquillos et s’est lié d’amitié avec le personnel pour combler le vide affectif de sa vie.

— Il était là ce soir ? Je ne l’ai pas vu.

— Voilà qui prouve la véracité de mes dires ! Cependant, il est arrivé après ton départ.

Un bip émanant de son téléphone nous interrompt, il prend connaissant du message en ralentissant la cadence.

— Il ne lui aura pas fallu longtemps ! Carlos vient de quitter son travail, mes agents sont sur ses traces. Nous allons les suivre à distance.

Nous marchons en silence, Sergio consulte son écran régulièrement. Deux rues plus loin, le couple de flics nous rejoint.

— Il est rentré là, patron. Qu’est-ce qu’on fait. On appelle du renfort ?

— Déjà fait. Nous sommes trois, on fonce !

Il se détourne de ses collègues et pointe un index menaçant vers moi.

— Toi, tu ne bouges pas d’ici, et cette fois-ci, tu obéis. C’est un ordre !

Ils traversent la rue en direction du 42. Sergio lève le poing et tambourine tout en remuant les lèvres. Je suis malheureusement trop loin pour comprendre la teneur de ses propos. La porte s’entre-ouvre, Sergio la pousse brutalement, et ils s’engouffrent dans la maison.

L’attente me paraît interminable. Je laisse glisser mon corps contre le mur, plie les genoux pour y poser les coudes en enfouissant ma tête entre les mains. L’unique chose qui m’importe en cet instant concerne Caro. Je veux la savoir vivante et en bonne santé. Je prie pour que ce vaurien ne lui ait pas fait de mal. Il émane d’elle une telle allégresse, je sollicite tous les Dieux pour qu’elle ne la perde pas à cause de moi. Elle s’est emparée de mon cœur, je n’ai rien vu venir. La seule pensée qui lui soit arrivée malheur par ma faute me donne envie de vomir.

Je souhaiterais rembobiner le fil du temps. Je voudrais ne pas m’être

confié devant sa famille, ne pas m’être laissé influencer par Olivier. Je ne l’aurais jamais rencontrée et elle serait en sécurité auprès des siens à l’heure qu’il est. J’ai été faible et égoïste. J’aurais dû la protéger. Maintenant, c’est elle qui paie les pots cassés.

Tout s’embrouille dans ma tête, et pourtant tout s’explique. Je comprends enfin les raisons qui ont poussé mon père à se détourner de moi. J’avais toujours imaginé qu’il m’excluait de sa vie par détachement, alors qu’en réalité, il m’aimait. Il m’aimait tellement qu’il a préféré s’effacer pour ne pas me mettre en danger. C’était un geste d’amour et non d’indifférence. Cela me brise le cœur, mais je dois faire la même chose vis-à-vis de Caro. Pour préserver la femme que j’aime, je dois la quitter. C’est aussi simple et difficile que ça.

Fort de ma résolution, je saute sur mes jambes. Un bruit de sirène rompt le silence de la nuit, les renforts arrivent.

Un véhicule de premier secours se gare en double file devant le 42. Mon

sang se fige dans mes veines, tandis que mon cœur pulse à la vitesse d’un cheval au galop.

Les pompiers se précipitent vers la maison. Mes jambes flageolent, elles

peinent à me porter lorsque je traverse la route.

Le chauffeur, resté en retrait, me refuse l’accès et m’oblige à me reculer

près du véhicule. Quelques secondes plus tard, une civière apparaît. Caro gît sous une couverture de survie, un masque à oxygène lui mange la moitié du visage. Un détail me percute de plein fouet et me fait chanceler, ses yeux sont fermés. Elle est inconsciente.

Sergio s’approche en me découvrant sur le bitume et m’attrape par le bras en me forçant à lui faire face. Il plonge son regard assombri dans le mien.

— Elle est inconsciente, mais elle va bien, tu m’entends ? Le médecin promet qu’elle va s’en sortir.

Mon regard quitte les mèches brunes éparpillées sur la toile blanche. Je le contemple sans le voir véritablement tandis que ses paroles rassurantes s’infiltrent jusqu’à mon cerveau.

— Tu peux l’accompagner, si tu veux ?

Je secoue la tête en m’avançant près du brancard.

Caro va s’en tirer, mais je dois m’éloigner d’elle pour la préserver. Je dois quitter la femme que j’aime pour la protéger comme l’a fait Pablo avec sa famille.

Je m’approche d’elle pour la dernière fois, lui effleure la joue du bout

des doigts et me penche pour déposer un ultime baiser sur le front.

Je me redresse le regard embué et le cœur déchiré. Je recule de trois pas

avant de me détourner pour toujours de l’amour de ma vie.

 

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