Rafael (French Edition)

Florence Charbaut · Chapitre 3 sur 43

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Rafael (French Edition)

Chapitre 3

Caro

 

Je pousse la porte du domicile de ma sœur. Des voix synthétisées

provenant d’un film d’animation me parviennent tandis qu’une bonne odeur vient me chatouiller les narines. Ce soir, je vais me régaler.

Je quitte ma veste et l’accroche au porte-manteau, ôte mes chaussures comme je le ferais chez moi. Je les range immédiatement dans le meuble approprié. Éviter de m’attirer les foudres de ma maniaque de sœur est ma priorité dès que je mets un doigt de pied dans sa demeure.

— Caro, c’est toi ? hurle Carla depuis une autre pièce.

Je lève les yeux au plafond et cris aussi fort qu’elle.

— Oui.

Une fée arrive en courant et m’entoure les jambes de ses bras menus. Je tangue un peu, c’est fou comme cette enfant à de la force du haut de ses six ans. Sofia est ma nièce, la fille de ma cadette de trois ans, et mon rayon de soleil.

Cette petite coquine lève son minois vers moi, je m’incline pour l’embrasser et elle dépose ses lèvres toutes collantes sur la joue.

La chipie a dû se goinfrer de bonbons en cachette, Carla n’admettrait jamais qu’elle en mange si près du dîner. Bien entendu, je ne cafterai pas. Je m’abstiens de m’essuyer devant elle, même si ce n’est pas l’envie qui me manque.

Sofia finit par repartir en sautillant rejoindre ses parents. Je profite de ce laps de temps pour effacer les traces de son méfait d’un revers de manche.

J’entre dans le séjour, ma nièce revient vers moi, une feuille à la main.

— C’est pour toi, tìa Caro.

— Un cadeau, je me demande bien ce que c’est ?

Je m’empare du précieux présent et le tourne dans tous les sens pour la faire enrager.

— C’est un dessin pour toi, m’explique-t-elle sérieusement.

— Merci, ma chérie, je suis très flattée.

Ma sœur quitte la cuisine et vient m’embrasser. Ses yeux s’égarent vers le croquis de sa fille et elle pouffe de rire.

— Elle ne t’a pas loupée, jubile-t-elle.

Je salue Alvaro, mon beau-frère qui relève à peine le nez de sa lecture, coincé dans son fauteuil favori, et m’affale à côté de ma nièce sur le canapé.

— Tu veux de l’aide ? requiers-je, en élevant un tantinet le ton.

Les sourcils d’Alvaro s’agitent alors que la réponse de la maîtresse de maison nous parvient.

— J’ai pratiquement terminé, repose-toi un peu.

Je ne demande pas mieux, c’est vrai que je suis harassée, j’ai encore couru toute la journée. Malgré tout, c’est une fatigue saine, et je ne me plains pas. J’adore mon métier.

Sofia est absorbée par un programme télévisé. Mon regard descend sur le croquis et j’observe ses coups de crayon, elle a l’imagination fertile pour son âge. Je détaille le personnage qui a pris forme sous ses traits.

Il s’agit probablement d’une femme, je n’en suis pas sûre. Moi ? Comme le prétend Carla. Elle m'a dessiné avec de drôles de cheveux, ils sont de toutes les couleurs ! Et que dire de mes pieds affublés de chaussures énormes.

Ma sœur se trompe, ce n’est pas moi. Est-ce un personnage de fiction ? Ou bien, l’une des héroïnes sorties tout droit des livres que sa mère lui lit chaque soir, avant qu’elle aille au lit ? En vérité, peu importe ! Après tout, c’est l’intention qui compte et ce nouveau chef-d’œuvre rejoindra les autres sur la porte de mon frigo.

J’enrobe de mes bras les épaules de ma nièce et la serre un peu plus contre moi. Elle tourne le visage et m’offre un sourire franc comme seuls les enfants savent le faire. Ses yeux s’abaissent et remarquent son cadeau posé sur mes cuisses.

— Il te plaît ? C’est toi que j’ai dessinée.

— Moi !?

Je contemple d’un peu plus près l’étrange personnage.

— Pourquoi m’as-tu fait les cheveux de toutes les couleurs ?

— C’est pas tes cheveux, me répond-elle visiblement exaspérée face à mon ignorance, c’est tes ficelles.

— Ce sont les franges multicolores qui ornent le bout de ta canne de guide, explique Carla depuis la cuisine.

— Ah !!! Et pourquoi m’as-tu accoutrée de godillots géants ?

— C’est parce que papa a dit à maman que t’es pas fémiline avec tes grosses chaussures, et que c’est pas comme ça que tu trouveras un mari.

La fillette a mal prononcé le mot, mais j’ai bien saisi ce qu’elle voulait dire. Ainsi, mon beau-frère ne me trouve pas féminine ! Je me dévisse le cou pour le fusiller du regard. Ce faux frère est toujours aussi absorbé par son livre, il ne bouge pas d’un poil et semble hermétique à la discussion.

Ma sœur fait son apparition et nous enjoint de nous mettre à table. À ses joues rouge tomate, je devine qu’elle n’a pas loupé une miette des explications de sa fille.

— Je porte des bottillons de randonnée parce que je marche beaucoup dans mon métier, expliqué-je calmement à Sofia, mais assez fort pour que ses parents l’entendent.

— Sofia, va te laver les mains avant de passer à table, ordonne sa mère.

Ma nièce s’exécute sans rechigner et j’en profite pour tancer ma sœur d’une œillade assassine. Celle-ci m’ignore et concentre désormais son attention vers son mari.

— Chéri, serais-tu devenu sourd ?

Alvaro émet un grognement, et consent enfin à lever son derrière des coussins moelleux du fauteuil.

Le repas se déroule dans une ambiance bonne enfant grâce au badinage de ma nièce… jusqu’au dessert.

La dernière bouchée de mousse au chocolat avalée, Sofia remet innocemment l’épineux sujet de mon célibat sur la table.

— Maman dit que tu ne trouveras pas d’amoureux. Moi, j’en ai un. Il s’appelle Louis.

Je relève le visage vers ma sœur, et perçois une ombre de culpabilité traverser ses prunelles sombres.

— Inutile de me fixer comme ça, Caro, c’est la vérité. Regarde-toi ! Tu ne prends pas soin de toi. Comment veux-tu trouver quelqu’un si tu ne fournis pas un minimum d’effort ?

Ses propos me vexent. Pour qui se prend-elle tout à coup ?

Carla a fait le choix de se consacrer à sa famille, je ne suis pas obligée de suivre ses pas. Je n’ai jamais jugé sa décision de rester chez elle à patienter sagement le retour de son époux.

J’attends la même indulgence de sa part.

— Sofia, il est l’heure d’aller au lit, monte dans ta chambre, décrète son père qui doit craindre qu’un tsunami ne s’abatte sur la maison.

La fillette affiche une moue désapprobatrice et croise les bras sur la poitrine en signe de rébellion.

— Je veux que tìa Caro me lise une histoire.

— C’est d’accord, je t’en lirai même deux, si tu veux.

Trois quarts d’heure plus tard, je redescends l’escalier avec la volonté de ne pas m’attarder. Alvaro a retrouvé son précieux fauteuil et ma sœur s’affaire à ranger la vaisselle.

— Je vais y aller, annoncé-je en me dirigeant vers le vestibule.

— C’est ça, fuis, réplique-t-elle. Mais, un jour ou l’autre, il faudra bien que tu ouvres les yeux.

Je me retourne pour lui faire face et avance de trois pas dans sa direction.

Les poings plantés dans les hanches, le menton légèrement relevé, elle

me scrute avec une lueur de défi dans le regard.

— J’ignore ce que tu cherches exactement, Carla, et je préfère ne pas le savoir.

— Tu provoques du souci aux parents et tu ne t’en rends même pas compte. Ne vois-tu pas qu’ils se font des cheveux blancs à cause de toi ? Tu résides toujours chez eux et tu as plus de trente ans !

— Ils veulent que je déménage, hoqueté-je de surprise.

— Ils souhaiteraient que tu sortes, que tu te fasses des amis, que tu rencontres un homme bien. Bref, que tu vives pour autre chose que ton boulot.

Je suis choquée. Je n’ai pas quitté le nid familial, mais ce n’est pas comme si je demeurais chez eux. Mon studio a une entrée séparée qui me garantit une grande liberté. Je leur rends visite chaque jour, au retour du travail, et mange de temps à autre en leur compagnie. Je pensais que ma présence les enchantait, pas qu'elle les dérangeait.

Soudain, une idée jaillit.

— Ils veulent louer le studio, c’est cela ?

La dépendance jouxtant leur maison faisait office de débarras lorsque nous étions jeunes. Elle servait de remise à vélo, et d’atelier de bricolage. Un jour, mon père a décidé de la viabiliser et de l’arranger pour ses princesses. J’imaginais qu’il souhaitait secrètement nous garder un peu plus longtemps près de lui. Me serais-je trompée ?

— Ils ont toujours refusé mon argent, mais je peux payer un loyer si c’est le problème. Dans un sens, ce serait logique vis-à-vis de toi.

Ma cadette pousse un long soupir laconique.

— Il n’est pas question de cela.

Carla comble l’espace qui nous sépare et passe un bras autour de mes épaules, m’obligeant ainsi à la suivre dans le salon.

— Ne désires-tu pas vivre auprès de quelqu’un qui t’épaulera ? Ne veux-tu pas fonder une famille ? Tu as trente ans passés et ton horloge biologique n’est pas immuable, je te le rappelle.

Qu’est-ce qui lui prend, ce soir ? Il est vrai que j’ai dépassé le cap fatidique de la trentaine, mais uniquement de quelques mois.

Je jette un œil vers Alvaro, cherchant un peu de renfort. En vain.

Il a de nouveau le nez dans son bouquin et semble plongé dans

l’histoire. Je comprends qu’un tremblement de terre secourait le pays qu’il ne broncherait pas si ma sœur le lui demandait.

— Pourquoi ne t’occupes-tu pas de la tienne, d’horloge biologique ? C’est vrai, quoi ! Sofia a six ans, il est temps de lui donner un petit frère ou une petite sœur, non ?

Je regrette mes paroles dès qu’elles sortent de ma bouche. Les yeux de ma sœur s’embuent. Je viens encore de gaffer et je m’en veux de ne pas avoir su garder mon calme.

— Nous essayons depuis un moment, mais ce n’est pas si facile que nous le pensions. Ça ne fonctionne pas, avoue-t-elle d’une voix chevrotante.

Une larme coule le long de sa joue. Je ne peux pas m’empêcher de la prendre dans mes bras et de la serrer contre moi, comme je le faisais lorsque nous étions enfants.

— Je suis désolée, murmuré-je à son oreille.

Le jeune couple avait déjà subi cette épreuve avant la naissance de Sofia. Carla a du mal à tomber enceinte et c’est un échec pour elle.

— Le temps passe vite. On a d’autres priorités, d’autres projets, et quand on se réveille, il est souvent trop tard. C’est pour cela que je me dois de t’ouvrir les yeux.

— Ma vie me convient parfaitement.

— Ta vie est concentrée sur ton travail. Tu ne sors jamais. Tu t’écroules dans ton lit tellement tu es crevée et repars le lendemain matin revivre ce cycle infernal.

J’ouvre la bouche pour nier, mais elle ne m’en laisse pas le temps.

— Inutile de démentir, je le sais de source sûre.

Je ne réfute pas. Quand elle a une idée en tête, elle ne l’a pas ailleurs ! Je vais juste la laisser parler et attendre la fin de son sermon.

— C’est pourquoi j’ai sollicité Alvaro. Il a deux collègues désireux de se ranger…

J’étrécis les paupières et la fixe avec suspicion.

— C’est hors de question !

Elle me contourne et revient avec un calendrier qu’elle pose à plat

devant nous.

— Tu n’as pas à t’en faire, tout est sous contrôle. Alvaro leur a déjà parlé de toi et ils sont d’accord pour te rencontrer. Il ne reste plus qu’à organiser tout cela, assène-t-elle en prenant un crayon.

Mes joues me chauffent, mon rythme cardiaque s'affole alors que je sens la moutarde me monter au nez. Je risque d’exploser et de dire des mots que je regretterai si je ne sors pas d’ici immédiatement. Par conséquent, j’exécute un parfait demi-tour, décroche mon blouson, attrape mes chaussures que je ne prends pas le temps d’enfiler, et m’enfuit me réfugier chez moi, loin de leurs plans foireux.

 

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