Rafael (French Edition)

Florence Charbaut · Chapitre 21 sur 43

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Rafael (French Edition)

Chapitre 21

 

Caro

 

J’arrive devant le seuil de la boutique passablement en retard et

furibonde. Ma réunion me laisse un arrière-goût amer.

Une de mes collègues est enceinte et je viens de me rendre compte que

j’étais la seule à l’ignorer. Et ce, pour une simple et bonne raison, je vais devoir la remplacer durant son absence. Absence qui tombe à la pire période de l’année, celle où la foule est dense et les chaleurs torrides.

Ma supérieure m’a amadouée avec une augmentation substantielle.

Encore une fois, j’ai cédé. Je suis incorrigible et surtout incapable de lui dire non. Tout le monde connaît l’expression "trop bon trop C …" c’est clair, elle a été créée pour moi.

À peine ai-je envoyé le SMS que le mur d’aluminium se hisse.

— C’est ce qu’on appelle un service rapide, plaisanté-je dès que le visage de Rafael apparaît.

Il me rend un sourire en coin craquant.

— Je t’attendais.

Il s’efface pour me laisser entrer, redescend la grille et se tourne vers moi.

— Qu’est-ce que cette vilaine barre ? dit-il en passant son pouce sur mon front.

La douceur de son doigt sur ma peau me chamboule. Il est proche, beaucoup trop proche pour ma tranquillité d’esprit. Je recule légèrement pour rompre le contact avant de perdre pied. 

Rafa fronce les sourcils.

— Tu n’as pas peur de moi, j’espère ? J’ai rabattu le rideau, car la porte vitrée n’a pas de serrure, elle ne ferme pas à clé.

— Non, non, m’empressé-je de le détromper, mais j’aurais dû annuler. Je ne suis pas de très bonne compagnie, je le crains. Ma réunion a été plus longue que prévu et ne s’est pas déroulée de la meilleure des façons.

— Montons, tu vas me raconter tout ça.

Mon hôte me guide, nous passons dans une pièce sombre où sont entreposés des articles vendus en boutique, je présume qu’il s’agit d’une réserve.

Dans le fond, un escalier mène à l’étage. Rafa l’emprunte en se

retournant à intervalle régulier afin de vérifier si je le talonne toujours.

— Bienvenue chez moi, enfin chez mon père.

La vingtaine de marches débouche dans un petit vestibule. Il m’invite à le suivre dans un salon, je devine rapidement qu’il s’agit de la pièce principale.

Un canapé aux coussins affaissés est accolé à une cloison, une table

basse est enfuie sous un tas de papiers. Sur la gauche, je découvre une cuisine pas plus grande qu’un mouchoir de poche. Elle est tout en longueur et très étroite, je doute que deux individus puissent s’y croiser sans se tamponner.

Une immense bibliothèque remplie de livres reliés orne un pan de mur,

à côté d’une fenêtre dont la vue plongeante donne sur le croisement de l’allée piétonne menant vers la cathédrale. En face se trouve le square et les bancs sur lesquels je me repose volontiers chaque jour, en attendant le retour de mes protégés. Mon hôte a donc tout le loisir de m’observer, je secoue la tête pour chasser cette idée. Pourquoi ferait-il une chose pareille ?

Je continue d’observer les lieux. Un portrait de femme est mis à l’honneur, il fait face au divan de façon à être admiré. Une ouverture près du canapé donne accès à trois autres portes, sans doute des chambres. Rafa me laisse observer les lieux à ma guise.

— Ce n’est pas très grand et encore très encombré, je n’ai pas eu le temps de ranger avant ton arrivée, explique-t-il avec un rictus crispé.

Je roule les yeux au plafond et remarque l’absence de lustre, il y a uniquement une douille suspendue à un fil et une ampoule.

— Comment va Manolo ?

— Son médecin l’envoie faire des examens complémentaires, des radios, je crois. Ensuite, il devra consulter un rhumatologue. Mais selon les dires de son praticien, l’intervention est inéluctable.

— Le pauvre doit être effondré.

Le séduisant français se frotte la nuque, ce qui a pour effet de faire valser ses boucles folles qui frôlent l’encolure de son tee-shirt. Une envie subite de passer ma main dans ses cheveux se manifeste, je regarde par la fenêtre pour penser à autre chose.

— C’est peu de le dire ! Néanmoins il prend mieux la chose depuis que je lui ai proposé mon aide, je l’épaulerai jusqu’à ce qu’il soit remis sur pied.

— Ça risque de durer des mois, m’exclamé-je en surprise.

— J’ai tout mon temps. Et toi, ta réunion ?

Je n’ai aucune envie d’en parler et encore moins de lui démontrer à quel point je suis une looseuse quand il s’agit de négocier mes conditions de travail. Je zappe le sujet et l’interroge sur un thème qui me tient à cœur.

— L’as-tu questionné à propos des Cortès ?

— Pas encore, je préfère le laisser digérer ce qui lui a annoncé le docteur avant d’aborder ce point. Je te fais visiter ?

Ravie qu’il n’insiste pas, j’opine vivement de la tête.

En plus de la pièce à vivre et du minuscule coin repas, je découvre un

bureau surchargé de papiers en tout genre, certains jaugeant même le sol. Dans un angle, des cartons et des sacs poubelles remplis sont entassés et attendent d’être emportés à la déchetterie.

— Ne fais pas attention au désordre, déclare Rafa, un peu gêné. J’ai trouvé ce lieu dans un état déplorable et je n’ai pas eu le temps de jeter les encombrants. Et voilà la chambre, dit-il en ouvrant la porte en vis-à-vis.

Je regarde depuis le seuil bouche bée, le dessus de lit est couvert de cartons et de couvertures.

— C’est ici que tu dors ?

— Non. À vrai dire, je passe mes nuits sur le canapé. Je hais mon père depuis des années et pourtant je ne parviens pas à me débarrasser de ses effets personnels. Je n’arrive pas non plus à me coucher dans son lit. C’est là-dedans, dit-il en désignant sa tête. C’est idiot, je le reconnais, alors pour le moment, je me concentre à ranger les placards de la cuisine, désencombre le salon, et trie la tonne de documents délaissée dans le bureau. Ce que tu vois sur le lit était coincé en dessous, mon père ne jetait rien. Je voudrais le comprendre, mais mon esprit est de plus en plus confus.

— Pourquoi ?

— As-tu remarqué le portrait de femme dans l’autre pièce ?

C’est une question rhétorique, car il enchaîne.

— C’est ma mère, la femme qu’il a lâchement abandonnée il y a des années, à ma naissance plus exactement. Quel homme garde sous ses yeux les traits de sa compagne qu’il disait ne plus aimer ?

— C’est singulier, en effet.

— J’ai fouiné dans ses affaires et je suis tombé sur une boîte contenant des photos de moi, prises aux diverses étapes de ma vie. Il n’a jamais cherché à entrer en contact, alors qu’il se trouvait à quelques mètres, termine-t-il d’une voix fêlée.

Je pose une main sur son bras pour le réconforter.

— Il craignait probablement ta réaction ou alors c’est ta mère qui les lui envoyait.

— Non, je ne crois pas.

— Quoi qu’il en soit, tu ne peux pas continuer à dormir sur ce truc, affirmé-je en lui désignant du menton le canapé défoncé. Je pense qu’il va falloir réagencer cette pièce, ainsi que la chambre et pour cela tu peux compter sur moi.

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