Rafael (French Edition)
Chapitre 15
Caro
Le regard approbateur qu’Esteban me lance lorsqu’il arrête la voiture le
long du trottoir me conforte dans mon choix vestimentaire. Cette robe est parfaite pour l’occasion et me donne le courage d’affronter la journée qui m’attend. Mon cavalier sort du véhicule, le contourne, et m’ouvre la portière en me gratifiant de compliments auxquels je ne suis pas indifférente. La beauté naturelle de cet homme est sublimée par une tenue de cérémonie seyante. Une chemise bleu ciel et une cravate à la nuance plus soutenue rehaussent le ton cobalt de ses iris. Ce n’est pas si souvent que je suis au bras d’un individu si attrayant. Cette journée ensoleillée s’annonce parfaite et je veux en savourer chaque seconde.
Je déchante vite. Esteban conduit tambour battant. Je me mords la langue à plusieurs reprises pour lui demander de ralentir. Celui-ci remarque mes silences ainsi que mon teint cireux. Il saisit que quelque chose ne va pas et se gare sur le bas-côté en pestant.
Je me précipite hors du véhicule, mes talons s’enfoncent dans un
monticule de terre. Je reviens vite sur le macadam en prenant quelques goulées d’air pur. Mon cavalier m’oblige à manger une vieille barre de céréales qu’il a retrouvée au fond du vide-poche pour conter le mal de la route. Puis, il me fait comprendre en employant un ton réprobateur qu’il nous faut remonter en voiture, nous sommes en retard.
Vingt minutes plus tard, il stoppe enfin son bolide dans un crissement de pneus. J’ai le cœur au bord des lèvres et me demande comment l’encas ingurgité sur le pouce est resté au fond de mon estomac. J’ai peur en voiture, la vitesse m’insupporte et Esteban a frôlé celle de la lumière pour arriver avant le début de la cérémonie.
Un couple de cinquantenaires se précipite à notre rencontre. Je comprends rapidement qu’il s’agit de ses parents. L’homme lui ressemble comme deux gouttes d’eau avec quelques années de plus. La femme, aussi mince qu’une liane, est vêtue d’un tailleur strict et d’un chapeau assorti. Elle me toise de haut en bas d’un air dédaigneux, c’est à peine si elle ébauche un signe de la tête pour me saluer. Son époux est plus jovial, il s’empare de ma main pour la porter à sa bouche. Une bouffée de vent s’engouffre sous ma robe et en fait remonter les pans, dévoilant ainsi mon entrecuisse.
— Hâtons-nous, vous êtes en retard, claque la femme d’un ton sec.
— Carodilla souffre du mal des transports, j’ai dû m’arrêter en chemin.
Quel culot ! Non seulement il a occulté les présentations, mais en plus, il n’hésite pas à reporter la faute sur moi, alors que nous nous sommes attardés que quelques minutes.
Sa mère émet un claquement de langue pas très distingué en me tançant
d’un regard méprisant.
— Tu as bien les alliances ?
Mon cavalier tapote sur les poches de sa veste en acquiesçant de la tête.
— Très bien, dépêchons-nous d’entrer, la mariée ne va pas tarder.
Nous prenons la direction de la petite église de ce village blanc très pittoresque. Personne ne fait plus attention à ma présence. Ils marchent à grandes enjambées et me distancent rapidement. Je me demande comment cette mégère parvient à tenir le rythme avec des talons hauts. Pour ma part, j’ai du mal à crapahuter avec les miens.
Je rejoins mon cavalier sous la nef. Je m’empare de son bras et nous nous engageons dans l’allée centrale pour regagner nos places sous les regards curieux des convives déjà installés.
Mon attention se porte sur l’aîné de la fratrie, debout devant l’autel. Il
porte un costume noir et une chemise blanche resserrée par une cravate sombre. La tradition espagnole voudrait que la chemise du futur époux soit brodée par la promise. Je ne pense pas que ce soit le cas. Je me demande si les mariés respecteront nos anciennes coutumes ou s’ils ont opté pour une célébration plus moderne, à l’image de beaucoup de jeunes gens d’aujourd’hui.
La réponse arrive en même temps que la mariée. Elle arbore une
sublime robe de soie noire ainsi qu’un voile court en dentelle. La tradition l’a donc remporté. La cérémonie est très sobre et très longue et s’achève par les félicitations d’usage.
Les festivités se déroulent dans une hacienda louée pour l’occasion. Durant le court trajet en voiture pour s’y rendre, Esteban s’extasie sur l’union de son aîné avec Lolita. Une séquence photo est prévue dès notre arrivée, je regarde les jeunes épousés se soumettre aux directives exigeantes du photographe. Ensuite, c’est au tour des proches d’être immortalisés aux côtes du jeune couple. Les mariés prennent la pose auprès de leurs parents respectifs. Puis, défile les témoins, les frères et sœurs, les oncles et tantes et les membres plus éloignés.
Je note que personne ne m’a appelée pour que je pose près d’Esteban,
non pas que je veuille être absolument sur les clichés, mais je me sens mise à l’écart. Sorti des contraintes de proche du marié, celui-ci est happé par de la famille ou par de vieilles connaissances. Les gens se retrouvent, se congratulent et discutent tambour battant. Solitaire parmi ces inconnus, je m’éloigne dans le parc, un verre de sangria à la main.
J’ignore combien de temps je reste à admirer les orangers et les bougainvilliers. Mon esprit s’égare et je rallie par la pensée la journée d’hier. Je revois le visage heureux de Rafael au moment où je lui ai proposé de se retrouver dimanche. J’aurais préféré être en sa compagnie aujourd’hui, je suis certaine que je ne me serais pas ennuyée. Franchement, je ne me sens pas à ma place ici.
Monsieur Peroti vient à ma rencontre.
— Ah, je vous trouve enfin, nous nous demandions si vous n’étiez pas rentrée à Séville à pied, plaisante-t-il. Nous passons à table, si je peux me permettre de vous escorter, jeune dame.
Il me présente son bras et je ne peux pas faire autrement que de m’en emparer.
L’homme adapte son pas au mien, il me raconte des anecdotes ce qui
m’empêche de ruminer. N’était-ce pas à Esteban de venir me chercher ?
Nous pénétrons dans une salle décorée de brins de fleur d’oranger symbolisant le bonheur et la fécondité. La tradition perdure… Les invités sont déjà attablés. Je n’aurais pas dû m’éloigner, une fois encore, je me fais remarquer.
Mon cavalier est assis à la table principale entre son frère et la nouvelle
belle-sœur de ce dernier. Monsieur Peroti surprend mon regard étonné. Il bredouille de vagues explications en me conduisant vers une chaise libre.
En gros, je comprends qu’il était impossible de m’inclure à la table des
mariés sans déséquilibrer l’esthétique de celle-ci. La sœur de la mariée étant célibataire, elle a été placée auprès d’Esteban. Ils ne pouvaient décemment pas l’éjecter de la table d’honneur sans froisser la famille de la mariée.
Me voilà remisée en bout de table entre tata Rosita et tonton Pedro.
Je rumine ma déception. La conservation tourne vite sur ces "chers disparus", puis s’oriente vers leur état de santé. Je suis lotie on ne peut mieux !
Mon visage se tourne vers Esteban, nos regards se croisent et il hausse les épaules en écartant les mains en signe d’impuissance, avant de concentrer son attention sur sa voisine de gauche.
Isabella semble sous son charme et le lui fait bien comprendre en posant
les doigts sur son bras. Je décroche les yeux avant d’en perdre l’appétit.
Le déjeuner est exquis, il y en a pour tous les goûts, le vin coule à flots,
mais je préfère m’abstenir.
La cérémonie religieuse était interminable, mais que dire du repas qui ne dure pas moins de quatre heures ? Quatre longues heures passées à écouter Pedro déblatérer sur ses crises hémorroïdaires et Rosita sur les facéties de sa vésicule biliaire. Je n’en peux plus !
Mon calvaire s’achève au moment du découpage de la cravate du marié à l’épée de corrida. Ensuite, les invités se dispersent, certains rejoignent une salle adjacente où une piste de danse les attend, d’autres préfèrent discuter et rejoignent leur chaise.
Mes compagnons de table décident de dégourdir leurs articulations en
allant explorer le parc arboré. Ils me proposent de les accompagner, ce que je décline gentiment.
Esteban arrive près de moi, Isabella pendue à son bras comme un koala à sa branche.
— Ça va, Caro, tu t’amuses bien ?
Il se fiche de moi !
Les premiers danseurs s’élancent sur la piste à la suite des mariés, rejoints rapidement par mon pseudo-cavalier et de la mante religieuse. Je les regarde virevolter un bon moment.
— Ils forment un beau couple, n’est-ce pas ? persifle une voix féminine derrière moi.
— Oui, la mariée est splendide.
— Je ne parlais pas de Lolita, mais de sa sœur et Esteban.
Un coup d’œil sur de mon épaule m’apprend que mon interlocutrice n’est autre que madame Peroti en personne.
— Nous n’avons pas eu le loisir d’échanger ensemble. Que faites-vous dans la vie, Carodilla ?
Non, ni celui d’être présentées d’ailleurs ! Je note toutefois qu’elle a retenu mon prénom.
— Je suis guide touristique.
— Oh, vous voyagez sans cesse donc. Enfin, je suppose que vous arrêterez lorsque vous convolerez à votre tour.
— Je suis sédentaire, j’ai cessé de courir d’un bout à l’autre du pays, il y a deux ans. J’en ai eu assez de partir du matin au soir, je n’étais jamais chez moi et ratais tous les évènements familiaux majeurs. Et puis, je voulais profiter de ma nièce.
— Vous avez la charge de votre nièce ?
— Pas du tout ! Sofia réside avec ses deux parents, je vous rassure. Mais mon métier de guide locale me permet de la voir aussi souvent que je le souhaite et de vivre des moments privilégiés avec elle.
— Ainsi vous faites partie de ces personnes qui aident les étrangers à polluer notre ville ! Vous faites même pire puisque vous travaillez pour eux.
— Selena, cesse donc d’ennuyer notre invitée, gronde son mari, arrivé en renfort. Ta sœur a abusé du bon vin, elle commence à chanter des chansons grivoises. Tu devrais aller la calmer.
Sa femme témoigne son mécontentement en émettant un affreux bruit avec la langue et s’enfuit sans rien ajouter.
Je la regarde s’éloigner tandis que ses accusations tournoient dans ma tête. Polluer Séville ? Je suis très fière de montrer aux étrangers les joyaux de notre belle ville. Je n’apprécie pas du tout cette accusation gratuite.
— Veuillez excuser mon épouse, elle peut parfois se montrer blessante. Je vous assure que ses paroles dépassent souvent sa pensée. Bon, je ferais bien de la retrouver avant qu’elle ne bâillonne sa sœur.
J’esquisse un signe d’assentiment. Blessante, cassante, humiliante, les adjectifs ne manquent pas pour définir cette mégère.
J’attends encore une heure, accolée à un pilier, à regarder les autres s’amuser. Je pourrai me mêler à eux, mais l’envie n’y est pas et mes pieds me font affreusement mal. De jeunes femmes ont échangé leurs sandales à talons hauts contre des chaussures plates. Elles ont eu plus de jugeote que moi ou plus d’expérience en la matière et n’ont pas laissé leurs orteils piégés dans ces camisoles de force.
Le ballet des serveurs derrière moi m’oblige à penser qu’un dîner se profile. Je me sens lasse et incapable de supporter de nouvelles doléances de mes acolytes de table. J’en ai assez de faire tapisserie, j’ai envie de rentrer.
Esteban ne me raccompagnera pas, il s’amuse et ne boit pas que de l’eau, il m’a oubliée depuis longtemps.
Il ne me faut qu’une poignée de secondes pour prendre ma décision. Je
m’éloigne afin de ne pas être gênée par la musique et appelle un taxi. Puis, je retourne dans la salle pour prendre congé des mariés et leur réitérer mes vœux de bonheur. Mon cavalier se déhanche toujours sur la piste, je choisis de ne pas le déranger, il ne s’apercevra même pas de mon absence. Quant aux Peroti, ils ont disparu de la circulation et sont probablement affairés à dessouler la sœur de Madame.
J’attends dans l’entrée lorsque des pas résonnent derrière moi, Esteban apparaît à mes côtés.
— Mon frère vient de me dire que tu partais.
— C’est exact, j’ai appelé un taxi, je ne voulais pas t’ennuyer avec ça.
Je lui fais comprendre à demi-mot que c’était son rôle en tant que cavalier de me raccompagner et qu’il manque à son devoir.
La silhouette gracile d’Isabella se détache dans l’encadrement de la
porte, elle a la bonne idée de ne pas s’approcher.
Je la désigne d’un mouvement du menton.
— Je me demande ce que ta danseuse penserait de tout ça.
Esteban détourne le regard tout en s’ébouriffant ses cheveux, ce qui lui donne un air encore plus sexy.
— Elle et moi, c’est compliqué.
J’arque un sourcil.
— Tu m’étonnes !
Mon ton est ironique.
— Écoute, Caro, je suis conscient de t’avoir délaissée aujourd’hui et je m’en excuse.
La moutarde me monte au nez. Il y a encore quelque temps, j’aurais pris sur moi et serais rentrée sans rien dire, la tête basse et mon estime en berne. J’aurais noyé son manque de considération dans un pot de glace et dévoré une tablette de chocolat pour me venger. Cette fois, je ne peux pas parce que je vaux bien davantage que quelques mots rabâcher à la va-vite sans aucune sincérité.
— Pourquoi t’excuses-tu ? Pour m’avoir accusée d’être responsable de ton retard ce matin ou pour m’avoir ignorée toute la journée ?
— Je constate que tu m’en veux, réplique-t-il en se passant la main sur le menton.
— Tu accablais Juan de goujaterie, mais tu ne vaux pas mieux que lui.
Un silence de plomb s’abat sur nous. Je me détourne de cet individu aussi séduisant qu’égoïste et reprends :
— Je ne te demande qu’une chose, efface mon numéro de ton répertoire et oublie-moi. Les hommes comme toi ne m’intéressent pas.
Je replace l’anse de mon sac sur mon épaule pour me donner une contenance et sors attendre mon taxi.
J’ai passé une journée horrible, mes pieds me font un mal de chien à cause de ces maudits escarpins, mais je monte dans le taxi la tête haute. Pour une fois, j’ai dit ce que j’avais sur le cœur, je suis fière de moi.
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