Rafael (French Edition)

Florence Charbaut · Chapitre 32 sur 43

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Rafael (French Edition)

Chapitre 32

 

Caro

 

Mes cils papillonnent, je peine à ouvrir les yeux. Mes paupières sont si

lourdes que je pourrai croire qu’elles ont été lestées avec du plomb. Mes pensées sont embrumées, la gorge me brûle et ma bouche est desséchée. Une quinte de toux me plie en deux, j’ai soif.

Mon esprit sort petit à petit de l’épais brouillard qui l’enveloppait. Mes

yeux sont tout à fait ouverts désormais, mais je n’y vois rien. Il fait noir.

Un souvenir me revient. Une jeune femme blonde, étendue sur le

trottoir. Je me précipite, m’accroupis auprès d’elle pour lui venir en aide. Je lui parle tout en fouillant fébrilement dans mon sac pour trouver mon téléphone afin d’alerter les secours. Et puis soudain, plus rien… le néant.

Que s’est-il passé ? Où suis-je ?

Aucun son ne me parvient. Je suis allongée. Je tâtonne timidement autour de moi avec le plat de la main, c’est doux, moelleux. Je suis couchée sur ce qu’il me semble être un lit.

Je me souviens de la visite de ma sœur, de notre conversation. Je me rendais chez Rafael pour que nous discutions. J’étouffe un sanglot.

Je regrette de ne pas lui avoir parlé avant, de ne pas lui avoir laissé une

chance de s’expliquer. C’est trop tard. Pourquoi m’a-t-on séquestrée ? Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit, d’un enlèvement. Pourquoi, moi ?

Ma famille n’est pas fortunée, il y a des proies bien plus intéressantes à kidnapper, ou alors, je me fourvoie complètement, ce n’est pas pour de l’argent que je suis là. Mon esprit est confus. Je suis tellement fatiguée, je replonge petit à petit dans les ténèbres de l’inconscience.

Je me sens mieux lorsque je rouvre les yeux. J’ignore depuis combien de temps je suis restée dans les vapes.

Je relève légèrement le buste en m’accoudant sur mes avant-bras, rien

ne m’empêche de bouger les membres, je ne suis pas ligotée.

Un filet de lumière perce à travers les rainures des volets en bois.

J’étudie mon environnement d’un regard circulaire. Il n’y a personne d’autre dans la chambre.

Je balance les jambes par-dessus le matelas et je m’assois, mes pieds

touchent le sol. Mon sac à dos a disparu, et avec lui, toutes mes affaires personnelles. Je tente de me lever. Ma démarche n’est pas assurée, je tangue un peu en m’approchant de la fenêtre imaginant qu’avec un peu de chance, je pourrais ouvrir les persiennes et appeler à l’aide. Je perds mes illusions, ce que j’ai pris pour des volets est une réalité des planches clouées sur l’encadrement. Impossible de mettre mes projets à exécution. Je suis bel et bien prisonnière. J’observe mon environnement, la silhouette de quelques meubles se dessine dans la pénombre, il n’y en a pas beaucoup, uniquement une table pliante et une chaise.

Des packs d’eau sont entassés dans un coin, je m’en approche avec

curiosité et repère une caissette que je n’avais pas repérée jusque-là, contenant des fruits et des gâteaux secs. Un frigo se trouve non loin, je tire sur la poignée et déniche une dizaine de sandwichs à l’intérieur.

La chambre est munie d’un coin pour se laver avec une vasque qui n’est pas de première jeunesse. Un seau est installé au-dessous. Je m’interroge sur sa présence jusqu’au moment où je découvre des rouleaux de papier toilette empilés. Je réprime une grimace de dégoût.

Je relève la tête, je ne dois pas me laisser abattre. Je n’ai jamais reculé devant l’adversité (sauf en ce qui concerne les hommes), ce n’est pas aujourd’hui que je vais commencer.

Mes pas me conduisent vers la porte, je pose les doigts autour de la cliche et l’actionne délicatement, préférant éviter d’alerter mes ravisseurs. Évidemment, celle-ci ne s’ouvre pas, elle est fermée à double tour.

Qui peut bien m’en vouloir au point de me séquestrer ? Et surtout, quelle en est la raison ? Je ne possède rien, ma famille non plus.

Est-ce mon imagination ? Je crois entendre des bruits de discussion. Je colle mon oreille au battant de la porte. Je ne rêve pas, je distingue bien une voix féminine, sans pour autant pouvoir décrypter un mot de ce qu’elle raconte.

Un timbre plus grave lui répond, vraisemblablement celui d’un homme.

Un claquement me fait sursauter et la maison redevient paisible.

Quelqu’un s’approche. Des pas progressent dans ma direction. Mon cœur accélère. J’hésite à rejoindre le lit pour feindre l’inconscience afin de gagner du temps. Une mélodie fend le silence, une inconnue fredonne un air à la mode d’une voix douce, avec une telle voix, elle ne peut pas être foncièrement méchante.

Je tambourine à la porte pour attirer l'attention. La chanson s’arrête.

— Cessez de faire du bruit, cela ne sert à rien. Vous êtes enfin réveillée, je me faisais du souci pour vous.

Un ravisseur qui se fait du tracas pour sa victime, ce n’est pas banal. Cette femme semble avoir de l’empathie, je vais tenter de jouer là-dessus pour l’émouvoir et la gagner à ma cause.

— Je… Je ne me sens pas bien. Ouvrez-moi, je vous en supplie.

Ma voix est rauque depuis que je suis réveillée et je réussis à la rendre chevrotante à la perfection. 

— C’est impossible, soupire-t-elle.

Ses pas s’éloignent. J’appuie le front contre la porte en fermant les yeux, mon cerveau tourne à 36 000 tours. Il me faut une excuse pour qu’elle ne parte pas et qu’elle déverrouille cette fichue porte. Ensuite, j’aviserai pour sortir de là.

— S’il vous plaît, ne me laissez pas ! J’ai une envie pressante, je ne peux plus me retenir.

Elle revient vers moi. Bingo !

— Vous avez tout le nécessaire dans la pièce.

— Je ne peux pas faire ça dans un récipient. Vous dormiriez à côté de vos excréments, vous ?

La femme s’approche en soupirant bruyamment.

— Ne vous plaignez pas, j’ai déjà dû batailler ferme avec mon copain pour qu’il ne vous enferme pas dans une cave humide et pleine d’affreuses bestioles. Il envisageait de vous bâillonner aussi, je m’y suis opposée. Ne me le faites pas regretter.

Flûte, elle semble agacée. Sa voix ne me paraît plus si agréable que ça !

— Qui est votre copain ? Que me veut-il ?

Aucune réponse, mais je devine qu’elle est toujours là.

— Si c’est pour obtenir une rançon, il s’est trompé de proie, ma famille n’est pas riche.

— Ce n’est pas ça qui intéresse Ca… mon petit ami, se reprend-elle in extremis. Un conseil ; restez tranquille et je vous promets que d’ici quelques jours, tout sera fini.

Ses pas martèlent le sol, elle part pour de bon. Cette fois, je ne trouve

rien pour la retenir.

Je n’ai pas réussi à la convaincre de me relâcher, mais la discussion n’a pas été vaine, j’ai glané quelques précieuses informations.

Déjà, mes ravisseurs n’ont pas l’intention de demander de l’argent

contre ma libération. Ensuite, elle a failli se vendre en dévoilant le prénom de son compagnon. Ca… quelque chose.

Je réfléchis… je réfléchis… pour conclure que je ne connais personne

dont le nom commence par cette syllabe. En analysant ses propos, elle a laissé entendre que c’était lui, l’investigateur de mon enlèvement. Pourquoi ? Elle m’a également indiqué que ma captivité serait brève. En toute logique et à raison de deux sandwichs par jour, mon enfermement ne devrait pas en dépasser cinq.

Je repère un interrupteur à proximité de la porte. J’appuie machinalement dessus sans trop d’espoir. Eurêka ! La lumière fuse.

Je profite pour regarder de près mes nouvelles conditions de vie. Je

trouve des affaires de toilette proches du lavabo, un dentifrice, une brosse à dents, un savon, et brosse à cheveux : rien ne manque.

Mon ventre émet un gargouillis. Je me dirige vers le frigo en me

demandant s’il est prudent d’avaler la nourriture mise à ma disposition. D’un autre côté, s’ils désiraient me tuer, ce serait déjà fait.

Je tends la main pour attraper un encas au hasard, je suspends mon geste

pour les étudier de plus près. Ils proviennent tous du même endroit, un restaurant. Curieux ! L’enseigne me dit quelque chose, je n’arrive pas à me souvenir. Tout à coup, ça me revient. Il s’agit du boui-boui dans lequel Juan m’avait invité à dîner.

D’un coup, je n’ai plus si faim. Est-il possible que ce misérable

phallocrate soit là-dessous ? Est-ce une vengeance pour l’avoir éconduit ?

J’examine l’endroit minutieusement afin d’identifier une caméra qui me

filmerait à mon insu. Une émission de télé mentionnait des ventes aux enchères d’êtres humains. Il était question de femmes vendues aux plus offrants par internet, elles devenaient les esclaves sexuelles de leurs acquéreurs. Je pense que Juan en est capable.

Un frisson d’horreur me parcourt, en y réfléchissant bien, ma supposition corrobore les affirmations de la ravisseuse. Il n’y aura pas de demande de rançon et le négoce s’effectuera sous peu, ce qui signifie que je partirai de cette demeure dans quelques jours, non pas pour retrouver les miens, mais pour servir de chair fraîche à un pervers narcissique.

Mon corps se met à trembler, ce n’est franchement pas le moment, je

dois absolument trouver un stratagème pour filer d’ici.

 

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