Rafael (French Edition)

Florence Charbaut · Chapitre 12 sur 43

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Rafael (French Edition)

Chapitre 12

Rafael

 

Le temps file vite. Je m’en aperçois malgré ma solitude forcée, cela fait

déjà 15 jours que j’ai laissé Olivier devant le comptoir de sécurité de l’aéroport. Je suis resté.

La principale raison réside dans le fait que je ne peux pas vendre la maison de mon père avec tout le bric-à-brac qu’elle contient. Il y en a partout !

Depuis plusieurs jours, je trie, jette et garnis des cartons qui s’entassent

dans un coin du bureau.

Je vais de surprise en surprise au milieu de tout ce bazar. La première fois que j’ai pénétré dans son antre, j’ai été stupéfait en découvrant un tableau de ma mère, immortalisé par l’homme qu’elle aimait, épinglé sur un mur de la salle à manger.

Ce matin, j’ai ressenti un nouveau choc en mettant la main sur des dizaines de photographies de moi remisées dans une boîte à chaussures. Elles retracent toutes les étapes de ma vie, de mes premiers jours dans les bras de ma mère à l’été dernier alors que je me baladais avec Lola.

Je méprise mon paternel pour son abandon, son désintérêt. J’ai la preuve

qu’il gardait un œil sur ma petite personne et une multitude de questions fourmillent dans ma tête. Pourquoi ne s’est-il jamais manifesté ?

Je l’imagine tapi dans l’ombre, à quelques mètres de moi, et je ne

comprends pas. C’est encore pire de penser qu’il me suivait à distance et qu’il n’est jamais venu me voir que de croire à son indifférence. Pourquoi n’est-il jamais entré en contact avec moi ? Je ne le saurai jamais.

Après cette découverte, je me suis précipité chez Manolo. Lui et moi avons sympathisé ces derniers jours. Il m’affirme que Pablo ne quittait jamais son atelier et que la boutique ouvrait chaque jour, à l’exception de Noël et du Premier de l’an. Comment a-t-il fait pour se rendre à Paris s’il n’a pas quitté Séville ? Qui est l’auteur des photographies ? Encore des questions sans réponses.

Une cacophonie me fait lever la tête. Je refrène un sourire. Un groupe de vacanciers est en approche. Un coup d’œil à la pendule m’apprend qu’il est bien trop tôt : ce n’est pas Elle. Eh oui, je suis incorrigible ! J’ai compris qu’elle était en couple, mais son copain ou son mari, je ne sais pas trop, n’hésite pas à draguer dès qu’elle a le dos tourné. Je devrais laisser tomber. Pourtant c’est plus fort que moi, je ne peux pas.

Dès que j’entends des éclats de voix provenant de l’extérieur, je me

précipite à la fenêtre. Je reste planté derrière mon carreau à la guetter pendant tout le temps où les estivants font des emplettes. Elle patiente sur un banc en lisant ou discute avec les personnes âgées qui préfèrent demeurer auprès d’elle.

J’ai tiré quelques enseignements de cette surveillance accrue, elle accompagne les vacanciers le matin vers 11 heures, et l’après-midi vers 16 heures en semaine. Le week-end, le rythme est plus soutenu et je passe ma journée derrière la vitre du salon pour ne pas le rater. Il est donc trop tôt pour que ce soit Elle.

Des coups portés dans le volet en aluminium résonnent dans tout l’appartement. Je les ignore, le nez plongé dans le document qui m’intéresse.

L’intrus insiste, je me précipite à la fenêtre pour lui dire ma façon de

penser, mais je ravale ma hargne en découvrant Manolo. Il est en pleine conversation avec Elle.

La discussion est animée, ils ne me remarquent pas lorsque je referme

les vantaux pour dévaler l’escalier menant au rez-de-chaussée. Je ne veux pas manquer l’occasion de faire sa connaissance.

J’ouvre la porte vitrée, me penche pour attraper la poignée et hisse le volet jusqu’en haut dans un bruit étourdissant.

— Holà, me salue-t-elle en espagnol.

— Holà.

Ma voix est un peu plus rauque que d’ordinaire, mes doigts tremblotent et je commence à transpirer à grosses gouttes. C’est mauvais signe. Ce sont ceux d’une catastrophe annoncée qui me transporte au temps de mon adolescence.

À cette époque, je perdais tous mes moyens dès qu’une fille me plaisait.

Souvent, la fille convoitée se détournait et me snobait, quand elle ne se moquait pas de moi. Une vraie calamité pour les plans dragues ! J’étais la risée du collège.

Ces affronts m’ont conduit dans un abyme de solitude, une période de

profonde détresse où je me suis replié sur moi. Je regrettais l’absence paternelle, j’étais convaincu qu’il aurait su trouver les mots pour m'aider ou m’abreuver de précieux conseils. Je désertais toutes les invitations à cause de ma faiblesse.

Olivier a pigé mon problème, même si je ne lui ai jamais rien avoué. J’avais bien trop honte ! Les langues se sont déliées, et il a compris. Il m’a engueulé pour ne rien lui avoir dit et m’a aidé à sa façon. Ses drôles de conseils se sont révélés payants : sortir avec des filles qui me laissaient indifférent. Je les ai suivis à la lettre et ça a marché. Au début, nous allions draguer dans des endroits où nous ne connaissions personne. Son stratagème a fonctionné, ma nervosité s’est atténuée et j’ai gagné en assurance… jusqu’à aujourd’hui. C’est pathétique !

Je ne veux pas perdre la face. Je compte le nombre de mes respirations pour me calmer et juguler mon angoisse. Je dois reprendre le contrôle sur mon corps.

La jolie guide se tortille les doigts, son visage reflète une certaine

anxiété. Sa joie a disparu. Il se passe un truc anormal.

— Rafael est français, il ne parle pas très bien notre langue, lui signifie Manolo.

Sa bouche forme un rond exquis et elle me salue en français. Je suis hypnotisé.

— On a besoin de toi si tu es disponible, bien sûr.

Oh que oui, je suis dispo ! Cependant, je dois reprendre le dessus sur mon corps, j’exhorte celui-ci de m’obéir sinon je suis fichu.

— En quoi puis-je vous aider ?

— La demoiselle ici présente remplace un de ses collègues. Elle a donné quartier libre aux vacanciers pour une vingtaine de minutes, et deux personnes manquent à l’appel.

— Je ne sais que faire, explique-t-elle, la voix paniquée. Le chauffeur du bus m’avait demandé expressément de ne pas être en retard. Je les ai cherchées aux abords de la place, elles n’y sont pas ! Le groupe veut s’éparpiller pour partir à leur rencontre, mais c’est impossible ! Je crains qu’ils s’égarent à leur tour. Je ne peux pas non plus les laisser seuls, il est l’heure de rejoindre l’autobus.

L’accompagnatrice s’affole. Elle vient de me débiter son topo en scrutant les alentours comme si les fuyards allaient réapparaître par magie.

— Savez-vous comment ces personnes sont habillées ?

— Il s’agit d’un couple. Hélas non, je n’y ai pas prêté attention.

Elle se mordille la lèvre inférieure avec anxiété.

Une dame se détache du groupe qui patiente non loin de nous.

— Ces gens étaient assis devant nous dans le bus. Le monsieur n’est pas très grand, le crâne un peu dégarni. Il porte un pull rouge sur les épaules. Quant à la femme, elle avait un blouson marron et un pantalon noir. Ils ont pris la même direction que nous. Par-là, dit-elle en nous indiquant la rue principale remontant vers la cathédrale. Ils nous précédaient, mais ils sont entrés dans une boutique et nous les avons perdus de vue.

Le quartier de Santa Cruz est un labyrinthe pour les étrangers. Je m’y promène chaque jour et je m’y perds souvent. La rue piétonne à plusieurs intersections et des ramifications qui se ressemblent toutes. C’est une vraie toile d’araignée.

— Je vais les retrouver, ne vous inquiétez pas.

Mon ton est serein alors que je n’en mène pas large. Je sais que l’affaire n’est pas gagnée et que je joue gros en affirmant mettre la main sur les égarés.

— La femme a les cheveux blancs et bouclés.

Je la remercie. Ces détails peuvent paraître insignifiants, mais ils valent leur pesant d’or.

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