Rafael (French Edition)
Chapitre 20
Caro
Je refrène mon inquiétude en débouchant sur la place avec un groupe de
mamies plutôt dissipé. Je garde plus particulièrement un œil sur quatre d’entre elles.
Je les ai repérées immédiatement à la sortie du bus à leurs vêtements
colorés et leurs paupières outrageusement fardées. Ce quatuor me donne du fil à retordre. Elles gloussent, ricanent pour un rien et se trémoussent comme des adolescentes dès qu’un bel homme se trouve sur leur chemin. J’ai bien remarqué qu’elles reluquaient plus les postérieurs de ces Messieurs que les œuvres d’art que je leur présentais.
Je rejoins le centre du square avec un poids en moins sur la poitrine. Le café de Manolo est ouvert, ce n’était pas le cas ce matin. J’ai trouvé étrange cette fermeture au lendemain de la troublante conversation avec Rafael. Cela m’a chamboulée et tourmentée. Je n’ai pas pu m’ôter de ma tête que quelque chose de grave était survenu.
Je glisse un œil vers la terrasse, un homme est attablé en lisant un
quotidien. Tout a l’air normal.
Les têtes blanches (enfin, pratiquement toutes le sont) s’étalent autour de moi. Je leur débite mon speech habituel en insistant bien sur le fait qu’elles doivent être im-pé-ra-ti-ve-ment de retour dans 20 minutes précisément.
Mon groupe s’éparpille comme une flopée de moineaux. Je regagne mon banc préféré, sors ma bouteille thermos qui ne me quitte jamais, et bois une lapée d’eau. Parler toute la journée m’assoiffe. Puis, j’ouvre un roman afin de retrouver les personnages que j’affectionne, prête à dévorer un nouveau chapitre de leur aventure. Mon marque-page m’échappe, je me penche pour le ramasser. Je ne peux pas empêcher mon regard de glisser vers la maison qui fait l’angle, celle dans laquelle l’homme qui occupe mes pensées demeure. Les persiennes sont closes et le rideau abaissé.
Je vois le client de la terrasse quitter les lieux, son journal sous le bras. Rafael apparaît un plateau à la main et un torchon immaculé coincé dans la ceinture de son jean. Il dessert ce qui me semble être une tasse à café et hausse le visage vers moi. Nos regards se heurtent, les commissures de ses lèvres se relèvent et un petit sourire en coin apparaît.
Mon corps est parcouru d’un délicieux frisson tandis que mon palpitant
accélère, le traître ! Rafa me fait signe d’approcher. Je m’exécute en réduisant rapidement la distance qui nous sépare.
— Holà,
— Holà, répète-t-il en me gardant prisonnière de ses iris pailletés d’or.
Il tire une chaise et m’invite à m’y installer en exécutant une petite révérence.
— Assieds-toi, je t’offre une consommation.
Je tente d’objecter, il ne m’en laisse pas le temps.
— C’est la moindre des choses, après t’avoir laissé régler le dîner hier soir.
J’ai cru bien faire, je comprends que je l’ai vexé.
— Je te devais bien ça après l’aide que tu m’as apportée vendredi.
— Je te préviens, le week-end prochain, tu ne pourras pas manœuvrer si facilement. Te voilà avertie, conclut-il avec un clin d’œil espiègle.
— Si la proposition tient toujours, je veux bien une menthe à l’eau.
— C’est parti.
Rafa exécute un quart de tour et file vers l’intérieur, le plateau en équilibre manié avec une dextérité maîtrisée.
Je le suis du regard de la manière que le feraient les mamies dragueuses.
Je lorgne son recto et plus précisément l’endroit en dessous de la ceinture. Mes joues me cuisent, je détourne vivement les yeux pour ne pas ressembler à une tomate bien mûre. Rafa vient de me surprendre en pleine séance de voyeurisme grâce au reflet de la porte vitrée. Ben oui, je suis coupable et prise en flagrant délit de contemplation fessier.
Il revient quelques minutes plus tard, et dépose ma boisson devant moi.
— Je me suis inquiétée ce matin en découvrant le bar fermé, surtout après notre conversation d’hier. Manolo va bien ?
Mon serveur préféré passe une main dans ses boucles folles, ce qui lui donne un style décoiffé drôlement sexy.
— Ne m’en parle pas ! Je me suis fait des cheveux blancs en inventant des hypothèses toutes plus farfelues les unes que les autres.
Il se penche vers moi et ajoute sur le ton de la confidence.
— Je suis allé jusqu’à imaginer qu’il avait été enlevé par le clan Cortès, c’est dire !
La bouche de Rafael est si proche et si tentante. Une bouffée de fragrance boisée envahit mon espace et perturbe mes sens. Heureusement, il a la sagesse de reculer avant que je ne commette une bêtise.
— J’ai fait la même chose, avoué-je.
— Tu es venue ce matin ? Je ne t’ai pas aperçue.
— Oui, mais je ne suis pas restée. J’ai dû accompagner certains excursionnistes désireux de vider leur vessie dans un autre bar, un peu plus loin.
C’est à cet instant que les mamies chahuteuses pénètrent sur la terrasse. Claudie passe derrière mon serviteur et le bouscule sans aucune gêne.
— Veuillez m’excuser, jeune homme, à mon âge et vu l’ampleur de mon postérieur, mes gestes ne sont plus si habiles.
Je jurerais qu’elle l’a fait exprès. Rose pouffe dans sa main tandis que Josie lève deux pouces en l’air dans ma direction, tout en clignant de l’œil de façon explicite. La plus discrète, Janine, rougit en fixant le sol. Elle est la première à prendre congé et à rejoindre une table à l’intérieur. Les autres finissent par la suivre en se dandinant, sous le regard goguenard de Rafael.
— Cette basse-cour est avec toi ?
— Elles font partie du groupe que j’accompagne, oui. Et je serais à ta place, je me méfierais et ne les laisserais pas sans surveillance indéfiniment. Elles risqueraient de faire des misères à ce pauvre Manolo.
— Il n’est pas présent.
Je fronce les sourcils, inquiète.
— Comment va-t-il ?
— Il était chez le médecin ce matin, mais je n’ai pas le temps de t’en dire plus si je ne veux pas que les Miss bigoudis se servent elles-mêmes et dévalisent le bar. On peut se voir dans la soirée, je t’expliquerai tout, après ton travail ?
— Je vais rentrer tard, j’ai encore deux visites après celle-ci, et un rendez-vous avec ma supérieure.
— Des problèmes ? s’inquiète-t-il.
— Non, nous devons discuter des plannings pour les mois à venir.
— Dans ce cas, je t’invite à dîner. Que dirais-tu de goûter ma spécialité ?
J’ouvre la bouche, mais je suis dans l’incapacité de prononcer une parole. Que sous-entend-il exactement ?
Il perçoit mon trouble et s’empresse d’ajouter :
— En tout bien tout honneur, bien sûr. Cela me dédouanera pour t’avoir laissé payer hier. Tu me fais confiance, n’est-ce pas ?
Je porte mon index à mes lèvres et les tapote en faisant mine de réfléchir.
— Je ne sais pas, réponds-je, taquine.
Un pli soucieux barre son front.
— D’accord. Où nous retrouvons-nous ? m’empressé-je de demander.
— Chez moi. Donne-moi ton téléphone.
Je fouille dans mon sac à dos et lui tends l’appareil après l’avoir déverrouillé. Il pianote un bref instant et me le rend.
— Je me suis envoyé un message, tu n’as plus qu’à enregistrer mes coordonnées. Tu pourras me contacter et moi aussi. Préviens-moi dès que tu es arrivée et je viendrai t’ouvrir. Je vais rejoindre tes mamies en chaleur avant qu’elles ne brisent quelques cœurs. À ce soir.
Rafael appuie son dernier mot d’un clin d’œil complice. Quelques minutes plus tard, un son retentit, je regarde l’écran et découvre un émoti-cœur provenant d’un numéro inconnu. Rafael…
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