Rafael (French Edition)

Florence Charbaut · Chapitre 8 sur 43

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Rafael (French Edition)

Chapitre 8

Rafael

 

Ma mère me serre contre sa poitrine. Du coin de l’œil, je remarque

Olivier qui regarde sa montre, c’est à croire qu’il a un chronomètre dans l’estomac, celui-là !

Je reconnais que Maria nous la joue "drama". D’un autre côté, ce n’est

pas comme si nous nous voyons fréquemment, surtout depuis qu’elle est revenue vivre dans son pays natal.

Elle relâche sa prise après une embrassade interminable et me caresse la

joue du bout des doigts, les yeux humidifiés. Elle s’approche d’Olivier, l’étreint à son tour un court instant avant de lui rendre sa liberté.

— Prends soin de mon pequeño, amigo.

Olivier lui répond d’un clin d’œil espiègle.

— Ne vous inquiétez pas, Maria, je veille au grain.

Je lève les yeux au ciel, comme si je n’étais pas assez grand pour m’occuper de moi. Ma mère a toujours compté sur Olivier pour me surveiller, peut-être à cause du nombre d’heures que j’ai passé chez lui pendant qu’elle se démenait pour nous sortir la tête de l’eau.

Après moult recommandations de sa part, nous reprenons la route. Pendant un court instant, je me remémore sa réaction en nous découvrant sur son paillasson. Je souhaitais lui faire une surprise, j’ai réussi. Elle a cligné des yeux, s’est reculée et s’est mise à tourner sur elle-même à la manière d’une toupie.

Pendant un temps, j’ai craint qu’elle ne fasse une attaque. Mais non, elle

a fini par s’arrêter, les joues baignées de larmes de bonheur, et m’a serré dans ses bras un long moment.

C’est en lui tenant la main que je lui ai appris la raison de ma visite et le

décès de mon père. Elle a été choquée, plus que je ne l’aurais pensé après le mal que ce salaud lui a fait.

Olivier prétend que l’on n’oublie jamais quelqu’un que l’on a

profondément aimé, même s’il nous a fait souffrir. Est-ce la vérité ? Pour ma part, je ne veux rien avoir avec ce père que j’ai idolâtré dans mes jeunes années. J’ai longtemps attendu son retour, il n’est jamais venu.

Au fur et à mesure que nous nous éloignons de la côte, le paysage devient plus aride. Olivier est retranché dans un mutisme troublant et se concentre sur la conduite tandis que j’explore les environs du regard.

J’aperçois au loin un village blanc, tant apprécié des touristes. Plus nous

nous approchons de la capitale andalouse, plus ma nervosité augmente. Olivier sent ma fébrilité, il me lance de fréquents coups d’œil.

— Ce sont des Oliviers ? s’enquiert-il en désignant du menton une des nombreuses oliveraies.

— Oui, la région est réputée pour son oléiculture. Lors de la récolte, les olives tombent dans des filets tendus sur le sol, de cette manière elles ne s’abîment pas. L’Espagne est le premier pays producteur de ce fruit qui est renommé pour son huile. Les bâtiments que tu vois plus loin sont une usine à Turron, une autre spécialité locale, c’est un nougat espagnol. Tu devrais en offrir à Emma, il est très bon. En évoquant ta femme, lui as-tu parlé ?

Les traits de mon meilleur ami se durcissent, sa mâchoire se crispe et des plis soucieux apparaissent sur son front.

— Elle prétend ne rien savoir.

Je tourne le visage vers lui. Son regard est rivé sur la route et ses doigts enserrent un peu trop le volant.

— Tu penses qu’elle te cache quelque chose ?

Il cherche ses mots et tarde à me répondre, ce qui ne lui ressemble pas.

— Elle soutient ne pas connaître toutes les fréquentations de Lola.

— Mais…

Je l’encourage à terminer sa phrase, mon instinct me dit qu’il ne me révèle pas tout.

— Mais, reprend-il. Je pense qu’elle a éludé le sujet un peu vite. Néanmoins, elle m’a affirmé que Lola ne risquait rien, et je la crois. Emma ne resterait pas sans rien faire si elle sentait Lola en difficulté ou en danger. Je te propose d’oublier cette histoire pour quelques jours, de toute façon, cela ne te concerne plus vraiment, non ?

Il appuie sa question d’un coup d’œil en coin pour voir ma réaction, puis pousse un soupir devant mon mutisme et reporte son attention sur la route.

S’il pense que je me fous que Lola ait des ennuis ou non, il se goure.

J’ai vécu avec elle et je ne voudrais pas la savoir dans le pétrin, c’est d’ailleurs pour cette raison que je suis resté avec elle. Je sentais qu’elle allait mal, c’est à croire que je ne la connaissais pas si bien que ça ! Elle, elle n’a pas hésité à me jeter à la rue et à faire la fête le soir même.

— Quel est le programme ? demande-t-il après plusieurs minutes de silence.

— Nous pouvons débuter par une visite de la ville, cela nous donnera une idée.

— Pourquoi pas ? J’ai repéré dans un guide touristique que la place d’Espagne et la cathédrale sont à deux pas du quartier de la maison de ton père. Autant commencer par là.

Ce séjour est loin d’être un voyage d’agrément pour moi, cependant je refuse de refroidir son enthousiasme. Après tout, il a tout laissé tomber séance tenante pour m’accompagner, il n’y était pas obligé. Je lui dois bien ça !

Un peu plus tard nous nous dirigeons vers la place d’Espagne après avoir abandonné notre voiture dans un parking assez éloigné du centre-ville.

Je suis éblouie par la beauté de cet ensemble qui a été construit à

l’occasion de l’exposition ibéro-américaine de1929. Le bâtiment central comporte trois étages et se prolonge de chaque côté par des édifices formant un demi-cercle terminé par une tour. Quatre ponts de toute splendeur sont également recouverts de céramiques et enjambent un canal. Ils permettent de rallier le palais au parc situé sur l’autre versant.

Des vendeurs d’éventails cherchent à écouler leur marchandise en

alpaguant les quelques touristes présents. Olivier s’approche et se laisse convaincre par leur bagou. Je profite de ce temps pour contempler les trésors architecturaux qui s’étalent sous mes yeux. En cet instant, je ne regrette absolument pas d’être venu.

Nous flânons encore quelques minutes et traversons un parc recouvert

de terre ocre. Une pancarte explicative requiert mon attention.

— Regarde, il est mentionné que ces arbres sont des ficus. Ils sont aussi fort que les chênes de nos forêts, c’est incroyable. Dire que chez nous, ces plantes stagnent dans des pots de fleurs !

Nous arrivons sur le parvis de la cathédrale de Santa Maria de la Sede, plus communément appelée Notre-Dame. Olivier m’entraîne dans l’escalade de la Giralda. Cette tour haute de 104 mètres surplombe Séville et permet d’admirer les alentours. Il n’y a pourtant que 17 marches pour atteindre le clocher, m’assure-t-il. C’est la vérité, seulement il a oublié de préciser qu’il fallait gravir 75 rampes et paliers avant d’y parvenir. La Giralda était un ancien minaret. La cathédrale a été construite sur une mosquée en état de détérioration. Elle est immense et se place en troisième position en ordre de grandeur, juste après Saint Pierre de Rome et Saint Paul de Londres.

Nous continuons notre exploration, nous extasiant des trésors découverts au fils de notre visite.

Je la vois devant la tombe de Christophe Colomb. Cette femme, dépourvue de tout artifice, regorge d’une telle aura que je ne peux pas détourner le regard. Je suis comme envoûté. Elle est pourtant à l’opposé de mes conquêtes habituelles. Elle n’est pas très grande, plutôt mignonne. Ses cheveux bruns sont tirés en arrière et rassemblés dans un élastique. Sa tenue est tout aussi élémentaire. Elle est vêtue d’un simple jean et d’un pull bien trop large pour elle. Malgré tout, elle dégage un petit quelque chose qui m’interpelle. Elle parle avec conviction à un groupe de touristes massé autour d’elle. Son visage s’anime autant que ses mains s’agitent, le terme "parler avec les mains" prend alors tout son sens. Je suis captivée par ses mimiques expressives, ses yeux roulent vers la voûte, le coin droit de ses lèvres se relève délicieusement chaque fois qu’elle narre une anecdote cocasse. C’est du moins ce que je suppose, car de là où je me trouve, ses commentaires ne me parviennent malheureusement pas.

Nos yeux se croisent furtivement, un frisson me parcourt. Ses pupilles sombres reviennent vers moi et nos regards s’arriment l’un à l’autre, j’éprouve la sensation étrange d'être chez moi, d’avoir déniché mon port d’attache.

Deux retardataires passent près de moi et rejoignent le groupe, désirant

se faire discrets, ils restent en retrait. Je m’en approche et constate avec satisfaction qu’ils conversent dans ma langue natale. Bien que je sois issu d’une famille espagnole, je n’en parle pas un mot, au grand dam de ma mère qui s’est escrimée de m’en apprendre les rudiments pendant des années.

Le couple arrivé en retard s’exprime en français, il y a de grandes chances que leur guide connaisse la langue de Molière. Mes lèvres s’étirent d’un sourire niais à cette idée. C’est l’instant que choisit l’accompagnatrice pour fixer son attention vers moi. Son visage s’empourpre subtilement. Elle place le bâton de guide décoré de tissus multicolores sur son épaule et reprend son chemin. Je n’aperçois plus que sa queue se dandinant de gauche à droite au grès de ses pas, puis elle est happée par la vague de vacanciers qui l’encercle.

À peine trouvée, je l’ai déjà perdue. 

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