Rafael (French Edition)
Chapitre 29
Rafael
Je dépose avec trop de fougue le verre devant le client, quelques gouttes
de liquide s’en échappent et atterrissent sur la table. Je grommelle quelques mots d’excuse inaudibles. Sa compagne glousse, le quadragénaire qui l’accompagne me fusille du regard.
Je regagne l’arrière du bar en me passant une main sur le visage.
Manolo a raison, je vais finir par faire fuir les clients. C’est pourtant lui qui m’a recommandé d’arrêter de harceler Caro de coups de fil à répétition et de messages envahissants. D’après lui, elle a besoin de temps pour réfléchir. Je me demande pourquoi je suis les conseils d’un vieux garçon, car à ma connaissance, mon voisin n’a jamais été marié ni même en couple.
D’ailleurs, je ne les écoute pas vraiment, j’ai stoppé de chercher à la
joindre (je tombe immédiatement sur la boîte vocale, je pressens qu’elle m’a bloqué), mais je ne peux pas m’empêcher de lui envoyer des messages, c’est plus fort que moi ! Je garde secrètement l’espoir qu’elle finira par les lire. Un jour.
L’autre nuit, j’ai failli étrangler Lola de rage. Nous nous sommes engueulés après la fuite de Caro et elle a avoué la raison de sa présence ici : le fric. Mademoiselle a su pour l’héritage, et comptait bien me mettre le grappin dessus pour me pressurer comme un citron. C’est hors de question ! Je n’ai pas apprécié son petit cinéma. J’étais tellement hors de moi que je lui ai annoncé par la même occasion que le virement émis serait le dernier, elle n’a qu’à travailler. Après tout, je ne lui dois rien !
Avec le recul, je me demande si elle ne restait pas avec moi uniquement
pour le pognon. Je n’en avais pas beaucoup, mais je trimais comme un dingue entre ma passion et mon boulot chez Jack. Les paroles de Mireille se rappellent à moi. Elle affirmait que j’étais naïf et sous-entendait que Lola se servait de moi. Elle avait vu juste.
Après le départ des deux femmes, je me suis retrouvé seul comme un con. Il ne me restait plus qu’à rattraper le coup avec ma brunette. J’ai cherché mon téléphone pour lui expliquer la situation, je l’ai déniché dans la chambre, posé sur le chevet.
La vue des draps froissés m’a fichu un uppercut dans l’estomac. Je me
suis assis et j’ai enfoui ma tête dans l’oreiller pour humer son odeur. C’est à cet instant que j’ai compris que je l’aimais.
Mon portable a bipé. Mon cœur s’est mis à tambouriner dans ma poitrine. Et si…
Hélas, mes espoirs furent vite douchés. Je me suis aperçu en le déverrouillant qu’Olivier avait tenté de me joindre la veille au soir à plusieurs reprises. Un message m’avertissait de la venue imminente de Lola. Malheureusement pour moi, l’appareil était en mode silencieux, et je ne les ai pas eus assez tôt. Je ne voulais pas être dérangé pendant que je prenais du bon temps. Je n’ai pas pu anticiper l’arrivée de la tornade Lola et elle a tout ravagé sur son passage.
Je n’ai pas fermé l’œil, mon cerveau ressassait sans cesse la même scène, celle dans laquelle Caro me fuyait.
Je me suis levé, j’étais comme un lion en cage. Manolo m’a découvert
auprès de la grille au moment de l’ouverture de son troquet. Il m’a fait entrer et m’a écouté lui raconter mes déboires devant un café noir. Je voulais me rendre chez Caro puisqu’elle ne décrochait pas. Mon nouveau conseiller du cœur m’en a dissuadé arguant que cela risquait de l’exaspérer davantage. C'était il y a un mois.
J’attrape un torchon et commence à essuyer les verres. Manolo s’approche et me le reprend des mains.
— Vas-y mollo, tu vas finir par les briser.
Il a raison. Mon regard survole les tables et je constate que le couple de quadras a déjà déserté la terrasse. Ils sont partis sans régler la note.
Je peste entre mes dents.
— Ils n’ont pas filé à l’anglaise, je leur ai notifié que c’était offert par la maison. Je ne pouvais pas faire autrement après le service désastreux auquel ils ont eu droit !
Je suis blessé, mais je m’abstiens de tout commentaire. Je m'empare d’un chiffon et commence le nettoyage des machines.
— Tu devrais aller discuter avec elle avant de couler ma boutique, ajoute-t-il.
J’arrête d’astiquer la tireuse à bière. Elle est bien bonne, celle-là ! C’est lui qui me conseillait l’inverse, soi-disant que je devais la laisser respirer !
— Je l’ai vue, reprend-il.
Mon cœur s’accélère. J’attends la suite avec impatience tandis qu’il balance le torchon sur son épaule.
— Elle n’est pas en meilleur état que toi.
— Tu lui as parlé ?
Il secoue vigoureusement la tête.
— Non. Je l’ai juste entraperçue de loin, elle conduisait les excursionnistes à un autre endroit, un peu plus haut, près de la cathédrale.
Depuis cette funeste nuit, Caro n’amène plus les visiteurs sur la place. J’ai d’abord cru qu’elle était malade ou qu’elle avait pris quelques jours de vacances. J’ai dû me rendre à l’évidence, elle ne voulait pas risquer de m’y croiser.
Elle prétendait avoir des sentiments pour moi, son comportement dément ses dires. Elle a baissé les armes un peu vite, sans me donner la moindre chance ! Une fureur déferle en moi.
Je reprends le lavage avec ardeur pour l'assouvir.
— Oh là ! doucement, cette tireuse ne t’a rien fait. Tu vas y aller ?
Je ne réponds pas. Tout s’embrouille dans ma tête.
— Ne fais pas la même connerie que moi, tu le regretteras toute ta vie.
Sur ces mots, Manolo s’éloigne en claudiquant.
Je reste prostré chez moi tout l’après-midi. Les mots susurrés par Caro au creux de mon oreille ne signifiaient-ils rien ? Certes, je n’ai pas nié les affirmations de Lola de peur que cette dernière ne s’en prenne directement à elle. Cela, je ne le voulais pas !
D’un autre côté, Lola ne mentait pas. Comment réfuter la vérité ?
J’entends la cloche de la Giralda sonner 18 heures. Je décide d’agir. Caro a écouté les bêtises de Lola, elle est en droit de connaître ma version. Bien sûr, je vivais chez Lola, et nous partagions le même lit, mais nous ne couchions plus ensemble depuis un moment et nous nous engueulions tout le temps. Je serais partie bien plus tôt si cette dernière n’avait pas perdu son emploi.
Je me prépare rapidement quand des coups résonnent dans la grille. J’ouvre la fenêtre pour découvrir Carla devant la vitrine. Elle lève le visage vers moi, son air affolé m’interpelle.
Je referme les battants et dévale l’escalier, mon cœur tambourinant dans
la poitrine. Je pressens qu’une catastrophe est arrivée.
Carla bondit littéralement dans la boutique, me poussant sur le côté au passage. Elle inspecte la pièce d’un coup d’œil circulaire, puis fixe son attention sur moi.
— Caro n’est pas avec toi ? finit-elle par demander.
— Je n’ai pas vu ta sœur depuis un mois.
Une lueur de panique passe dans son regard, mon rythme cardiaque s’accélère.
— Montons, tu vas me raconter ce qui te tracasse.
Je m’apprête à rabaisser le rideau. Elle m’arrête d’un geste de la main.
— Alvaro arrive. Il refait le chemin qu’a effectué Caro ce matin. Elle est partie de chez elle vers dix heures trente, nous n’avons aucune nouvelle depuis. Elle venait ici…
— Je travaillais ce matin, je suis rentré vers midi trente. Je t’assure que je ne l’ai pas vue.
— Ce n’est pas normal, se désole-t-elle. Caro ne répond pas à mes appels ni à aucun de mes messages.
Rien de nouveau sous le soleil, pensé-je intérieurement.
La visiteuse arpente la pièce en se tordant les doigts d’anxiété.
— Je ne sais pas comment expliquer cela, mais je sens qu’il lui est arrivé quelque chose de grave.
Je songe immédiatement à Lola. J’appelle de facto Olivier afin qu’il me confirme qu’elle est bien rentrée à Paris. Avec elle, il faut s’attendre à tout ! Heureusement, celui-ci répond tout de suite. Je lui révèle succinctement la situation. Il va vérifier et me fera signe dès qu’il l'aura vue.
Je raccroche rageusement. Lola n’a pas intérêt à s’en prendre à un seul cheveu de la brunette ou il lui en cuira. Je préviens ensuite Manolo de sa disparition.
J’étais occupé ce matin, Manolo reste désormais sagement derrière la
caisse. Peut-être l’a-t-il aperçue ? Sa réponse est négative.
Il nous rejoint quelques minutes plus tard, suivi de près par Alvaro. À la
mine renfrognée de ce dernier, je comprends qu’il n’a pas plus d’informations que nous.
— J’ai retracé tout le parcours à pied, interrogé les chauffeurs à l’arrêt qu’elle a dû emprunter. Certains ont pris leur service à midi, et ceux présents ce matin ne se souviennent pas d’avoir croisé une femme ressemblant à sa description.
— Il faut prévenir la police, assène Manolo, pragmatique.
Nous nous regardons les uns après les autres et acquiesçons de concert. Je ne peux rien faire, excepté les accompagner, je n’ai aucune légitimité.
— Je vais chercher mon blouson.
— Toi, tu restes ici, ordonne Carla en posant son doigt sur mon torse.
J’ouvre les lèvres pour objecter, elle ne m’en laisse pas le temps. La main sur mon bras, elle réplique calmement.
— Imagine qu’elle arrive et qu’il n’y ait personne.
Elle a raison. Je me résigne de mauvaise grâce.
Nous échangeons nos numéros de téléphone, et ils s’en vont aussi rapidement qu’ils sont venus. Manolo regagne son domicile après m’avoir fait promettre de l’informer dès qu’il y aura du nouveau. Je me retrouve désœuvré et retourne dans mon appartement pour une longue, longue attente.
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