Rafael (French Edition)
Chapitre 19
Rafael
Je passe une seconde nuit merdique, un pressentiment me dit que la
journée à venir ne le sera pas moins. Mon insomnie n’incombe pas pour cette fois-ci aux beaux yeux de Caro. Il faut avouer qu’elle s’est frayée une place de choix dans mes rêves les plus intimes. Dans un sens, j’aurais préféré que ce soit elle qui me tienne éveillée. Hélas, cela n’a pas été cas. Les rouages de mon cerveau nébuleux en ont décidé autrement, même si la douce accompagnatrice n’est jamais loin de mes songes.
Hier soir, sur le chemin du retour, des bribes de notre conversation me revenaient sans cesse. Elles m’ont poursuivi et m’ont tenu éveillé une bonne partie de la nuit, de la même façon qu’elles me tirent de mon état de somnolence avant l’aube.
Agacé de ne pas retourner au pays des rêves, je finis par me lever et me
faire couler un café. J’emporte ma tasse jusqu’à ma paillasse de fortune, le canapé. Ma couche est inconfortable, mais mes côtes ont déjà connu pire.
J’ai décidé de m’installer là, dans la salle à manger qui fait office de salon. Je n’ai pas pu me résoudre à dormir dans le lit de Pablo, tout comme je n’ai pas pu vider son armoire et me débarrasser de ses vêtements. Je l’ai ouverte, puis refermée. Je sais, c’est idiot !
L’appartement tout entier à la même superficie que la boutique et l’atelier assemblé, il n’est par conséquent pas très grand. Tout y est condensé. Il comprend un salon débouchant sur une cuisine aussi étroite qu’un couloir, impossible d’y prendre un repas. Au fond, un petit vestibule mène à la salle de bain et aux deux chambres dont l’une a été transformée en bureau. La seconde est la tanière de l’ancien maître des lieux. Pour le moment, je me suis attelé à jeter les flyers publicitaires, les canettes vides ainsi que des cartons alimentaires usagers, c’est d’ailleurs ainsi que j’ai découvert la boîte contenant les photos de moi.
Alors que je cogitais cette nuit, allongé sur le dos, les mains derrière la nuque en fixant le plafond, je me suis demandé si les Cortès n’avaient pas déjà contacté Manolo. Il ne m’en a pas parlé, mais cela expliquerait sa mine décomposée et son état défaitiste. Je vais devoir tirer cette histoire au clair, et pour cela, il me faut davantage de temps. De la même manière qu’il m’en faudra davantage pour vider ces lieux de l’amoncellement de choses qui y règne.
Je réfléchis, assis sur les coussins à moitié défoncés qui me servent de matelas, une tasse à la main.
Un jet de luminosité perce au travers des vantaux fissurés, je les ouvre
et m’appuie sur le chambranle pour admirer le spectacle. Une quiétude s’échappe de la place. Le soleil prend son envol au-dessus des toits, le ciel vire dans un ton orangé et je retrouve un semblant de paix.
Un cycliste pédale à cadence régulière alors que les lieux se réveillent doucement. Mes pensées rejoignent Caro. Que fait-elle à cette heure matinale ? Dort-elle encore ou s’affaire-t-elle à se préparer pour attaquer une journée de travail ? Je voudrais être le premier à entendre les intonations de sa voix encore ensommeillée, avoir la primeur de lui murmurer les premiers sons de la journée. Je n’ai même pas pris son numéro, quel imbécile !
Tout se déroule tellement naturellement, simplement entre nous, que je
n’y ai même pas pensé. Je vais devoir corriger cet impair rapidement.
Des oiseaux ont élu domicile dans les orangers et gazouillent gaiement. Ici, je me sens bien, je suis à des années-lumière du chaos parisien où chaque matin mes tympans sont dérangés par des cacophonies de klaxons et du vacarme de la circulation.
Un bruit de roulement attire mon attention. Il s’agit qu’un coursier qui
pousse un chariot, un rideau métallique se relève en brisant le silence. La ville se réveille doucement.
Je viens de prendre la décision de rester, au moins le temps d’élucider ce qu’il se trame avec Manolo et de finir de vider l’appartement. Cela signifie aussi que je vais devoir appeler Olivier pour le lui annoncer et régler un petit souci : récupérer mes toiles endommagées.
Je passe une main nerveuse dans mes cheveux, en arpentant la pièce de long en large. J’en suis à mon quatrième café, espérant me doper à la caféine pour compenser mon manque de sommeil.
Malheureusement, ce stratagème exacerbe un peu plus mon agitation.
Manolo n’est pas à son poste, il n’a pas ouvert son bistrot. Chacune de mes tentatives pour le retrouver a été infructueuse, la porte reste désespérément close. J’ai déniché le numéro de téléphone de l’établissement, personne n’a daigné répondre.
En désespoir de cause, j’ai fini par envoyer de petits cailloux dans les
fenêtres de l’étage, celles de son appartement, sans résultat.
Je ne comprends pas, il semblait aller mieux au moment de mon départ, la veille il m’a encouragé à rejoindre Caro. Je n’aurais pas dû l’écouter et l’abandonner aux prises de sa mélancolie.
J’imagine mille scénarios plus sinistres les uns que les autres. Est-il tombé pendant son sommeil ?
Des flashs de l’homme, gisant dans son sang, au pied de son lit me
donnent la chair de poule. A-t-il décidé d’en finir une bonne fois pour toutes avec ses souffrances et ses tracas ? Je relègue cette horrible idée dans un coin de mon cerveau, préférant ne pas penser à cette hypothèse radicale.
Je ressens le besoin de parler à quelqu’un, et Olivier ne répond pas. C’est ma cinquième tentative, je tombe une fois de plus sur la boîte vocale. Je balance mon portable de frustration, il rebondit sur les coussins du canapé.
Quelques minutes s’égrènent avant que je ne perçoive un son indiquant la réception d’un texto. La déception est cuisante. Ce n’est pas Olivier, mais une alerte de ma banque.
Ma conseillère me somme de la rappeler rapidement. Je pressens les
problèmes arrivés. À coup sûr, mon compte a viré au rouge carmin et je vais avoir droit à un sermon en bonne et due forme. Lola est dans une mauvaise passe, je ne me résous pas à empirer les choses, même si elle n’a pas eu cette générosité envers moi. Je n’ai pas supprimé le virement correspondant au montant qu’elle me réclamait chaque mois. Je le lui verserai jusqu’à ce qu’elle trouve une solution ou du boulot.
J’appuie sur la touche de rappel en m’astreignant au calme, je vais devoir me montrer persuasif. Surpris de ne pas tomber sur un répondeur, mais sur miss sangsue en personne. Je prends ma plus belle voix pour plaider ma cause. Elle ne me laisse pas le temps d’en placer une.
J’entends du bruit à l’extérieur, je me dirige vers la fenêtre, le smartphone collé à l’oreille, espérant apercevoir Caro. Malheureusement, son banc préféré reste vide, je ne la vois nulle part. Je me reconcentre sur le monologue de mon interlocutrice. Il est question d’investissements, de livrets aux noms syllabiques et de CAC 40.
Je comprends que l’héritage de Pablo vient d’atterrir sur mon compte.
Je n’en voulais pas, mais maître Lambert m’avait suggéré de prendre le temps de la réflexion, et que si je ne changeais pas d’avis, je pourrais toujours en faire don à une œuvre de charité de mon choix.
Je raccroche à la fois hébété et rasséréné. Cette nouvelle m’ôte une épine du pied. Je ne désirais rien de mon père, mais je suis heureux de piocher dans le pécule qu’il me lègue. Je ne suis pas dépensier, il en restera. Et puis, j’aimerais inviter Caro et aider Manolo.
Je n’avais pas remarqué la présence d’une petite enveloppe sur le coin
gauche de mon écran. Il s’agit d’un SMS d’Olivier. Il est écrit en majuscule que ce n’est pas la peine de le harceler, il est en réunion toute la journée, et donc injoignable. C’est vraiment une journée de merde !
Je tape un message lui annonçant ma décision de rester un moment et
lui demande de récupérer mes toiles, je ne veux pas déranger Mireille plus longtemps avec mes croûtes.
Je pose le doigt sur la touche d’envoi avec un sourire railleur aux lèvres.
Je connais Olivier, il va ruminer toute la journée en se questionnant sur les raisons de mon revirement.
Tiens, il me semble entendre la voix de Manolo, je me penche au-dessus du rebord. Il discute avec un homme, une canne à la main. Il porte un costume étriqué et un couvre-chef ridicule repose sur son crâne, mais il est en forme. Un poids énorme s’envole de mes épaules.
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