Rafael (French Edition)

Florence Charbaut · Chapitre 26 sur 43

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Rafael (French Edition)

Chapitre 26

Rafael

 

Je sors l’enveloppe de ma poche et la pose sur la table en prenant soin de

camoufler l’en-tête.

— Qu’est-ce que c’est ? demande ma mère avec curiosité.

Du plat de la main, je la fais glisser vers elle.

Ses yeux interrogatifs virevoltent de moi au courrier.

Visiblement, elle ne comprend pas.

— Lis.

Elle attrape le pli de mauvaise grâce. J’observe attentivement ses réactions et perçois le moment où elle la retourne en déchiffrant mon prénom sur le recto, rédigé d’une écriture tremblante.

— Lis, répété-je pour l’encourager.

Ma mère me coule un regard étrange, tout sourire ayant déserté son visage.

Elle sort le feuillet et le parcours.

Ses yeux sont embués au moment où elle me rend la missive.

— J’aimerais que tu m’expliques ce que cela signifie.

— C’est une histoire compliquée.

Je m’adosse à ma chaise et déploie mes bras vers les montants avoisinants, prenant ainsi une posture décontractée.

— Cela tombe bien, nous avons tout notre temps.

— Rafael, gronde-t-elle.

Ce ton, je le connais bien, c’est celui qu’elle utilisait lorsque j’avais fait une bêtise ou que je ne lui obéissais pas. Malheureusement pour elle, j’ai grandi et cela ne fonctionne plus.

— Non, c’est toi qui vas m’écouter. Je veux apprendre la vérité, pas les mensonges que tu m’as servis toute ma vie. J’en ai le droit et je ne partirai pas d’ici tant que tu ne m’auras pas tout raconté.

— Si nous t’avons menti, c’était avant tout pour te protéger.

— Mais me protéger de quoi, bon sang ! explosé-je.

— Tout a commencé avant ta naissance.

Elle se recroqueville sur sa chaise en braquant son regard sur Caro, je comprends que sa présence la gêne. Je pose ma main sur celle de ma voisine de table.

— Tu peux parler devant Caro, elle connaît la version que vous m’avez servie depuis mon enfance.

Ma mère me lance un coup d’œil accablé et se renfrogne un peu plus. Elle me fait de la peine, mais je ne cède pas. Je dois savoir.

— Nous venions de nous marier et de découvrir que je t’attendais.

Paulo prenait de petits boulots pour arrondir les fins de mois et améliorer notre quotidien. Il piochait dans les annonces du journal local. Un matin, il est tombé sur une proposition très rémunératrice pour quelques heures de travail. Après avoir téléphoné, il s’est présenté à l’adresse transmise, celle d’un bar. Cela aurait dû nous mettre la puce à l’oreille, nous aurions dû nous méfier. Ton père a rencontré deux hommes plutôt sympathiques. Ils lui ont demandé son permis de conduire, et de remplir des documents. Bref, tout semblait correct, c’était une place de chauffeur. Paulo devait utiliser son véhicule, ce qui expliquait leur offre généreuse. Le jour J, Paulo est parti tôt aux aurores, après m’avoir embrassée. Nous ignorions que cette journée allait changer le cours de notre vie.

Une larme coule sur la joue de ma mère, elle tourne le visage vers le balcon et noie son regard perdu dans le lointain.

— Que s’est-il passé ?

Elle pivote de nouveau vers moi.

— Il est revenu peu avant treize heures, paniqué et effrayé. Il venait de participer à un braquage, une bijouterie.

Maria s’arrête pour reprendre son souffle et me laisser digérer ces informations. Ainsi, je suis le fils d’un voyou.

— Mon père est un gangster, répété-je à voix haute comme pour intégrer ce fait.

— Non, je t’interdis de dire cela. Ces hommes l’ont trompé, Paulo ignorait tout de leur projet. Ils lui avaient raconté une histoire de permis confisqué à cause d’une soirée trop arrosée pour le plus âgé, et l’autre était encore trop jeune pour l’avoir obtenu. Comment pouvait-il se douter qu’il allait tomber dans un traquenard ? se fâche son ex-femme avec véracité.

— Que s’est-il passé ensuite ? questionne Caro, restée silencieuse depuis le début.

— Les deux hommes ont été appréhendés, ils n’ont pas eu le temps de s’échapper. L’un d’eux a réussi à jeter le butin par le carreau conducteur ouvert en criant à Paulo de démarrer, avant de se prendre une balle dans l’épaule.

— Et ensuite ?

— Paulo était paniqué, il a obéi. Nous ne savions pas quoi faire, nous aurions pu nous enfuir et garder les bijoux, mais Paulo n’aurait jamais eu la conscience tranquille. Nous avons passé une nuit atroce. Au petit matin, il s’est rendu.

— Il a fait de la prison ?

— Non, ton père a eu de la chance. Il est tombé sur un juge clément. Il a restitué le butin et a raconté sa version, allant jusqu’à montrer au jeune policier chargé de l’affaire l’annonce à laquelle il avait répondu. Il a coopéré, ce qui a beaucoup aidé. Il a pris du sursis, et une grosse amende que sa famille s’est empressée d’acquitter, avant de le bannir.

— Je suis né à Toulouse.

— Sous les conseils de lieutenant Blanco, nous avons quitté l’Espagne pour le sud de la France et laissé cette aventure miséreuse derrière nous.

— Je présume que l’histoire ne s’arrête pas là.

— Hélas, non, soupire ma mère. Tu venais de naître et nous étions sur un petit nuage. Nous sortions de la maternité avec toi, niché au creux de mes bras. Ton père m’a poussé soudainement sur le côté. Nous venions de croiser un homme avec le même signe distinctif que les deux voyous emprisonnés. Il était affolé et ne cessait de répéter que ce ne pouvait pas être une coïncidence. Selon lui, cet individu avait eu vent de ta naissance et était à nos trousses. Il ne voulait pas que nous rentrions à notre domicile, c’était trop dangereux. Nous nous sommes cachés dans un hôtel pendant quelques jours. Paulo craignait que l’homme découvre notre adresse et nous fasse du mal pour l’atteindre lui. Il a demandé à un voisin de nous apporter quelques affaires. Il n’avait qu’une obsession, nous protéger. Il était persuadé que nous ne serions pas en sécurité tant qu’il était près de nous. Alors, il est parti.

— Vous parliez d’un signe distinctif. Quel était-il ?

— Les hommes arboraient le même tatouage sur le dos de la main. Un serpent enroulé sur lui-même avec des yeux vert émeraude en forme de losange.

— Et vous avez divorcé, termine Rafa d’une voix lasse.

— Oui, uniquement pour me permettre de reprendre mon nom jeune fille, tout comme il a renoncé à ses droits parentaux pour que le juge accepte que tu portes mon nom, toujours au nom de ta sécurité.

Soudain, j’étouffe, je me sens oppressé. Je n’ai qu’une idée en tête, fuir au plus vite. Je me lève et dans ma précipitation renverse la chaise. Caro s’empresse de la redresser, ma mère pleure désormais à chaudes larmes.

— J’ai besoin de prendre l’air.

La main déjà sur la poignée de la porte, je fais volte-face en sondant le regard de ma mère.

— Tu l’as revu ?

Malgré moi, je reviens sur mes pas et me rassois.

— Il est venu me rendre visite.

Elle s’arrête, plongée dans ses pensées.

— Je n’ai jamais cessé de l’aimer, tu sais, reprend-elle en affichant un sourire mélancolique.

— C’est pour ça que tu repoussais les hommes. J’imaginais que c’était à cause de ce qu’il t’avait fait endurer. Tu m’as toujours dit qu’il s’était tiré sans explication en te laissant avec moi sur les bras. En vérité, tu n’as jamais tourné la page.

— Tu as raison. En me quittant ou plutôt en nous quittant, ton père m’a fait promettre de l’oublier, de poursuivre mon chemin sans lui et de trouver un mari fiable qui te chérirait comme son fils. Je n’ai jamais pu respecter cette volonté.

— Que voulait-il après toutes ces années ? Une visite de courtoisie, peut-être ? raillé-je.

— Il souhaitait te rencontrer.

 

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