Rafael (French Edition)
Chapitre 11
Caro
Esteban s’avère être un compagnon plaisant qui a su détendre
l’atmosphère et rendre la conversation agréable grâce à sa bonne humeur et à son badinage.
Il me raconte des anecdotes sur son travail, et la façon dont Juan s’est
infiltré dans la discussion lorsque Alvaro lui a parlé de moi pour lui extorquer un rencard. Je lui relate mes aventures avec le pingre en question et nous rions de mes déconvenues.
— Il est vrai que j’ai des rondeurs, mais quelle indélicatesse de me le faire remarquer lors de la première entrevue, m’offusqué-je.
— J’aurais voulu assister à la scène et voir sa tête quand tu t’es sauvée en courant, pouffe mon compagnon. Cet imbécile est tellement imbu de lui-même qu’il ne recule devant rien. Sais-tu qu’il contingente le nombre de stylos au bureau ? C’est à croire que c’est lui qui les paie !
Je note qu’il n’a rien objecté quand je lui ai parlé de mes rondeurs, j'en suis légèrement chiffonnée.
Tout à coup, mon portable sonne. Le prénom de ma sœur s’affiche. Elle
se conforme à notre plan, une bonne heure plus tard que prévu.
D’une pression du pouce, je rejette l’appel. Je n’ai aucune intention
d’interrompre ce moment, cela fait longtemps que je n’en ai pas passé un aussi charmant. Carla a peut-être raison, je devrais sortir plus souvent.
Après deux cocktails sans alcool pour moi (c’est préférable pour garder les idées claires), et deux bières pour lui qui doit prendre le volant, nous levons le camp. Nous décidons de poursuivre la soirée dans un endroit plus animé. Esteban m’invite à dîner dans un lieu plus convivial, j’accepte avec joie.
Le restaurant qu’il a choisi est select avec des murs tapissés d’un camaïeu de beige. Le patron nous accueille en personne et nous guide à notre table, joliment ornée d’une nappe crème, et allume la mèche de la bougie de la décoration centrale. Il tire la chaise comme si j’étais quelqu’un d’important, puis s’éloigne pour nous laisser en tête à tête.
La clientèle est majoritairement jeune. La moyenne d’âge se situe aux
alentours de la trentaine. Ils se rassemblent ici et mangent avant de se rendre dans les discothèques ou patientent avant la dernière séance au cinéma du coin. La plupart forment des groupes, il y a très peu de couples malgré l’ambiance feutrée. Je suis étonnée, car la lumière tamisée crée une intimité qui profite aux dîners romantiques.
Une serveuse vient prendre notre commande, trois jeunes femmes sont escortées à une table près de la nôtre. J’observe instantanément les coups de coude échangés et l’intérêt qu’elles manifestent envers mon compagnon. Elles ne sont pas très discrètes et ma présence ne semble pas les déranger.
Esteban n’est pas dupe, il a conscience de leur manège. Il faudrait être
sourd pour ne pas entendre les gloussements des furies émoustillées qui font tout pour se faire remarquer. Il les ignore et ne fait rien pour les encourager. Un bon point pour lui.
Je passe malgré tout un bon moment en faisant abstraction des exubérances de la table à notre droite.
Vers la fin du repas, je délaisse mon compagnon quelques minutes et
m’échappe en direction des sanitaires. À force de siroter des cocktails, ils doivent bien ressortir… et j’ai besoin de quelques minutes pour moi. Je me sens nerveuse et m’interroge sur l’issue de la soirée. Il y a longtemps que je n’avais pas dîné en compagnie d’un homme attirant. Une chose est sûre, je ne succomberai pas le premier soir. Un baiser ? Peut-être… un second rendez-vous ? Assurément. Je serais même déçue s’il ne me le proposait pas.
Maintenant que tout est plus clair dans ma tête, je m’apprête à le rejoindre. Je reste interloquée devant la scène qui se déroule à quelques mètres de moi.
L’une des trois bécasses se tient debout aux côtés d’Esteban. Ils
discutent. L’intruse est une séduisante blonde à la taille fine. En gros, tout mon contraire. Elle lui sort le grand jeu et lui mord à l’hameçon. Pourquoi en suis-je étonnée ? Elle a tout là où il faut pour convenir à un homme.
Elle tient quelque chose entre les mains. J’hésite à les rejoindre et à
interrompre ce numéro de charme. La blonde tend l’objet en question, Esteban s’en empare. Je m’approche discrètement et m’aperçois qu’il s’agit d’un téléphone. Le collègue de mon beau-frère contrôle l’écran, ses lèvres s’étirent. Il pose le smartphone à côté de son assiette, exactement là où trônait le sien depuis le début du repas. Il relève le visage en direction de la tentatrice et acquiesce d’un mouvement de la tête. D’un geste nonchalant, elle replace une mèche derrière son oreille. La jeune femme m’aperçoit et prend rapidement congé pour rejoindre ses copines.
— Je constate que tu t’es fait une nouvelle amie.
J’essaie de plaisanter, mais le cœur n’y est pas.
— Elle me demandait simplement l’heure.
Il me ment effrontément alors qu’en arrière-plan les deux camarades restées assises charrient ma nouvelle ennemie. Elles lèvent leurs pouces en l’air en la congratulant. Ma présence ne les dérange nullement.
Je dévie mon regard et fais semblant de chercher quelque chose dans mon sac pour qu’Esteban ne remarque pas les larmes de déception qui risquent de jaillir d’un instant à l’autre. C’est en redressant la tête que je l’aperçois derrière moi. L’homme de la cathédrale. Celui qui me contemplait comme si j’étais la 7e merveille du monde.
J’ai d’abord pensé à une méprise, mais non, c’était bien moi qu’il
couvait des yeux. Cela m’a tellement déstabilisé que je me suis mise à bafouiller devant le groupe de touristes. Une vraie catastrophe !
Je l’ai ensuite revu sur la Plaza de Dona Elvira, il était aux côtés du
tenancier du café. Décontenancée de le trouver de nouveau sur ma route, j’ai levé la main instinctivement pour saluer Manolo, et mon admirateur a cru que ce geste lui était adressé. Il m’a souri en me rendant mon bonjour. C’est la troisième fois qu’il croise mon chemin aujourd'hui, mon esprit soupçonneux ne peut que se poser des questions. Qui est-il ? Est-ce qu’il me suit ?
Nos yeux se rencontrent, un éclat de fureur brille dans les siens.
L’homme qui l’accompagne lui parle et pourtant, il continue de me harponner de ses billes sombres.
— Prendras-tu un dessert ?
La voix de mon compagnon de table me rappelle à l’ordre.
— Non, merci, réponds-je froidement.
S’il y a quelque chose qui m’insupporte, c’est bien que l’on se fiche de moi.
— Un café, peut-être ?
Esteban ne semble pas saisir que je viens de le percer à jour. Je secoue lentement la tête en posant les avant-bras sur la table en me penchant légèrement vers lui.
— Pourquoi ne me dis-tu pas simplement ce que je fais là ?
Il accuse le coup.
— Je… je ne comprends pas, bredouille-t-il.
— J’ai vu ton petit numéro avec la blonde.
Il passe la main nerveusement dans ses cheveux et s’agite sur son siège.
— Je ne t’en veux pas, elle est très jolie et semble prête à accéder à tous tes désirs. Ce que je ne comprends pas, en revanche, c’est ma présence devant toi. Il est clair qu’un homme tel que toi attise les convoitises et n’a nul besoin de se prêter au jeu des rendez-vous arrangés pour trouver chaussure à son pied. Ma question est donc simple : qu’est-ce que je fais ici ?
Esteban ne répond pas. Il a écouté ma tirade avec un visage figé, sans manifester la moindre émotion.
— C’est un pari ? Tu devais un service à Alvaro et tu rembourses ta dette en sortant avec sa pauvre belle-sœur esseulée ?
Devant son manque de réaction, je commence à me lever pour quitter la table.
Une main de fer enserre mon poigné.
— Attends !
Sa poigne ferme m’oblige à me rasseoir, je ne tiens pas à attirer l’attention sur moi.
— Je te dois une explication, décrète-t-il en me lâchant enfin.
— Je suis tout ouïe.
— Je ne pensais pas que tu nous avais surpris, je ne désirais pas te blesser, crois-moi. J’ai besoin d’une femme comme toi.
— C’est-à-dire ?
— Ne le prends pas mal, je ne voulais pas te dénigrer, s’empresse-t-il de se défendre. Je veux dire, il me faut quelqu’un de normal. Bon, j’ai conscience que je suis en train de m’enfoncer un peu plus. Donc, je recommence depuis le début.
— Fais donc cela.
Mon ton n’est pas encourageant, mais je me demande quel bobard il va encore inventer.
— Pour faire court, j’ai besoin d’une compagne pour m’accompagner à un mariage.
Il ne me laisse pas le temps d’objecter et continue :
— Je sais ce que tu vas me répondre et tu as raison. Des femmes comme celle de tout à l’heure, je peux en avoir plus que je n’en veux. Mon frère se marie dans trois semaines et il me faut une cavalière, disons "classique".
— Classique, répété-je interloquée.
— Nous avons un point commun, Caro, nous avons tous les deux une famille intrusive. Je t’ai parlé un peu de mes parents, ils aspirent à me voir marié et père de famille. Seulement, ce n’est pas dans mes projets immédiats et cela engendre des dissensions entre nous. Je fréquente quelqu’un, une danseuse de flamenco, et disons qu’elle ne correspond pas à la femme qu’ils imaginent pour moi. Alors, ma question est celle-ci.
Il écarte la bougie d’un geste vif, se penche au-dessus de la table ronde et approche son visage du mien en plantant ses prunelles sur moi.
— Accepterais-tu de m’aider et de te faire passer pour ma petite amie le temps de ce mariage, en tout bien tout honneur, bien sûr ?
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