Rafael (French Edition)
Chapitre 23
Caro
Je brandis une enveloppe cachetée, Rafa s’en empare, une lueur
interrogative dans ses prunelles obscures.
Il a vraiment des yeux magnifiques bien moins communs que ce que
l’on pourrait croire de prime abord. Ses pupilles sont cerclées d’une teinte vert kaki, se dégradant petit à petit en un joli camaïeu de brun. Des paillettes plus claires sont parsemées çà et là, on imaginerait de petites pépites d’or se trouvant là par hasard.
— C’est pour moi, s’étonne-t-il en arquant les sourcils.
— Carla a déniché ce courrier dans la table de chevet de ton père.
Ma sœur apparaît sur le seuil de la pièce, derrière le dos de Rafael. Elle me fait comprendre d’un signe de la main qu’elle part, et s’éclipse discrètement. Elle a la décence de ne pas s’imposer, supposant le moment plus propice à une certaine intimité.
Lors de notre soirée hebdomadaire, mardi dernier, je lui avais confié la mission gigantesque qui m’attendait. Ses yeux se sont mis à pétiller. Elle se trémoussait sur sa chaise. La reine de l’agencement et de l’organisation dans la famille, c’est elle. Tout le monde le sait.
Elle m’a proposé ses services avec un regard suppliant. Une aide que je ne pouvais pas accepter sans en référer au principal intéressé.
Le lendemain matin, Rafael approuvait. Carla a hurlé de joie à m’en
percer le tympan lorsque je lui ai annoncé la nouvelle. Elle a déployé un plan d’attaque pour mener sa tâche à bien. Mes parents ont été mis à contribution également. Leur mission : aller chercher Sofia à l’école, et la garder jusqu’au retour de son père.
Ma sœur a un don, elle n’a pas son pareil pour aménager une maison, il n’y a qu’à visiter la sienne pour en être persuadé. Cependant, dans le cas présent, ce n’est pas par amour de la décoration qu’elle a postulé, mais par curiosité. Elle voulait approcher mon nouvel ami français de près, et surtout voir s’il était digne de confiance.
Je trouve ça un peu présomptueux de sa part après les crétins qu’elle
m’a obligé de rencontrer…
Mercredi soir, son vœu a été exaucé. Je lui ai présenté Rafa et elle a craqué au charme à la française, et a son petit sourire canaille. Il nous a laissées seules pour que nous puissions mener notre tâche à bien. Nous avons donc vidé l’armoire sur le lit après en avoir débarrassé le fourbi qui l’encombrait. Aujourd’hui, nous partagions les vêtements en deux tas distincts. Les habits encore corrects rejoindront des œuvres de charité. Les autres, la poubelle.
Pendant que je repliais les dernières fripes, ma sœur curieuse comme une pie, a ouvert le tiroir de l’unique chevet afin d’en inspecter le contenu. Elle y a découvert une pile électrique, un livre écorné, des boîtes de médicaments et une enveloppe libellée au nom de Rafael.
Nous nous sommes fixées sans échanger une parole, pressentant que
cette lettre ne sera pas sans conséquence.
Rafa s’assoit sur le canapé, à l’extrémité du coussin. Il me sonde du regard, je l’encourage à en prendre connaissance. D’un coup sec, il décachette le rabat comme on arrache un pansement. Il en ressort un feuillet qu’il déplie soigneusement.
J’observe ses pupilles suivre les lignes, découvrir les mots d’un père qui
ne sait jamais préoccuper de lui. Mon cœur bat la chamade, je retiens mon souffle.
À la fin de sa lecture, Rafael en forme une boule et l’envoi furieusement
trois mètres plus loin. Je suis la trajectoire des yeux et vois la sphère de papier échoir sur le sol.
— Des conneries tout ça, tonne-t-il rageusement en se levant.
Il se dirige vers la cuisine, en passant à quelques centimes de la boulette prohibée, ouvre le frigo et en sort une bière.
— Tu veux quelque chose ?
Je secoue la tête en signe de négation alors que j’ai le gosier asséché par le stress. Rafa shoote dans le papier qui atterrit à mes pieds.
— Lis, ordonne-t-il.
Je me penche en avant et ramasse l’objet de sa colère, le défroisse et commence ma lecture.
Rafael,
mon fils
Si tu lis ces lignes, c’est que je ne suis plus et que tu as, malgré ma désertion, choisi de découvrir la maison de ton vieux père.
Je sais que je ne mérite pas ce titre, j’aurais tellement voulu être un papa
pour toi. Te voir faire tes premiers pas, t’apprendre à faire de la bicyclette et te donner quelques conseils avisés pour draguer les filles.
La vie en a décidé autrement et mon passé m’a rattrapé de la plus atroce
des façons en me privant de toi et de ta mère. C’était une bêtise de jeunesse, et cela m’a poursuivi toute mon existence et m’a éloigné de vous. Sache que je ne l’ai pas fait de guetter de cœur, mais pour vous protéger. Vous abandonner a été la chose la plus difficile que j’ai eu à faire.
J’ai contemplé toute ma vie le regard de ma muse, de mon unique
amour ; ta mère. J’ai veillé sur toi de loin en mandatant un privé qui me donnait de tes nouvelles et me faisait parvenir régulièrement des photos afin que je te voie grandir. Pour ta sécurité et celle de Maria, je ne vous ai jamais approché.
En accord avec ta maman, tu as pris son patronyme et nous avons mis
en place un scénario qui te dissuaderait de venir me rencontrer. J’ai aussi changé de nom de telle sorte que personne ne puisse me retrouver, toi y compris. Alors, pourquoi te confier tout cela maintenant ? La réponse est simple. Pour que tu puisses te construire, tu dois comprendre que tu étais désiré, tu n’étais pas une erreur, et que je ne t’aie pas laissé de mon plein gré. Rafael, tu es ma fierté, la plus belle chose qui me soit arrivée. Ta mère a fait du sacré bon boulot avec toi.
Je te souhaite le meilleur, mon fils. Vis tes rêves, croque la vie et si tu
croises sur ton chemin une femme qui te met la tête sens dessus dessous, n’hésite pas. C’est tout le mal que je te souhaite.
Une dernière précision, méfie-toi des yeux d’émeraude, fuis-les comme
la peste.
Si tu savais comme je regrette…
Je t’aime.
Paulo, ton papa.
Je replie le feuillet consciencieusement, la gorge serrée par l’émotion. Rafa a repris sa place sur le divan, les coudes en appuient sur le genou, il a enfoui la tête entre ses doigts.
Soudain, il redresse le visage, une larme serpente le long de sa joue
qu’il essuie d’un revers de main. C’est la première fois que je vois un homme pleurer.
— Qu’en penses-tu ?
— Tu devrais montrer cette lettre à ta mère.
Rafa se laisse choir contre le dossier du canapé.
— C’est tout ce que tu as à me conseiller ?
J’approche timidement en cherchant mes mots pour ne pas l’attrister davantage.
— Visiblement, elle ne t’a pas tout raconté. En lisant ces lignes, elle pourrait t’expliquer les blancs qui te tourmentent.
— Ça lui va bien, de se défausser sur la femme qu’il disait aimer. J’ai vu ma mère souffrir et se battre pour notre survie durant des années. À cause de lui, elle n’a jamais donné la moindre chance à un autre homme parce qu’elle avait perdu toute confiance à cause de lui, et tu voudrais que je lui montre ce torchon de débilités, vocifère-t-il, les yeux exorbités par la rage.
Sa hargne me fait reculer. Il a raison, je ne connais pas son histoire. Qui suis-je pour lui dicter sa conduite ?
Je le sens nerveux, furieux. Il a besoin de temps pour digérer les révélations de son père et se calmer. Il a besoin d’être seul pour réfléchir, ma présence n’est plus requise. Je rejoins le vestibule et m’empare de mon sac à dos.
— Non, ne pars pas.
Rafael se précipite vers moi et me fait pivoter pour que je me retrouve face à lui, ses mains agrippant mes bras.
— Ma colère n’est pas dirigée contre toi, je suis désolé.
Il plonge son regard perdu dans le mien, je comprends que je suis foutue.
— Je t’en prie, reste, murmure-t-il.
Il est proche, tellement proche que son souffle chatouille mon visage.
Cette fois, c’est moi qui suis perdue.
OceanofPDF.com