Rafael (French Edition)
Chapitre 2
Rafael
Je cours dans la direction indiquée et repère, au bout de la rue, le vélo du
facteur accolé contre un mur. Je le rejoins rapidement et patiente quelques minutes avant de voir une silhouette se détacher dans l’embrasure d’une porte cochère.
Un sourire avenant aux lèvres, je m’approche en lui présentant l’avis de passage, laissé par ses soins dans ma boîte aux lettres. Pourtant, il tergiverse et rechigne à me donner mon bien, car je n’ai aucun justificatif d’identité sur moi. Ce n’est qu’au moment où j’évoque ma voisine qu’il consent enfin à fouiller dans sa sacoche pour en retirer mon précieux courrier.
— Il fallait le dire tout de suite que vous étiez un ami de Mireille, bougonne-t-il en me tendant un stylo afin que j’appose ma signature sur le reçu.
Un ami !? C’est vite dit ! Mais pour une fois que cette pipelette me sert à quelque chose, je ne vais pas me plaindre, et encore moins le contredire.
Je le remercie chaleureusement avant de prendre congé.
Ma curiosité est à son comble quand j’arrache le haut de l’enveloppe et
en sort un feuillet. Je remarque tout de suite le cachet notarial : étrange. Je parcours brièvement son contenu, il s’agit d’une convocation chez un notaire : bizarre. Et, cette entrevue est prévue pour le premier mars, c’est-à-dire demain : carrément relou.
Mes pas m’ont ramené devant chez moi, enfin plutôt devant chez Lola. Madame Lamothe m’attend de pied ferme, elle n’a pas bougé d’un iota depuis que je l’ai quittée.
Je la contourne en prenant soin de passer au large, laissant un périmètre
de sécurité afin de rester hors des crocs de son enragée de chienne. Mireille trépigne d’impatience, alors que je feins d’être absorbé par la lecture de mon document.
— Les nouvelles sont bonnes ?
Arg ! elle ne peut pas s’empêcher de se mêler des histoires des autres !
Je redresse la tête et fais remuer mes sourcils pour la provoquer.
— Excellente, Madame Lamothe, bonne journée, à vous.
Je m’engouffre dans la cabine de l’ascenseur qui vient juste d’arriver, la commère n’a pas le temps de réagir, les portes se referment sur moi. Je suis content de lui avoir cloué le bec.
Je rentre dans un appartement baigné dans la pénombre. Il est presque
midi, Lola dort encore. Elle exagère !
Je rejoins la cuisine silencieusement, insère une capsule dans la machine
à café et m’installe à la table pour relire une nouvelle fois cette convocation délirante. Il n’y a pas d’erreur possible, j’en suis bien le destinataire. Aucune explication, pas l’ombre d’un motif, d’une justification qui me mettrait la puce à l’oreille ; juste une adresse, une date et une heure de rendez-vous.
Que peut bien me vouloir cet homme ? J’échafaude toutes sortes de scénarios, tous plus improbables les uns que les autres.
Un bruit me parvient. Je m’empresse de remiser la lettre et pianote un message à Olivier. Je lui propose de nous retrouver pour déjeuner. Je range mon portable avant que Lola ne débarque, les yeux encore gorgés de sommeil et les cheveux emmêlés.
— Café ?
Elle opine de la tête avant de s’échouer sur la chaise que j’occupais précédemment. Je lui laisse le temps d’émerger, pose devant son nez sa boisson de prédilection et me coulisse dans la salle de bain.
Après une bonne douche, je m’apprête à rejoindre mon meilleur ami.
— Tu ressors ? peste Lola en me voyant attraper mon blouson.
Nous nous affrontons du regard. Elle devient envahissante, je n’aime pas ça, ce n’est pas ce dont nous avions convenu. Cette fois encore, je désamorce le conflit, ce n’est pas le moment d’avoir cette conversation, je suis déjà en retard. Malheureusement, j’ai conscience que je ne peux plus procrastiner, il va falloir que nous crevions l’abcès. Notre histoire, si je peux la nommer ainsi, touche à sa fin, et nous le pressentons tous les deux.
— Je déjeune avec Olivier. Je rentrerai de bonne heure.
— Pour t’enfermer dans ton atelier ? Tu n’es jamais là, Rafa. Je vais finir par croire que tu m’évites.
— Arrête de dire n’importe quoi !
Sans plus d’attention à ses récriminations, je referme la porte sur moi.
À la sortie de la bouche de métro, je repère Olivier qui s’impatiente. Olivier représente beaucoup pour moi, il est plus qu'un ami. Je détaille son costume qui lui sied à merveille, sa coupe de cheveux structurée à la perfection. À ses côtés, j’ai presque l’air d’un clochard avec mes maillots élimés et ma barbe mal taillée. Pourtant, notre amitié est indestructible.
Nous nous sommes connus au collège et habitions la même rue. Ma mère était souvent absente, la pauvre travaillait comme une acharnée pour subvenir à nos besoins, et je passais plus de temps chez lui que chez moi. Leur porte m’était toujours ouverte, il était fils unique et je présume que quelque part, ma présence arrangeait bien ses parents.
Olivier se retourne et je découvre le moment où il me percute. Il lève son poignet en me désignant sa montre d’un geste impatient.
— Tu voulais me voir, soi-disant rapidement, et tu me fais poiroter ! râle-t-il.
— Désolé, il y avait du monde dans le métro. Tu as mangé ?
— Non, je t’ai attendu.
Il regarde l’heure plus attentivement et grimace.
— Je n’ai plus beaucoup de temps à t’accorder. Une pizza, ça te va ?
J’acquiesce pendant qu’il se penche pour attraper son attaché-case posé sur le sol.
Dans ce quartier d’affaires, ce ne sont pas les établissements de restauration rapide qui manquent, nous trouvons vite une table. Une serveuse se précipite vers nous afin de prendre notre commande. Elle mange des yeux mon ami qui ne s’en rend même pas compte. La jeune femme s’aperçoit qu’il ne la calcule pas, et jette son dévolu sur moi à renfort de sourires mutins et d’œillades d’aguicheuses. Dommage pour elle, je ne suis ni un second choix ni d’humeur badine.
Une fois l’employée repartit avec son calepin rempli et ses ardeurs douchées. Olivier lance les hostilités.
— Alors, vas-tu finir par m’apprendre ce qu’il y a de si important ?
Je me soulève légèrement et dégaine la lettre de la poche arrière de mon jean.
— Qu’est-ce que c’est ? me demande-t-il en sourcillant.
— Je n’en ai aucune idée. Lis et dis-moi ce que tu en penses.
Il remonte ses lunettes sur la base de son nez en s’emparant de l’enveloppe. Il sort le feuillet qu’il déplie méticuleusement. Il ne lui faut pas longtemps pour en prendre connaissance, tellement le contenu est concis.
— Tu l’as reçue aujourd’hui ?
— Absolument, si je n’avais pas couru derrière le facteur, je n’aurais pas été en mesure d’honorer le rendez-vous. À ton avis, qu’est-ce qu’il me veut ?
— Je n’en sais fichtrement rien, il n’y a rien de précisé. La seule façon de connaître ce qu’il en retourne est d’y aller. Tu en as discuté avec Lola ?
L’évocation de ma" pseudo compagne" me met immédiatement sur la défensive.
— Pourquoi lui en aurais-je parlé ?
Mon ami retire ses lunettes et me regarde droit dans les yeux alors que ses sourcils se redressent légèrement.
— Peut-être parce qu’elle est ta compagne et que vous vivez sous le même toit.
Je me tasse au fond de mon siège.
— Je t’ai déjà expliqué que nous n’avons pas ce genre de relation.
Il replie la convocation, la range soigneusement dans l’enveloppe déjà mal en point, et me tend le tout. Je la lui arrache pratiquement des mains.
— Pas ce type de relation ? Pourtant, tu couches bien dans son lit, si je ne m’abuse !
Ce n’est pas dans la nature d’Olivier de se mêler de mes affaires et encore moins d’être aussi inquisiteur. Un doute m’assaille. Je ronge mon frein pendant que la serveuse dépose les pizzas fumantes devant nous, tout en se penchant en avant pour m’offrir une vue profonde sur son décolleté. Je l’ignore et attends qu’elle nous laisse pour attaquer à mon tour.
— Pourquoi ces insinuations à propos de Lola ? Emma t’a dit quelque chose, c’est ça ?
Olivier repousse ses couverts de chaque côté de son assiette et s’adosse dans le fond de sa chaise.
— Emma est inquiète pour elle.
— Tout le monde se fait du souci pour elle, maugréé-je. Je te l’ai déjà expliqué, avec Lola, c’est surtout une histoire d’amitié.
— Mais tu couches avec elle. Tu es certain qu’elle est sur la même longueur d’onde ?
Qu’est-ce qu’il insinue ? Bien sûr que j’en suis sûr. Pourquoi la voix aigrelette de madame Lamothe se rappelle-t-elle soudainement à mon bon souvenir ?
— Affirmatif. D’ailleurs, j’étais prêt à mettre les voiles au moment où elle a perdu son boulot. Elle commençait à devenir trop entreprenante à mon goût.
— Tu vis toujours avec elle, insiste-t-il.
— Je ne l’ai pas quittée uniquement parce que le moment n’était plus approprié, je ne laisse pas une amie à terre.
— Tu as trente-six ans, Raf. Tu n’en as pas assez de jouer les saltimbanques, de changer de filles, d’adresses, tous les quatre matins ?
— Et devenir pantouflard comme toi ? Ah ça, non, merci. Écoute Olivier, j’ignore où tu veux en venir, mais je ne me mêle pas de ta vie, alors reste en dehors de la mienne. Tu rêves de te réveiller chaque jour auprès d’Emma, de lui faire plusieurs mioches (le premier est déjà en route), d’acheter une maison avec une barrière blanche et un clebs, libre à toi. Mais par pitié, ne m’encourage pas à en faire autant.
Olivier se rembrunit. Il reprend ses couverts et mastique sa pizza avec acharnement, sans ajouter un mot.
C’est vrai, quoi ! Il a sa part de responsabilité dans cette histoire. Je ne pouvais pas le voir sans qu’Emma lui colle au basque, et la plupart du temps, Lola les accompagnait. Elle était toujours là à faire le ballant lors des dîners chez eux, ou de nos sorties communes. L’année dernière, elle m’a appelé la veille de la Saint-Valentin. Elle avait le bourdon et prétendait que cette fête était ignoble parce qu’elle laissait de côté une partie de la population : les célibataires.
Je me souviens avoir plaisanté pour lui remonter le moral. J’ai fini par lui proposer de sortir de notre côté, en toute amitié. Elle m’a pris au mot et nous nous sommes rejoints après son travail, dans une salle obscure pour visionner le dernier thriller à la mode. Le choix du film n’était pas innocent, nous voulions éviter de nous trouver dans une pièce remplie d’amoureux passant leur temps à se bécoter. Quelques heures plus tard, je me retrouvais dans son lit, à poil.
Une histoire d’un soir, sans lendemain, nous étions d’accord. Seulement, après une semaine sans nouvelle, elle m’appelait pour me proposer une « sexe-coloc ». Elle habitait un appartement hérité de sa grand-mère qui lui coûtait une blinde en frais annexes. Ma contribution serait la bienvenue, et il n’y avait pas de mal à allier l’utile à l’agréable.
Sur le principe, j’étais d’accord, d’autant plus qu’à cette époque, j’étais dans une galère de mon côté. Alors, j’ai accepté et emménagé dans la pièce accolée de la sienne. Assez rapidement, elle m’a convaincu d’installer mes affaires auprès des siennes. Ma chambre devenant ainsi mon espace de travail. Cette fois encore, j’ai acquiescé sans me poser trop de questions.
— Tu crois que Lola voudrait plus ?
— Emma le croit, ça me suffit, grogne mon ami visiblement vexé par ma virulence. Un conseil mec, si tu ne tiens pas plus que cela à elle, arrêtes les frais tout de suite. Inutile de lui faire perdre son temps et de perdre le tien.
Il hèle la serveuse et lui demande l’addition.
— Je vais devoir mettre les choses à plat. De toute évidence, j’ai déjà trop reporté cette discussion. J’attendais qu’elle aille mieux, mais…
Je réfléchis et ajoute :
— Cela risque de faire bizarre quand nous nous retrouverons tous ensemble.
Olivier s’empare de la note que vient de déposer l’employée en nous foudroyant d’un coup d’œil courroucé. Il se lève, place les deux mains sur le plateau de la table en se penchant vers moi et accroche son regard perçant au mien.
— Il fallait y penser avant de te glisser dans les draps de la meilleure amie de ma femme.
Oups !
OceanofPDF.com