Rafael (French Edition)

Florence Charbaut · Chapitre 36 sur 43

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Rafael (French Edition)

Chapitre 36

 

Caro

 

Un halo de clarté envahit progressivement la nébuleuse obscure qui me

brouille la vue.

— Elle se réveille, va chercher le docteur !

Un claquement de porte résonne dans ma tête et m’arrache au passage une grimace de douleur. J’ai toujours imaginé que le ciel était un grand espace ouvert, un peu comme un open space, où les âmes errent en veillant sur leurs proches restés sur terre. Derrière les nuages, elles épient tout et tremblent en nous voyant prendre de mauvaises décisions.

La douleur devient de plus en plus lancinante. Est-ce que l’on est censé souffrir après la mort ? Ça, c’est rosse ! On nous promet monts et merveilles à propos de l’au-delà. D’un autre côté, personne n’en est jamais revenu ! Finalement, tout ceci n’est que de la poudre aux yeux.

Une lueur vive me transperce le ciboulot quand j’essaie d’ouvrir les yeux, ma tête pivote dans un mouvement automatique. Une infirmière vient d’ouvrir le store. Mes paupières papillonnent avant de s’entrouvrir. Ma mère sanglote derrière l’épaule d’un homme en blouse blanche, penché vers moi.

— Pouvez-vous me dire votre nom ?

— Réponds au docteur, ma chérie.

Je ne suis donc pas morte. J’obéis à l’injonction maternelle en déclinant mon identité. Un nouvel élancement me vrille le crâne. Un pivert prendrait mes méninges pour un tronc d’arbre que cela ne m’étonnerait pas, et il y met tout son cœur, le bougre !

Le médecin continue ses questions ridicules, le visage anxieux de ma mère m’oblige à me prêter à ce jeu idiot.

— Tout est parfait. Le temps fera le reste, après un traumatisme crânien, il n’est pas surprenant que le patient montre une amnésie dissociative, ce n’est pas le cas de votre fille.

Je roule les yeux d’indignation, il s’adresse à mes parents alors que je suis là, devant lui.

Mon père le remercie. Je ne l’avais pas repéré dans son coin. Ses yeux

sont rougis et ses cheveux en batailles ne présagent rien de bon, il est rare qu’il soit négligé, je dirais même que c’est la première fois que je le voie aussi débraillé.

Je détaille l’ameublement minimaliste en évitant de remuer la tête.

Aucun doute n’est possible, je suis dans une chambre d’hôpital. Comment suis-je arrivée là ?

Il y a une fenêtre. Une fenêtre ? Un éclair survient. J’étais prisonnière dans une pièce, les volets étaient barricadés par des planches clouées. J’ai échoué dans mes tentatives de négociation avec ma geôlière, elle ne voulait rien n’entendre. Il fallait que je sorte.

Je me revois transporter le siège et l’escalader une première fois pour

trouver une faille à l’unique ouverture. J’ai réussi avec beaucoup de mal à retirer les deux planches en bois qui protégeaient les vitres. Hélas, il n’y avait pas de poignée sur l’encadrement, je suis redescendue afin d’enrouler le drap autour de mon bras en guise de protection (j’avais vu une scène similaire dans un film). Je suis grimpée sur la chaise, j’ai pris mon élan.

Après un premier échec, j’y ai mis plus d’ardeur, le support a vacillé et

j’ai perdu l’équilibre. Et puis plus rien. Je ne me souviens de rien.

Je suis fatiguée, ma tête me fait affreusement mal. Les silhouettes de mes parents s’obscurcissent peu à peu et je replonge dans les ténèbres.

À mon réveil, Carla se tient à mes côtés et enserre ma main.

— Salut, murmuré-je.

— Bonjour, la belle au bois dormant ! Tu nous as fichu une sacrée trouille. Je te défends de recommencer, tu m’entends !

Son index bat la mesure devant mon nez, un geste qu’elle répète souvent avec sa fille.

Pourquoi parle-t-elle si fort ? J’affiche un rictus de douleur en portant les doigts à ma tempe droite, ils n’effleurent pas mes cheveux, mais détectent quelque chose de plus rugueux.

Carla s’assoit sur le bord du lit en m’attrapant la main pour interrompre

toute exploration capillaire.

— Désolée, dit-elle en baissant d’un ton, mais nous avons eu tellement peur pour toi. Tu as une grosse bosse, enfin un peu plus que cela. Le médecin a dû te faire quelques points de suture. Rassure-toi, ils sont situés au niveau du cuir chevelu, la cicatrice ne se verra pas. Je te conseille de ne pas trop y toucher pour le moment.

Elle devient plus sérieuse.

— Te souviens-tu de ce qu’il s’est passé ?

— Pas vraiment, j’allais chez Rafael, il y avait une femme allongée sur le sol, j’ai voulu lui porter secours, ensuite je me suis réveillée dans une chambre. Où est Rafael ? A-t-il été averti ?

Le regard de Carla se fait fuyant.

— Tu as été enlevé, Caro. Un policier attend derrière la porte pour t’interroger si tu te sens capable de répondre à ses questions, bien sûr.

— D’accord, dis-lui d’entrer.

L’homme en question est plutôt massif et plus proche de la retraite que du début de carrière. Au vu de la bedaine qui étire son pull vert sapin, je ne miserai pas sur lui pour courir derrière les voleurs. Avec sa bouille ronde, sa barbe et ses yeux doux, il n’aurait aucun souci pour se faire recruter en fin d’année pour jouer le rôle du gros bonhomme rouge.

Il se présente avec un sourire avenant et s’installe sur la chaise

qu’occupait Carla. Je le renseigne le plus précisément possible, réponds à ses nombreuses questions, et lui relate le peu de souvenirs qui me revient de mes heures de captivité. Curieusement, quand c’est à mon tour de vouloir m’informer, il dévie la conservation ou botte en touche.

À la fin de notre entretien, l’unique chose qu’il a concédée à me confier

est que le couple qui m’avait séquestrée est désormais derrière les barreaux. Il s’agit d’un dénommé Carlos Herero que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam. Pourquoi cet homme s’en est-il pris à moi ? Mystère !

À mon réveil, le lendemain, je me sens nettement mieux et je suis bien décidée à me confronter à ma sœur. Cette fois, elle ne pourra pas s’en sortir par une pirouette. Quand je pense qu’hier elle s’est pratiquement sauvée pour esquiver mes questions en prétextant qu’elle devait récupérer Sofia à l’école !

Son comportement fuyant et l’absence de Rafael me tourmentent. Certes, nous ne nous sommes pas expliqués, cependant, je suppose qu’il a été informé de ma mésaventure. Or, je n’ai aucune nouvelle de lui. Il n’est pas venu à mon chevet et n’a pas cherché à me contacter.

À plusieurs reprises, j’ai attrapé mon téléphone pour composer son

numéro, ma lâcheté m’a obligé à raccrocher. Je suis bien déterminé à tirer les vers du nez de ma sœur, je suis sûre qu’elle en sait bien plus qu’elle ne veut m’en dire.

Celle-ci arrive et stoppe net en me découvrant debout. Elle referme la porte derrière elle et vient m’embrasser avant de me scruter attentivement.

— Tu as meilleure mine.

— L’intensité de la douleur diminue de jour en jour et je n’ai pas trop mal dormi cette nuit, l’infirmière m’a donné un cachet pour dormir. J’ai hâte de sortir d’ici.

— Tu as reçu un choc à la tête, tu dois te ménager.

Je me laisse choir sur le lit.

— Je n’en peux plus de rester enfermée, je n’ai pas pour habitude de ne pas bouger. Et puis, il me tarde de voir Rafael.

Carla dévie le regard en fouillant dans son sac à main.

— Tiens, c’est un cadeau de ta nièce.

J’attrape la page avec le sourire. La puce m’a dessinée avec un bandage sur le front, une dizaine d’empreintes de ses lèvres sont parsemées sur la feuille.

— Mon rouge à lèvres y est passé, se lamente sa mère. Tu pourras l’ajouter sur la porte de ton frigo.

Je dépose le précieux présent en évidence sur la table de chevet. Un silence s’étire, Carla s’agite sur son siège en se tortillant les doigts.

Je fronce les sourcils avec suspicion.

— Que me caches-tu ?

— Oh, et puis flûte ! De toute façon, il faudra bien te le dire un jour ou l’autre.

— Me dire quoi ?

— Rafael ne viendra pas. Il est rentré à Paris.

Mon sang ne fait qu’un tour tandis qu’une boule grossit dans ma gorge, j’ai la sensation d’étouffer. Une souffrance sans commune mesure irradie mon être, une larme dévale le long de la joue.

— Ce… ce n’est pas possible, bégayé-je.

— Je suis désolée, Caro. J’ignorais comment te l’annoncer.

Il n’est pas parti sans me dire au revoir, pas après ce que nous avons partagé. Un espoir subsiste.

— Il va revenir, n’est-ce pas ? Il a dû s’absenter pour régler un litige ou je ne sais quoi en France.

— Non, Caro, il ne reviendra pas. Il m’a avoué qu’il n’était pas fait pour vivre ici. Il va vendre la boutique et l’appartement.

Mes yeux s’écarquillent.

— Et Manolo ? Il le laisse tomber lui aussi ?

— Je l’ignore.

La souffrance ressentie par mon traumatisme crânien n’est rien à côté de celle qui me perfore le cœur. Carla tente de m’apaiser, mais rien ne peut atténuer la douleur. Mon corps est secoué par des sanglots. Ma sœur attend que la crise se calme en me prenant dans ses bras pour me réconforter.

Je ne parviens pas à réaliser, il m’a quittée sans un mot, sans même me

prévenir. Cela ne lui ressemble tellement pas ! Néanmoins, nous étions en froid. Je refusais d’entendre ses explications, il a dû se lasser ou croire que je rompais. Je n’ai pas eu l’occasion de lui avouer mes sentiments, et maintenant il est trop tard.

 

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