Rafael (French Edition)

Florence Charbaut · Chapitre 6 sur 43

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Rafael (French Edition)

Chapitre 6

Caro

 

Je descends les quelques marches en me cramponnant à la barre d’appui,

plus que quelques mètres, et je serai enfin chez moi. Le chauffeur me salue d’un signe de la main et referme les portes en accordéon avant de se fendre dans la circulation.

La journée a été chargée ; pas moins de cinq groupes à gérer en ce

samedi. Je vais pouvoir souffler un peu, enfin, pas totalement. Je peux faire une croix sur ma soirée tranquille. Je rêverai de visionner ma série préférée allongée sur mon lit. Hélas, ce ne sera pas possible : c’est le grand soir, celui de mon premier rencard.

Cette sortie, je ne la sens pas, mais alors, pas du tout. J’aurais annulé cette mascarade sans hésitation, seulement, mon beau-frère m’a téléphoné au lendemain de ce maudit dîner chez eux.

Il voulait s’excuser de s’être laissé entraîner dans les plans farfelus de sa

femme. Puis, il m’a supplié de me prêter au jeu. Selon lui, je ne risque rien, sinon de passer un bon moment.

Devant ma défiance, il m’a avoué que ma sœur broyait du noir depuis

quelque temps. Elle a deux obsessions, la première concerne cette grossesse qui se fait désirer. La seconde est de me caser à tout prix. Allez savoir pourquoi ! Je suis très bien comme ça, moi. Célibataire et fière de l’être.

Alvaro fait tout pour que son premier vœu aboutisse rapidement, en vain. Le moral de sa femme diminue au fil que les mois passent, il cherche un dérivatif pour atténuer sa morosité. Et cette diversion, je vous le donne dans le mille ; moi et ma vie amoureuse ou plus exactement le désert de ma vie affective.

Devant ces arguments, j’ai fini par capituler. Malgré ses airs

dictatoriaux et ses manigances à vouloir tout régenter, j’adore ma sœur. Et si je peux aider à la sortir de son état dépressif, eh bien, je le ferai.

Chaque jour, avant de regagner mes pénates, je passe saluer mes parents et ce soir ne déroge pas à la règle. Je retrouve mon père assis dans le canapé, ses lunettes sur le bout du nez et son quotidien ouvert sur les genoux. Il lève à peine le visage lorsque je dépose un baiser sur son front ridé.

Je rejoins ma mère attablée dans la cuisine, elle est occupée à éplucher les légumes pour le potage du souper.

Après l’avoir embrassée, je prends un couteau dans le tiroir, et

m’installe face à elle. Elle suspend son geste en m’épinglant de ses yeux bruns.

— Tu es de sortie ce soir, me semble-t-il. Tu ferais mieux de te préparer à la place de perdre ton temps ici.

— J’ai encore plusieurs heures devant moi, répliqué-je.

Elle pose les mains de chaque côté du tas de pelures grossissant à vue d’œil, posé devant elle.

— Une femme n’a jamais trop de temps pour se faire belle avant un rendez-vous galant.

Il est inutile de la contrer lorsqu’elle a une idée en tête. Je suis fatiguée. Écouter ses tirades sur la façon de me comporter pour ne pas déplaire à cet homme est au-dessus de mes forces. Cela ne manquera pas d’arriver à un moment ou un autre de la conservation. Je préfère battre en retraite et mettre ce temps libre à profit pour me délasser.

Je me relève, résignée.

— Je constate que tu te montres raisonnable.

— À demain, maman.

— À demain, ma fille, et profite de ta soirée.

À demi allongé sur mon lit, les pieds reposant sur le sol, dans une bassine d'eau chaude à laquelle j'ai ajouté quelques gouttes d'huiles essentielles décontractantes, je savoure cet instant de quiétude.

Une musique douce s'échappe en sourdine de mon enceinte, je somnole

à moitié lorsque des coups frappés à ma porte me font sursauter.

— Caro, je viens de voir maman, je sais que tu es là. Ouvre-moi !

Carla ! Il ne manquait plus qu'une visite impromptue de ma sœur pour parfaire cette journée.

Je me redresse et attrape la serviette pour essuyer mes pieds grosso modo, tout en jetant un œil à mon réveil, posé à côté de mon lit. Mes yeux s'écarquillent découvrant les chiffres : 18h30. J’ai dû m'endormir sans m'en rendre compte.

Carla s'acharne de nouveau, elle tambourine de plus belle.

— J'arrive … inutile de défoncer ce pauvre battant qui ne t'a rien fait.

J'ai à peine le temps de déverrouiller la serrure qu’elle débarque dans la pièce tel un boulet de canon. Elle me jette un regard noir en s'apercevant que je suis loin d’être prête.

— J'en étais sûre, fulmine-t-elle. Jamais je n'aurais dû te faire confiance ! Tu comptes te rendre au restaurant dans cet état ?

Son ton réprobateur me fait culpabiliser.

— Non… Non, bien sûr que non, bégayé-je, penaude.

— Allez, hop, hop à la douche pour commencer.

De gestes furtifs de la main, elle me pousse vers la salle d’eau. J’ouvre la bouche pour protester et m'abstiens au moment où je la vois étaler sur mon lit tout un attirail de pots dont je préfère ne pas connaître le contenu. Sans demander mon reste, je m'enferme dans la salle de bain, bien décidée à n’en sortir que lorsque le champ, enfin, ma chambre, sera libre. Évidemment, ma chère sœur ne l'entend pas de cette oreille.

Les cheveux séchés et bouclés par ses soins, mon visage transformé par une ribambelle d’artifices magiques. Je me contemple dans le miroir sans vraiment me reconnaître.

— Dépêche-toi de passer la robe. Il ne te reste plus beaucoup de temps si tu ne veux pas arriver en retard.

— Le maquillage et la coiffure, c'est déjà pas mal, non ? maugréé-je. Et puis, j’ai toujours entendu dire qu’il fallait se faire désirer.

— Hâte-toi au lieu de bavasser.

— Je porte des pantalons toute l'année, pourquoi devrais-je être vêtue d’une robe ce soir ? C'est un peu tromper ce pauvre homme sur la marchandise, non ?

Carla roule des yeux en me tendant un vêtement.

— Enfile cette robe et cesse de faire l'enfant. J’ai l'impression d'être face à Sofia, même ta nièce est moins récalcitrante que toi.

— Elle n’a que six ans.

Mais tu verras, ma belle, une fois qu’elle aura attrapé une quinzaine d’années si tu peux encore la diriger à la baguette, pensé-je intérieurement en me débattant avec les manches de cette satanée robe.

— Pour répondre à ta question, peu importe que tu portes des jeans pour travailler. Ce soir, tu dois mettre tous les atouts de ton côté. Tu as des jambes superbes, c’est un sacrilège de ne pas les montrer davantage. C'est souvent la première impression qui compte, et il se souviendra de tes gambettes, tu peux me croire ! Quant à le faire poireauter, il vaut mieux éviter. Alvaro m’a avertie que son collègue est pointilleux sur les horaires.

Pour résumer, je vais passer la soirée en compagnie d’un chiant. Super !

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