Rafael (French Edition)
Chapitre 7
Caro
J’arrive sur les lieux du rendez-vous dont j’avais obtenu l’adresse par
SMS quelques jours plus tôt, provenant d’un numéro inconnu. Un message succinct, sans fioriture. Un nom de restaurant avec une heure, suivie de trois points d’interrogation, le tout signé d’un certain Juan.
Il ne fallait pas être devin pour comprendre qui se cachait derrière ces mots. Je lui ai répondu de la même manière et un bref OK avait conclu notre accord.
Mon prétendant n’avait pas cherché à engager la conversation par
messagerie interposée. Ne sachant que penser de son manque d’intérêt, je l’avais ignoré également.
Mon regard explore le lieu de notre rencontre. Je suis déçue. Le resto ne paie pas de mine malgré le fait qu’il soit situé près du centre-ville. Carla désirait que je l’épate par ma tenue vestimentaire, lui, est loin de me rendre la pareille en sélectionnant cet endroit désuet et dépourvu de charme.
Je garde néanmoins cette première impression pour moi, et passe la
porte d'entrée d'un pas peu rassuré, en scrutant les alentours.
L’intérieur n’est pas lumineux, mais ne crée pas une ambiance romantique pour autant. On croirait plutôt que les propriétaires ont choisi d’éteindre certains spots par souci d’économie ou pour éviter que les clients inspectent de trop près le contenu de leurs assiettes. Mauvais signe.
J’avance de quelques pas. La plupart des tables sont libres, ce qui est étonnant pour un samedi soir. Je repère une famille avec des enfants, deux couples qui doivent avoisiner l’âge de mes parents, et un homme seul, de dos.
Un serveur s’approche en me saluant gentiment. Je lui rends un sourire hésitant, légèrement embarrassée.
Je n’ai pas anticipé mon arrivée ni la façon d’annoncer que je suis
attendue par un illustre inconnu dont j’ignore pratiquement tout, et surtout le nom. La poisse !
Excepté l’individu attablé qui me tourne le dos et qui ne semble pas montrer une attention particulière aux nouveaux arrivants, je ne remarque aucun homme esseulé.
Il est plus que probable que mon rencard ait du retard ou pire, qu’il
m’ait posé un lapin. Avouer la réalité au serveur très mignon n’est pas une option, je prends mon courage à deux mains et requiers d’un ton qui se veut assuré.
— Je souhaiterais une table pour deux, s’il vous plaît. J’ai rendez-vous avec un ami et il n’est pas encore arrivé.
Je ne mens pas vraiment, disons que j’enjolive la vérité pour ne pas perdre la face devant l’apollon se tenant devant moi.
— Vous êtes le « date » de Juan, n’est-ce pas ? demande le garçon sexy tout sourire.
Mes joues s’embrasent. Où se trouve le trou de souris le plus proche pour que je puisse m’y cacher ?
Incapable d’articuler une parole, j’acquiesce de la tête.
— Il est déjà là, suivez-moi, je vous prie.
À ma grande surprise, il me guide vers la table de l’homme repéré un peu plus tôt. Le recto du personnage n’était pas très engageant, dos voûté et calvitie bien prononcée. Je découvre rapidement que le verso n’est guère mieux. Quelle idée est passée dans l’esprit de mon beau-frère de me présenter cet individu ? Il est plus vieux que moi d’une bonne quinzaine d’années !
Une bedaine commence à pointer et le haut de son crâne est dépourvu
du moindre cheveu. C’est à croire que ceux-ci ont fui son vertex pour se donner tous rendez-vous sur les tempes, en passant par l’occipital, formant ainsi une sorte de couronne brune parsemée de filaments blancs.
Mais le pire du pire reste la moustache décorant le haut de sa lèvre
supérieure. Ces poils sont rédhibitoires pour moi, je hais les moustaches depuis toujours. Toute personne qui me côtoie le sait, y compris mes proches. Je réserve un chien de ma chienne à Carla et à ce traître d’Alvaro.
Le garçon a disparu après m’avoir fait un clin d’œil explicite. Le collègue de mon beau-frère m’attend et pourtant il ne surveille absolument pas les allées et venues de l’établissement. Bizarre ! Il est toujours absorbé par sa lecture alors que je suis debout, à deux pas de lui.
Je toussote pour l’avertir de ma présence. Il daigne enfin relever le nez
de son smartphone et se redresse un peu pour m’accueillir. Comprenant que la galanterie n’est pas son fort, je contourne la table, pas plus grande qu’un mouchoir de poche, tire ma chaise et m’installe face à lui.
— Carodilla, je suis enchanté de faire votre connaissance, déclare-t-il en me présentant sa main.
Je fronce le nez en entendant mon prénom que je déteste et lui présente ma main.
— Moi de même, Juan. Mais, je vous en prie, tous mes amis m’appellent Caro.
Il enserre mes doigts en me les broyant au passage.
— Quel dommage d’estropier un si joli prénom ! Pour ma part je préfère Carodilla, décrète-t-il en me lâchant enfin les phalanges.
Le serveur sexy nous interrompt, ce qui m’empêche de répliquer. Il nous donne les menus pour que nous fassions notre choix, je m’empresse d’ouvrir le mien et me plonge à l’intérieur pour me donner une contenance.
— Je vous conseille le poulet frit, il est excellent.
J’ignore la recommandation et continue l’inspection de la carte. Décidément, cet homme marque que de mauvais points !
La première impression, si importante aux dires de ma sœur, n’est pas
bonne du tout. Plongée dans cette réflexion, je n’ai pas entendu le serveur revenir vers nous.
— Nous optons pour deux poulets frits avec leur accompagnement, intime Juan sans prendre la peine de me consulter. Et une bouteille de vin, Carlos, celui que vous me servez habituellement sera parfait.
Je referme sèchement la carte, non sans avoir remarqué au préalable que les mets commandés sont les moins onéreux de la liste. Le dénommé Carlos s’empare des menus et disparaît en cuisine, tandis que l’homme assis face à moi s’adosse à la chaise en me détaillant sans vergogne.
Ses iris bleus polaires me passent au microscope sans aucune gêne. Je le
laisse faire sans baisser le regard, en m’interrogeant des conclusions qui découleront de cet examen approfondi.
— Vous avez dépassé la trentaine, je convoitais une compagne un peu plus jeune.
Ben voyons ! Plus goujat que ce mec, tu meurs !
Je pose mon coude droit sur la table et installe le menton sur ma main, sans le quitter des yeux.
Faire un esclandre n’est pas une option. Je m’astreins au calme par
égard pour Alvaro. Les deux hommes travaillent ensemble et je ne désire pas que cette entrevue désastreuse déteigne sur l’ambiance du bureau.
Heureusement, les plats sont servis rapidement. Je mastique mon morceau de poulet avec hargne, tout en observant Juan à la dérobée.
— Vous venez souvent ici, n’est-ce pas ?
Il repose les couverts de chaque côté de son assiette et essuie son abominable moustache d’un coup de serviette.
— C’est un peu ma cantine, je l’avoue. La nourriture n’est pas mauvaise et le coût abordable. J’ai tout calculé. En prenant en compte l’essence pour se rendre au supermarché, le temps passé à faire les courses et à cuisiner, le prix des aliments et de l’eau pour la vaisselle, et je ne parle pas de l’électricité pour ceux qui possèdent une machine. Pour moi, le plus rentable est de dîner ici. Bien sûr, lorsque je serai en couple ce sera différent. Ma compagne me concoctera de bons petits plats. Au fait, cuisinez-vous Carodilla ?
— Absolument pas ! J’avoue me nourrir exclusivement de conserves achetées dans le commerce.
Et toc ! Mon nez va finir par s’allonger de la même façon que celui de Pinocchio. Je mens volontairement pour contrecarrer les attentes de cet ignoble individu et ça fonctionne.
Son enthousiasme se fane aussi vite qu’une rose sous un soleil de
plomb, je le vois se ratatiner sur sa chaise. Nul doute que je viens de doucher ses espoirs et perdre des points. Cela me va, car je n’ai pas l’intention de côtoyer de près ou de loin un homme aussi imbu de sa personne et je ne parle pas de ses idées rétrogrades. La femme derrière ses fourneaux, un plumeau à la main et qui attend patiemment le retour de son mari, très peu pour moi !
— Ce n’est pas bien grave. Il faudra juste que nous investissions dans des leçons et le tour sera joué. Je pense qu’au final, l’opération sera rentable, même si je n’ai pas tous les chiffres en main.
Il plaisante, n’est-ce pas ? C’est une caméra cachée, je suis filmée. Carla et Alvaro vont surgir et se moquer de moi.
Carlos revient débarrasser nos assiettes et nous propose un dessert.
Je réfute avant que Juan ne réponde pour moi. Je veux expédier ce
supplice le plus rapidement possible. Juan réclame l’addition.
Une question me taraude. Va-t-il exiger que nous la partagions ? À cette
pensée, j’ébauche un pâle sourire qui ne passe pas inaperçu auprès de mon compagnon de table.
— Je vois que vous savez vous montrer sensée, ma chère. Un dessert ne serait pas raisonnable et ne fera pas disparaître vos petits bourrelets disgracieux.
Ma mâchoire se décroche devant sa muflerie.
Je me lève et tourne les talons sans un mot. Juan interpelle Carlos et lui
ordonne d’ajouter le montant de ce dîner abracadabrant sur sa note. Il me rejoint au moment où je m’apprête à quitter les lieux.
— Carodilla, ne vous sauvez pas ! Nous n’avons pas planifié notre seconde rencontre…
Je me retourne pour lui faire face. Il a déjà dégainé un agenda électronique.
— La semaine prochaine, ce serait bien. Je suppose qu’il me faudra attendre jusqu’au troisième rendez-vous pour vous inviter à passer la nuit chez moi.
Trop, c’est trop ! Je le plante sur le trottoir et me sauve en courant. Dépression ou pas, j’en connais une qui va m’entendre !
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