Rafael (French Edition)

Florence Charbaut · Chapitre 31 sur 43

Pages du PDF

Rafael (French Edition)

Chapitre 31

 

Rafael

 

Le commissaire Sergio Blanco arrive trente minutes après mon coup de

fil. C’est un homme imposant d’une bonne soixantaine d’années avec un ventre proéminent et des cheveux poivre et sel. Il caricature tout à fait le style de mec qui passe plus de temps derrière un bureau que sur le terrain. J’avoue que je ne m’imaginais pas du tout celui qui avait aidé mon père de cette façon.

Il serre toutes les mains dès son entrée dans le salon et donne une

accolade à mon voisin avec qui il échange quelques banalités. Il est évident que ces deux-là se connaissent, reste à savoir en quelles circonstances. C’est d’ailleurs le cafetier qui prend les commandes et lui explique la situation.

— Je peux consulter le mot, demande l’homme d’une voix grave.

Je le lui tends sans discuter, il ébauche une grimace en sortant une paire de gants en latex d'une de ses poches.

— Argh ! Inutile d’effectuer une recherche d’empreintes après ça.

— Vous ne trouverez que les miennes, je suis le seul à avoir touché le papier, rétorqué-je sèchement.

Contre toute attente, le commissaire se met à ricaner en se postant devant moi. Il me dévisage un moment, je me sens soudainement tout petit malgré nos statures semblables. Il ne m’aura pas, j’ai déjà eu des déconvenues avec des loustics beaucoup plus coriaces. Je tiens bon et ne détourne pas le regard. À ce petit jeu-là, je peux être fort, moi aussi !

— C’est donc toi le fils de Pablo, j’ai pris l’habitude de baptiser ton père par son nom d’emprunt pour ne pas corrompre sa nouvelle identité, c’était plus simple. Ton papa nous parlait beaucoup de toi, n’est-ce pas, Manolo ? Je remarque que les chiens ne font pas de chats, tu es aussi susceptible que lui. D’ailleurs, tu lui ressembles beaucoup.

Mon regard passe du sexagénaire à Manolo. 

— Vous vous connaissez tous les deux, n’est-ce pas ?

— Sergio rendait régulièrement visite à ton père. Il n’était pas rare qu’ils viennent s’installer à une table pour siroter une bière, nous avons fini par sympathiser.

— Nous avons tous les trois la même passion pour les cartes, renchérit le flic.

Devant ma mine altérée, il explique.

— Le poker. Mais revenons à ce qui m’amène aujourd’hui.

J’avance la main vers le papier qu’il a toujours entre les doigts.

— Je ne comprends pas ce qu’ils espèrent. Je suis arrivé ici avec en tout et pour tout un sac de voyage. Je ne possède rien.

Le policier se masse le front.

— Pablo était persuadé qu’un jour ou l’autre, tu paierais pour ce qu’il a fait. Ce papier prouve qu’il n’avait pas tort.

— Vous voulez dire que Caro a été kidnappée à cause du vol commis il y a plus de trente ans ?

J’ai du mal à imaginer une telle chose. Pourquoi maintenant ? Pourquoi avoir attendu toutes ces années ? Cela ne rime à rien.

— Pablo nous avait restitué les bijoux dérobés ainsi que quatre diamants.

Sergio marque un temps d’arrêt pour tenir son auditoire en haleine.

— Seulement, il y en avait cinq dans le pochon subtilisé. Nous avons cherché cette dernière pierre partout. Nous avons passé le véhicule de Pablo, celui qui avait servi au braquage, au peigne fin. Nous avons aussi inspecté à la loupe chaque centimètre carré du trottoir devant la bijouterie, en vain. Personne n’a jamais retrouvé le diamant manquant.

— Sous-entendez-vous que Pablo l’aurait subtilisé ?

L’homme fourre ses mains dans les poches de son pantalon.

— Je l’ai longtemps soupçonné, c’est vrai. C’était quelqu’un d’intelligent et il avait besoin d’argent pour commencer une nouvelle vie. J’ai gardé un œil sur lui, mais je me suis fourvoyé. Vos parents ne vivaient pas dans l’opulence, je dois le reconnaître.

— Où est-il passé dans ce cas ?

— L’hypothèse la plus plausible, celle qui a été retenue pour clore le dossier est celle qu’il serait tombé dans une grille d’égout lorsque le jeune Nico a lancé le butin en direction du carreau ouvert, avant de s’écrouler sur le sol.

— Ou alors un heureux promeneur l’aura découvert et ramassé et gardé pour lui, commente Manolo.

Le commissaire hausse les épaules.

— Nous ne le serons jamais, quoi qu’il en soit, le caillou n’a jamais refait surface.

— Vous… vous pensez que c’est à cause de ce diamant que ma sœur a été enlevée ? Comment allons-nous pouvoir discuter avec eux si nous ne le possédons pas ? bredouille l’unique femme présente dans la pièce.

— En enquêtant, tout simplement. Comme vous pouvez le constater, l’objet de la transaction n’est pas indiqué, pas plus que le lieu de l’échange. Cette affaire sent l’amateurisme à plein nez, vous pouvez me croire, affirme-t-il en désignant ses narines. Ils vous recontacteront. Tu seras en première ligne Rafael. Visiblement, ils t’ont choisi comme interlocuteur, ce qui semble logique puisque tu es l'héritier de Pablo. Tu dois te préparer à parlementer avec eux et trouver les mots pour gagner du temps. N’oublie pas de demander des preuves de vie de l’otage.

Clara laisse échapper un cri.

Le commissaire arpente la pièce, une main dans la poche de son pantalon, l’autre occupé à tirer sur sa barbe. Cette manie l’aide sans doute à mettre de l’ordre dans ses idées.

Nous l’observons tous silencieusement, n’osant pas interrompre les

rouages de son cerveau d’enquêteur. Je suis prêt à toutes les concessions qu'il faudra, et à le regarder tourner en rond toute la nuit, si ça peut aider à retrouver Caro saine et sauve. On entendrait une mouche volée, seuls les pas de Sergio Blanco et les reniflements répétitifs de Carla brisent le calme.

Le couple et Manolo sont assis sur le canapé, je reste debout, accolé

contre un mur, la mèche de Caro serré dans mes doigts.

Le commissaire s’immobilise.

— Qui était au courant pour cette histoire de braquage ?

— Je l’ai appris il y a un mois et demi de la bouche de ma mère. Caro était là, elle aussi. Je l’ai évoqué devant sa famille le mardi suivant.

— Mmh, mmh, répond Sergio en se frottant la barbe. Qui était présent autour de la table ?

Il pivote vers Carla qui bondit sur ses pieds.

— Vous ne pensez tout de même pas que nous avons colporté cette triste affaire hors de nos murs ? fulmine-t-elle, excédée.

— Je ne crois rien, Madame, j’énumère des hypothèses, c’est tout.

Carla se rassoit entre son mari et Manolo.

— Vous seriez surprise de savoir le nombre de personnes qui laisse fuiter des confidences sans vouloir a mal, parfois même sans s’en apercevoir. Je présume que ce n’est pas votre cas ?

— Vous présumez bien ! rétorque-t-elle sèchement en croisant les bras sur la poitrine.

Je dois reprendre les rênes sinon ces deux-là risquent d’en arriver aux mains.

— Nous n’étions pas beaucoup, uniquement Carla et son mari ici présent et monsieur et madame Perez, les parents de Caro.

— Madame Delgado, voudriez-vous avoir l’obligeance de contacter vos parents afin de vous assurer de leur discrétion à ce propos.

Des éclairs de fureur traversent les yeux de la jeune femme, elle attrape son sac et s’éloigne d’une démarche raide vers la cuisine.

Alvaro profite de l’absence de son épouse pour avouer.

— Il se peut que j’aie évoqué cette histoire au bureau, je suis désolé.

Le policier sort un calepin de son veston en relevant un sourcil.

— C’est-à-dire ?

— J’en ai parlé avec mon collègue Esteban.

Encore lui ! Ce prénom revient décidément un peu trop dans la discussion à mon goût. Alvaro se contorsionne pour me regarder dans les yeux.

— Ne le prends pas mal, il insistait pour revoir Caro. J’ai été obligé de lui dire qu’elle était avec quelqu’un et qu’elle t’avait présenté à la famille, signe que votre relation était sérieuse. C’était pour le décourager. C’est un coureur, précise-t-il en direction de Blanco qui n’en perd pas une miette.

— Un don Juan que tu n’as pas hésité à lui mettre dans les pattes !

— Je croyais qu’il avait changé, il envisageait de se caser.

— Vous réglerez vos divergences plus tard. Revenons à l’histoire qui nous préoccupe, voulez-vous ? Pouvez-vous me donner l’identité ainsi que les coordonnés de votre collègue, s’il vous plaît.

J’écoute distraitement Alvaro indiquer les renseignements demandés, il certifie que l’homme n’est pas chez lui et qu’il résidait ces derniers jours dans le berceau de la jet set. Je n’entends plus rien, tout se brouille, si ce mec a touché à Caro, je le tue. Tant pis si je passe le restant de ma vie en prison à expirer ce crime.

— Mes parents n’ont rien dit à personne, notifie Carla en entrant dans le salon.

— Bien, je pense que ce sera tout pour ce soir, déclare Sergio en replaçant son calepin dans le veston.

— C’est tout ! Mais… mais et ma sœur !!!

— La journée a été rude pour tout le monde, il faut vous reposer

Il prend l’escalier, Carla l’apostrophe avant qu’il ait atteint la troisième marche.

— Alors, c’est ça, la polizia ! Vous allez vous coucher pendant que ma sœur risque sa vie !

— Qui vous a dit que j’allais me coucher, Madame Delgado ? Certainement pas moi. En revanche, il est évident que vous avez besoin de repos. Croyez-en mon expérience, il ne sert à rien d’attendre éveiller toute la nuit ici, il ne se passera rien.

Il continue sa progression vers la réserve. Alvaro a déjà enfilé sa veste et présente la sienne à sa femme qui la revêt sans faire d’histoire. Nous rejoignons Sergio qui nous attend dans le magasin, un cigare éteint à la main.

Le couple Delgado prend congé, Sergio n’est plus si pressé de partir.

— Dès que cette affaire sera dernière nous, il faudra que nous nous retrouvions autour d’une table, mon garçon. Je me ferais un plaisir de répondre à toutes les questions qui te trottent dans la tête. Ton père était sacrement fier de toi, tu sais. En attendant, essaie de dormir un peu.

OceanofPDF.com