Rafael (French Edition)
Chapitre 39
Caro
Les jours ont passé formant ainsi des semaines qui se sont additionnées
en mois pour constituer un semestre entier. Six mois que je n’ai pas vu Rafael, six mois que je survis sans lui.
Je ne l’ai jamais recontacté, j’ai été tenté à plusieurs reprises de
supprimer son numéro, je n’ai pas pu m’y résoudre, peut-être un jour…
Pour oublier, je me suis réfugiée dans le travail en multipliant mes
heures et en acceptant tous les remplacements. Parallèlement, je rends visite à Manolo et lui apporte de l’aide dès que je le peux, c’est-à-dire pas très souvent. Je ne l’ai pas laissé tomber, lui aussi a de la peine, elle transperce dans son regard.
Nous n’abordons jamais le départ de Rafael, le prénom du français est
banni. J’ai appris accidentellement qu’il finançait les frais liés à son remplacement lors d’une visite du commissaire Blanco. Eh oui, il s’avère que l’homme qui m’a tirée des griffes de mes geôliers fréquente occasionnellement l’établissement, il est même ami avec le cafetier.
Je ne connais toujours pas la raison de cette séquestration. Sergio m’a
vaguement expliqué qu’il s’agissait d’une histoire de famille et qu’ils s’étaient trompés de proie. Je suis en quelque sorte une victime collatérale. Je n’ai pas fait grand cas de ses éclaircissements intervenus au lendemain du départ de Rafael, j’étais trop mal, rien n’avait d’importance. Aujourd’hui, cet argument me semble invraisemblable.
Octobre est parmi nous depuis trois jours, les températures dépassent encore les 30 degrés. Je remonte la Calle primienta en pleine confusion, trouver un logement locatif n’est pas si facile que je le pensais, il me faut revoir mes prétentions à la baisse.
Je désirais un appartement avec deux chambres en vue de recevoir Sofia
lorsqu’elle sera en âge de me rendre visite. Un petit royaume rien qu’à moi où personne n’ira fureter dans mes affaires, idéalement situé proche de mon secteur de prédilection afin de pouvoir me déplacer à pied sans faire usage d’une voiture particulière ou des transports en commun ; depuis ma mésaventure, j’appréhende à les emprunter.
Je viens de visiter trois logements, aucun ne correspondait à mes souhaits.
L’agent immobilier m’a fait comprendre que mon budget n’est pas à la
hauteur de mes ambitions, soit je supprime une pièce soit je m’éloigne du quartier de Santa Cruz,il faut que je choisisse.
Occuper le studio n’est plus possible. Les relations avec ma famille se
sont détériorées depuis ma brouille avec Carla. Ma benjamine a encore joué la carte de l’ingérence en remplissant un bulletin d’adhésion sur site de rencontre à mon insu, j’ai boycotté les dîners du mardi soir en contrepartie.
Une dispute mémorable s’en est suivie, les mots ont dépassé nos
pensées et jeté un froid glacial sur nos rapports. Elle m’a reproché de rester sur mes acquis, sous-entendant qu’il était confortable d’être logé aux frais de la princesse alors que j’avais proposé à plusieurs reprises un dédommagement à mes parents. Est-ce ma faute s’ils ont toujours refusé ?
En réfléchissant bien, elle n’a pas tort. Il est temps pour moi de prendre
mon envol, de tourner une page en changeant de lieu de vie, mais aussi de travail.
Tout ici me rappelle ce que j’ai perdu. Je me souviens de notre premier
regard échangé chaque fois que je commente devant la tombe de Christophe Colomb, je crois l’apercevoir dès que j’arpente la Plaza Donã Elvira. Encore hier j’ai cru l’entrevoir dans la foule en raccompagnant un groupe à leur bus stationné sur le boulevard. Tout me ramène à lui et cela devient insoutenable.
Je traverse le square, plongée dans mes réflexions, je bats des paupières en redressant la tête en direction du café. Un homme lui ressemblant sillonne entre les tables, un plateau à la main. C’est encore un coup de mon imagination, je me frotte les yeux pour chasser cette apparition.
Le serveur me tourne désormais le dos, me donnant ainsi le loisir de le
scruter plus attentivement. Un détail me frappe rapidement, ses cheveux sont coupés bien trop court pour que ce soit Rafael. C’est officiel, je deviens folle.
J'approche de la terrasse et le garçon redresse la tête avec un sourire. Je suis prise d'un malaise, tout se met à tourner autour de moi. Ce sourire enjôleur, ces yeux rieurs, je les reconnaîtrais entre tous. Je dois fuir avant de me ridiculiser en m'évanouissant à ses pieds. Je recule et rebrousse chemin.
— Caro, attends, crie une voix que je pensais bien ne plus jamais entendre.
Des larmes de rage me voilent la vue, je fuis ce fantôme venu me narguer. Pourquoi est-il revenu ? Je ne me sens pas prête à lui faire face.
Un bruit de pas se rapproche, j'accélère la cadence sans pour autant me mettre à courir, il y a trop de monde et ma vue est obscurcie par les larmes. Une main m’enserre le bras et m'oblige à m'arrêter. Rafael est face à moi, une expression figée sur le visage.
— Qu'est-ce que tu fais ici ? Ta pimbêche siliconée t’a encore fichu dehors, c’est ça ? Alors tu t'es dit « tiens, pourquoi ne pas me faire consoler par cette pauvre Caro ? » Désolée, mais ça ne marche plus ! Tu peux repartir d'où tu viens.
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