Rafael (French Edition)
Chapitre 16
Caro
Je passe une bonne nuit malgré la journée fastidieuse de la veille et me
lève en super forme. Le sentiment de superbe qui m’a bercée jusqu’au sommeil n’y est pas étranger. Pour une fois, je ne me suis pas laissé monter sur les pieds. J’ai osé dire ce que je ressentais et énoncer mes griefs au principal intéressé.
Un nouveau jour, un nouvel homme. J’éclate de rire devant mon miroir tellement ce concept me semble irréel. J’enchaîne les rendez-vous comme Sofia les sucreries, c’est dire !
J’ai reçu plus d’invitation la semaine passée qu’au cours de la dernière
décennie. Bon, d’accord, Carla n’y est pas étrangère. Mais pour une fois, cette invitation n’est pas de son fait.
Je n’attends rien de mon entrevue avec Rafael. J’ignore la raison qui
m’a poussée à ouvrir la bouche pour lui proposer de se voir aujourd’hui. Peut-être est-ce la déception perçue lorsque je rejetais chacune de ses tentatives ? Ou le sentiment de culpabilité ressenti alors qu’il n’avait pas hésité à voler à mon secours et à celui des deux retardataires ? Quoi qu’il en soit, je lui dois bien ces quelques heures. Il m’a retiré une sacrée épine du pied, car le chauffeur voulait repartir sans le couple d’étourdis, me les laissant ainsi sur les bras. J’ai dû déployer un trésor de diplomatie pour l’astreindre à la patience. C’est finalement un peu d’argent qui l’a convaincu de faire preuve de plus de mansuétude.
Des coups tambourinés à la porte me font sursauter, j’en lâche mon lait pour le corps qui atterrit dans le lavabo en prononçant une flopée de jurons. Il ne me faut pas longtemps pour deviner qui s’annonce à cette heure matinale : Carla.
Elle avait décrété qu’elle viendrait récupérer son bien, prétextant en
avoir besoin. Mon œil ! Ce joli morceau de tissu dormait depuis des mois au fond d’une penderie. Je ne suis pas dupe, elle vient débriefer. Elle désire que je lui raconte la journée de la veille dans les moindres détails, curieuse comme elle est ! Elle ne va pas être déçue !
Mon enquiquineuse de sœur réitère ses coups. Je lâche un soupir, tout
en enroulant un drap de bain attrapé à la va-vite autour de mon corps.
Carla hausse un sourcil dubitatif en m’apercevant habiller en tout et pour tout d’une serviette qui ne cache pas grand-chose.
— Je ne dérange pas, j’espère ? dit-elle en pénétrant dans la pièce tout en sculptant partout autour d’elle.
C’est à croire qu’elle s’attend à découvrir un adonis nu planqué dans un recoin. Elle va jusqu’à lancer un coup d’œil dans ma salle de bain dont la porte est restée entrouverte.
— Je me doutais que tu passerais, mais pas aux aurores, grommelé-je en étouffant un bâillement. La robe est là.
Je désigne de la main le vêtement suspendu à un cintre et remisé dans sa housse.
— Cela me gêne de te la rendre dans cet état, c’était déjà sympa de ta part de me l’avoir prêtée. Es-tu certaine de ne pas vouloir attendre afin que je la fasse nettoyer ?
— Il est presque midi ! Oh, toi, tu n’as pas dû t’ennuyer hier, s’écrie-t-elle joyeusement en remuant son index devant mon nez. Pour la robe, je m’en occuperai dans la semaine. Alors, raconte.
Elle s’installe sur le bord de mon lit, l’unique endroit où l’on peut poser son postérieur confortablement dans mon micro studio.
— La mariée était belle et la cérémonie longuette.
Je souris intérieurement devant sa mine dépitée. J’imagine qu’elle s’attendait à autre chose, d’ailleurs, elle mouline des deux mains pour me signifier d’enchaîner. Seulement, ce matin, j’ai envie de jouer la coquine et de m’amuser avec ses nerfs. Je décide de la faire lambiner et passe mettre un grand tee-shirt qui me sert de chemise de nuit avant de tout lui raconter.
— Ils ont respecté les vieilles traditions. Lolita portait une superbe robe en soie noire et un voile en dentelle. Je suis partie avant la fin, j’ai loupé le moment où un invité les encercle autour de la cordelette ressemblant à un chapelet. Comment s’appelle-t-elle déjà ?
— El Lazo. Comment ça, tu es rentrée avant la fin ?
— Bref, le repas était succulent et le lieu magique. Pourtant, cette journée a été la plus minable de mon existence.
— Et tu t’es enfuie, termine-t-elle, consternée.
— Je m’ennuyais et mes orteils me faisaient tellement mal que je ne pouvais plus mettre un pied devant l’autre. Figure-toi qu’Esteban n’était pas à ma table, et puis il était trop occupé à faire le joli cœur auprès de la sœur de la mariée. Remarque, ça n’avait pas l’air de lui déplaire à celle-là. Que voulais-tu que je fasse ?
— Pourquoi as-tu laissé cette fille lui faire les yeux doux ? Il faut que tu apprennes à te battre, Caro, sinon nous n’y arriverons jamais.
Nous ?
Je la rejoins et m’assois à la tête du lit. Je m’appuie contre le mur en prenant soin de caler mon oreiller derrière mon dos pour plus de confort. Je plie les jambes et entreprends de lui relater la façon dont j’ai été écartée de la table d’honneur et l’horrible comportement de mon cavalier tout en me massant les orteils. Au fur et à mesure de mon récit, les traits de ma sœur se durcissent.
— Je t’avais prévenue, j’ai accepté de l’accompagner pour lui rendre service. C’est toi qui émettais toutes sortes d’hypothèses farfelues sur l’issue de cette sortie. Néanmoins, sa désinvolture à mon égard m’a blessée, je ne m’attendais pas qu’il m’ignore de la sorte.
— J’avais mis tant d’espoir en lui, s’insurge-t-elle en venant me rejoindre. Je pensais naïvement qu’il tomberait à tes pieds en te voyant.
Sa déception m’émeut. Je l’attrape par le cou et la serre contre moi. Nous restons ainsi quelque temps, comme nous le faisions quand nous étions enfants et que l’une de nous deux en avait gros sur le cœur. Je ferme les yeux pour apprécier ce moment fugace de complicité.
Carla s’écarte d’un coup sec.
— Enfin ce n’est pas la fin du monde, scande-t-elle en me frappant la cuisse. Hier, je pensais au fils Canuto. Comment s’appelle-t-il déjà ?
— Louis, réponds-je d’une voix atome.
— C’est ça. Je constate que tu te souviens de lui, c'est bon signe. Savais-tu que maman était toujours en contact avec sa mère ? Elles se sont rencontrées il n’y a pas si longtemps et il paraît qu’il est célibataire.
— Stop ! Tu m’avais promis.
— Tes premiers rencards n’ont pas été à la hauteur de tes attentes, je te le concède. Tu es déçue, ce que je comprends aussi. Mais est-ce une raison pour baisser les bras ? Crois-tu que les athlètes olympiques accèdent à leur meilleur niveau du premier coup ? Non. Ils tombent, se relèvent, et recommencent jusqu’à ce qu’ils atteignent le but désiré. Ils n’abandonnent jamais.
— Je ne vois pas le rapport. Je n’ai jamais eu l’ambition de me lancer dans une carrière sportive.
Carla s’énerve. Elle quitte le lit et arpente la pièce.
— Arrête de jouer les idiotes. On verra si tu feras toujours la maligne lorsque tu auras l’âge de nos parents et que tu te rendras compte que tu es passé à côté de ta vie. Tu dois persévérer jusqu’à trouver le bon.
De guerre lasse, je ferme les paupières, ma tête retombe lourdement contre le mur. Carla ne lâchera pas l’affaire, me caser est devenue une marotte obsessionnelle. Il faut que cela cesse, qu’elle me laisse tranquille.
— Qui te dit que je n’ai pas rencontré quelqu’un ?
Elle plonge ses prunelles ébène dans les miennes et me sonde du regard, sans doute pour deviner si je mens ou pas. Est-ce que j’affabule ? Oui et non. Pourtant, je ne cille pas devant son introspection oculaire.
— Je te rappelle que pas plus tard hier, tu étais encore célibataire.
— Je n’ai jamais prétendu ne plus l’être. Je t’annonce seulement que j’ai rencontré quelqu’un.
Elle se rapproche en plissant les paupières tel un fauve s’apprêtant à se jeter sur une proie.
— Qui ? Où ? Quand ? Comment ?
— C’était avant-hier. Il est français et s’appelle Rafael et…
— Pfff… encore un de tes touristes, me coupe-t-elle. Il va prendre du bon temps avec toi et repartir dans son pays. Adios, Caro, et merci pour la partie de jambes en l’air.
— Non, je ne crois pas. J’en serai plus sur lui tout à l’heure, nous devons nous voir cet après-midi.
Carla me lance un regard soupçonneux.
— Tu es sûr que c’est prudent d’y aller seule ? Après tout, tu ne le connais pas vraiment. C’est peut-être un piège.
— Il faudrait savoir ce que tu veux !
— J’ai une idée. Donne-moi l’adresse, et je vous suivrai discrètement. Si ça tourne à l’aigre, compte sur moi pour appeler du renfort.
Elle plaisante, là ? Non, visiblement, elle est sérieuse. J’éclate de rire en imaginant le tableau.
— Écoute, Carla, tenté-je de la raisonner en gardant mon calme. Je suis assez grande pour savoir ce que j’ai à faire. Retourne chez toi et occupe-toi de ta fille et de ton mari. Ce sera mieux pour tout le monde.
Devant son scepticisme, j’ajoute :
— Je te promets de t’appeler dès que je rentrerai pour te rassurer.
Elle finit par hausser les épaules.
— OK, je capitule. Après tout, si ce mec te plaît, c’est l’occasion parfaite pour te remettre en selle, mais j’en te supplie protège ton petit cœur.
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