Rafael (French Edition)
Chapitre 28
Caro
Je suis devenue un robot. Une sorte d’androïde dernière génération
exécutant toutes les tâches quotidiennes automatiquement. J’affiche un sourire factice et une fausse joie de vivre au travail et retrouve mon visage de clown triste tous les soirs, dès la porte de mon modeste studio refermée. Je n’ai plus d’appétit, ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi, mes kilos disgracieux se sont enfin fait la malle.
Revoir Rafael est au-dessus de mes forces, alors j’ai changé l’itinéraire de mes visites. Je ne m’arrête plus sur la place Donã Elvira pour un moment de détente, les vacanciers n’effectuent plus leurs achats à cet endroit. J’adorais pourtant cette place ombragée et l’ambiance qu’elle dégageait. Ça aussi, je l’ai perdu.
J’ai aperçu Manolo de loin mercredi, il m’a saluée d’un signe de la main avec un petit sourire triste. Je suis navrée qu’il pâtisse de ma décision, mais je ne prendrais pas le risque de m’effondrer en croisant mon ex-petit ami en compagnie de sa copine.
Quand je ne travaille pas, je me terre chez moi, occultant les dîners hebdomadaires de ma sœur.
Je reviens directement après ma journée de travail en évitant de rendre
visite à mes parents. Je n’ai de toute façon guère de temps, j’ai requis auprès de ma supérieure davantage d’heures pour m’occuper l’esprit, si bien que je rentre tard. Je n’ai pas bénéficié d’un seul jour de congé depuis cette fameuse nuit. Ma famille s’inquiète pour moi, ma sœur m’inonde de messages depuis que je lui ai annoncé notre rupture sans m’appesantir sur les raisons. Inutile d’ajouter de la commisération à mon désespoir, je ne le supporterai pas.
Je n’ai pas revu Rafa. Il a tenté de me joindre des dizaines de fois et m’a envoyé une multitude de SMS que j’effaçais au fur et à mesure, sans les lire. J’ai fini par bloquer son numéro pour pouvoir me reconstruire et retrouver ma vie d’avant. Une vie solitaire, sans homme, sans amour, sans trahison.
Ma cheffe m’a octroyé un jour de repos, je me suis rebiffée arguant que je n’en avais nullement envie. Elle n’a pas pris de gants pour me demander depuis combien de temps je ne m’étais pas regardé dans un miroir. La délicatesse et elle, ça fait deux ! Après tout, les robots ont sans doute besoin que l’on appuie sur le bouton « pause » de temps en temps !
Bénéficier de ce répit ne fait pas mon bonheur. Je dois m’occuper l’esprit, j’ai donc décidé de ranger mon armoire. Mauvaise idée, car cela m’a évoqué le tri effectué dans celle de Pablo et j’ai de nouveau été noyée par un torrent de pleurs.
Je retourne mes étagères pour trouver mon sweat favori avant de me rappeler qu’il est encore chez Rafael avec le restant de mes affaires. J’ai totalement oublié de demander à Carla de les récupérer. Je me dépêche de la contacter, autant en finir une bonne fois pour toutes.
[Cc, ça va ? Peux-tu me rendre un service ?
La réponse ne tarde pas à s’afficher.
[Tu te souviens de mon existence ? Tout dépend dudit service.
OK, elle m’en veut.
[C’est important.
[J’arrive.
Carla est réactive et n’a pas perdu de temps pour sauter sur l’occasion. Je me précipite dans la salle de bain et recule en apercevant mon reflet dans le miroir, entre ma chute de poids et le travail harassant des deniers jours, je ne vais pas couper à un sermon.
J’essaie de camoufler les dégâts du mieux que je le peux, mais il est
évident que cela ne suffira pas.
Mes yeux sont cernés, mes joues creusées, même mes cheveux
paraissent plus ternes qu’avant. Je renfile mon masque de bonheur quelques minutes avant l’arrivée de mon enquiquineuse de sœur, celui-ci se fissure dès que Carla s’avance vers moi et m’étreint avec force.
— Comment vas-tu ? s’enquiert-elle en plongeant ses iris inquisiteurs dans les miens.
— Je me porte bien, ne t’inquiète pas, assuré-je d’une voix trop éraillée à mon goût.
— Bien sûr que je me fais du mouron pour toi ! Sofia te réclame, les parents sont sens dessus dessous et moi je me fais un sang d’encre. Nous t’aimons et tu ne nous laisses aucune chance de te venir en aide.
Elle s’écarte légèrement sans pour autant me libérer et me détaille de haut en bas.
— Tu as maigri. Si c’est à cause de ton frenchy, oublie-le et passe à autre chose. Tiens, Alvaro m’a déclaré qu’Esteban lui parle régulièrement de toi. Il regrette son comportement lors du mariage de son frère.
Ah non ! Elle ne va pas recommencer avec cette histoire.
— Tu me prends pour qui, Carla ? explosé-je. J’ai le cœur brisé et tu ne penses qu’à me refourguer avec un naze !
Oups, elle m’a fait sortir de mes gonds et je me suis vendue toute seule.
— Tu voulais que je te rende un service. Quel est-il ?
Surprise qu’elle ne rebondisse pas sur ma bévue, je m’empresse de lui expliquer la situation.
— J’ai laissé quelques vêtements et affaires de toilette chez lui. J’espérais que tu irais les chercher pour moi.
Carla serre les lèvres, je me doute que cette mission lui déplaît.
— J’irai à la condition que tu me racontes tout.
Elle s’installe sur le bord de mon lit, croise les jambes et attend sagement que je me décide. Nos regards se rencontrent, je comprends que je n’y couperai pas. Elle tapote la place à ses cotes pour m’inviter à la rejoindre. Je m’exécute. Elle enlace mes doigts pour m’inculquer un peu de sa force. Je me lance, lui dévoilant tout.
— Cette femme est grande, mince, raffinée. On dirait un top model. En gros, elle est tout ce que je ne suis pas. Je n’ai aucune chance à côté d’elle. Tu avais raison, Rafa se sentait seul et je lui ai servi de pis-aller, c’est tout.
— Mais quand vas-tu apprendre à te battre pour ce qui est important ? s’insurge ma sœur, les yeux luisants de colère.
Elle bondit sur ses pieds et avance de quelques pas avant de faire volte-face, les poings plantés dans les hanches.
— Et ton français n’a pas nié les allégations de cette fille ? s’étonne-t-elle.
Je secoue la tête de gauche à droite.
— Il n’a rien objecté et s’est contenté de baisser les yeux et de fixer le sol. J’ai alors compris qu’elle disait vrai. Il affirmait vivre en colocation, il s’est bien gardé de me dire que c’était avec sa copine.
— Mais, ensuite, vous vous êtes bien reparlé. Quelle explication t’a-t-il servie ?
— Nous n’avons pas conversé depuis cette nuit-là. C’était inutile. Que pouvait-on ajouter de plus ?
— Une explication. Il te devait bien ça, non ?
— J’ai bloqué son numéro. Il est même sûrement reparti avec elle depuis le temps.
Carla pousse un soupir éloquent. Ses yeux coulent vers mon téléphone abandonné sur la commode.
Elle le capture avant que je puisse le saisir, dessine le code du bout de
son index qui n’a visiblement aucun secret pour elle et réactive le contact banni.
Il t’a envoyé au moins dix messages par jour alors que tu ne lui réponds
pas. Je la vois froncer les sourcils tandis qu’elle en prend connaissance. Tiens, regarde ! Il jure que tout est terminé entre eux et qu’elle a repris un avion à destination de Paris.
Mon cœur manque un battement tandis que je la rejoins. Elle me tend l’appareil pour que je constate par moi-même.
— Qu’attends-tu pour aller le retrouver ?
J’hésite. Ma visite surprise ne va-t-elle pas l’incommoder ? Travaille-t-il au café ? Les dimanches ne sont pas des jours chômés en haute saison. Ce n’est pas encore le cas, mais je suis la première à reconnaître l’accroissement des touristes ces derniers jours.
— Je vais sûrement le déranger, j’irai demain en accompagnant un groupe.
J’ai la trouille et cela me laissera davantage de temps pour me préparer.
— Cesse de raconter n’importe quoi ! Allez, un peu de courage. Je vais me faire inviter chez les parents en attendant de tes nouvelles. Quand j’ai annoncé à mon cher et tendre que je devais te remonter le moral, il a décidé de rendre visite aux siens avec Sofia, ils ont prévu d’y rester tout l’après-midi. J’ai donc tout mon temps.
Tout en parlant, elle me met ma veste et mon sac à dos dans les mains.
— Et préviens-moi si tu ne rentres pas ! ajoute-t-elle juste avant de me pousser dehors. Elle appuie sa phrase d’un clin d’œil et referme le battant sur moi.
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