Rafael (French Edition)

Florence Charbaut · Chapitre 14 sur 43

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Rafael (French Edition)

Chapitre 14

 

Caro

 

Je détourne le regard tout en reculant d’un pas. Je dois m’arracher

d’urgence au magnétisme de cet homme. La lueur de tristesse traversant ses iris au moment où je refuse son invitation me heurte de plein fouet. Il m’a apporté son aide et j’ai conscience de le décevoir en prenant la fuite de cette façon. Trop d’émotions diverses se bousculent en moi, pourtant, je suis incapable de retenir les mots qui sortent de ma bouche. Certes, je ne suis pas libre ce soir ni demain, mais dimanche, je n’ai aucune obligation. D’ici là, j’espère avoir retrouvé mes esprits.

Son rictus soulagé me récompense de mon audace. Je prends congé et je me retourne une dernière fois pour lui faire signe, avant de m’engager sur le chemin allant à la cathédrale.

Le groupe patiente auprès de la statue El Giraldillo, face à l’entrée du monument. Après m’être présenté et avoir distribué des écouteurs à chacun d’entre eux, je place le micro devant ma bouche. C’est parti pour une heure trente de visite. 

Je connais mon texte par cœur, les mots sortent par automatisme, ce qui autorise mon cerveau à quelques divagations. Mes pensées rejoignent un certain français au charme et à l’accent irrésistibles.

Cet homme remue quelque chose en moi, cela ne m’était pas arrivé

depuis des mois voire des années. Les réactions de mon corps m’effraient, je crains de perdre le contrôle, de me ridiculiser, cela fait si longtemps…

Une femme me questionne et me tire de mes réflexions. Je décide d’arrêter d’extrapoler l’avenir.

La fin de la visite se termine comme toujours par un moment de liberté,

place Donã Elvira. J’espère apercevoir mon nouvel ami, en vain. Il n’y a personne. Le rideau de fer recouvrant la vitrine est descendu. J’avais cru percevoir une lueur d’intérêt dans son regard, je me suis encore trompée. Je ne comprends plus les codes comme le prétend ma sœur.

Rafa est charmant, il ne recherche probablement que mon amitié. Ce ne doit pas être évident de se retrouver dans un pays étranger, sans en comprendre la langue et sans connaître personne. Je me fais la promesse de l’aider à s’intégrer.

Il est 19 heures quand j’arrive chez Carla avec le vêtement que je porterai demain. Ma sœur expédie le dîner malgré les protestations de son mari. Le coup d’œil appuyé qu’elle lui envoie suffit à le calmer. Ces deux-là n’ont jamais eu besoin de mots pour se comprendre.

Dès la dernière bouchée avalée, Al rejoint son fauteuil fétiche devant le poste de télévision. Pour Sofia, c’est plus compliqué. Elle rechigne à aller au lit, tempêtant tout ce qu’elle peut pour avoir le droit d’assister au "défilé de mode " des grandes.

Face à son insistance et pour avoir la paix, sa mère finit par céder. De

toute façon, nous sommes vendredi et il n’y a pas école demain. Nous nous retrouvons donc toutes les trois dans la chambre parentale. Moi, plantée devant le miroir dans une robe qui me paraît soudainement immonde. Elles, assises côte à côte sur le bord du lit, retenant un fou rire.

Cette tenue acquise spécialement pour ma sortie avec Esteban s’avère être une horreur. Sous le halo des spots de la cabine d’essayage, j’étais pourtant certaine d’avoir trouvé la perle rare. À moins que ce soit le baratin de la vendeuse qui m’est induite en erreur.

Un doute m’assaille tandis que je me dodeline devant le reflet que me

renvoie le miroir. Je surprends les grimaces que font mes spectatrices, devenues étrangement muettes. Mes pires craintes se confirment lorsque Carla brise le silence.

— Je te signale que tu vas à un mariage, pas un enterrement.

Le ton est sec, sans appel. Cette robe qui me paraissait être un bon choix me donne vingt ans de plus. Je ne ressemble pas à une trentenaire bien dans sa peau, mais à une madone qui vient d’inhumer un être cher.

— Il est possible de l’agrémenter en l’accessoirisant, suggéré-je d'une voix chancelante.

Carla secoue la tête, consternée.

— Ce chiffon ne conviendrait même pas à maman. Encore heureux que je t’aie contrainte à cet ultime essayage. Je ne te raconte pas la tête d’Esteban demain, en te voyant arriver avec cette antiquité sur le dos.

— Si je ne lui plais pas, tant pis pour lui. Il pouvait demander à quelqu’un d’autre de l’accompagner, attaqué-je, froissée.

— Bon. Je pense que j’ai quelque chose pour toi.

Elle quitte la pièce et revient quelques instants plus tard, munie d’une housse. Carla dézippe la fermeture éclair et une robe corail apparaît.

— Passe ça, ordonne-t-elle en me la tendant. Je l’ai acquise sur un coup de folie, mais je n’ai jamais eu l’occasion de la porter.

Je comprends tout de suite que ce vêtement vaut une petite fortune, enfin toujours plus cher que le morceau de tissu informe bleu marine et blanc échoué à mes pieds. La texture est douce et soyeuse, la teinte vive et pétillante.

Il s’agit d’une robe portefeuille qui s’enroule autour du corps. Avec ma

gaucherie légendaire, je redoute le pire ! Un lien unit les deux parties et s’il se dénoue par un tour de passe-passe, me voilà en sous-vêtements devant toute l’assemblée. C’est à croire que ma sœur arrive à lire dans mes pensées et perçoit mes craintes.

— Il y a un bouton camouflé sous la ceinture et une pression au niveau du décolleté. Ils t’éviteront tout accident intempestif.

— Tu ressembles à une princesse, tìa, ajoute ma nièce, les yeux luisants d’envie.

Une princesse, c’est beaucoup dire. Mais, il est vrai que ce vêtement est magnifique et qu’il me va comme un gant. Le décolleté croisé met en valeur ma poitrine tout en affinant ma taille et en camouflant mes hanches trop rondes.

— Elle est faite pour toi, confirme sa mère après s’être reculée de deux pas pour m’inspecter sous tous les angles. Esteban va être sous le charme et va abandonner sa gitane.

— C’est quoi, une gitane ? rebondit Sofia qui ne perd pas une miette de nos échanges.

Carla lève les yeux au plafond, je la laisse se dépêtrer avec les questions de sa fille. Lorsque je lui ai annoncé qu’Esteban voyait une danseuse et que je n’étais qu’un pis-aller pour lui. Carla a balayé ce désagrément d’un geste de la main. Selon elle, s’il était vraiment épris de cette femme, il ne m’aurait pas invitée pour la remplacer et l’aurait imposée à sa famille. J’ai laissé tomber.

Quand ma sœur à une idée dans la tête, il est difficile de l’en déloger, je

suis bien placé pour le savoir.

Elle se place derrière moi, le miroir reflète son visage à côté du mien. Nous sommes si semblables et pourtant si différentes. 

 

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