Rafael (French Edition)
Chapitre 18
Rafael
La chape de plomb qui écrase mes épaules et tenaille mon cœur depuis
deux jours s’amenuise au fur et à mesure que Caro me narre ses déboires.
— Vas-y, ne te gêne pas, moque-toi de moi, tu n'attends que ça !
Elle prend un ton fâché, démenti par l’éclat amusé de ses yeux, tout en tendant une main vers le plat de tapas posé à mi-distance entre nous. Elle hésite, en choisit un, et croque un morceau délicatement tout en fermant les yeux pour le savourer. Sa gourmandise m’amuse.
— Pas du tout, je t'assure. Je suis heureux que les manigances de ta sœur n’aient pas fonctionné sinon tu ne serais pas assise en face de moi.
Elle réfléchit, immobile, le coude droit en appui sur la table, les restes de l'amuse-bouche en suspension au bout des doigts.
— Pas faux, concède-t-elle en enfournant le dernier bout du Péquillos farci entre ses lèvres.
Encore une fois, elle ferme les yeux, se délectant des saveurs qui encensent les papilles.
Seigneur, je souhaite devenir un tapas et finir sur ses lèvres !
— Bon, maintenant c'est ton tour.
— Que veux-tu savoir ?
— Tout.
Elle s’accoude à la table et pose le menton sur ses mains jointes, pour écouter un résumé condensé de ma vie. Je lui révèle les grandes lignes, enfin presque.
Je passe sous silence ma dernière relation et surtout la façon minable
dont elle s’est achevée.
— Et tu as décidé de rester, achève Caro, les yeux luisants d’espoir.
— Tout s’entremêle dans ma tête. Pour être tout à fait franc, j’ignore ce que je vais faire. Dans un premier temps, je dois trier les affaires de Pablo.
Je marque un moment d’arrêt, ne sachant plus comment prénommer celui à qui je dois la vie. Après tout, Paulo ou Pablo, quelle importance ?
— Son appartement est un vrai capharnaüm, il y a du boulot. J’ai déjà trié des choses, mais il devait être atteint de syllogomanie. Il y en a partout ! J’espère découvrir parmi ce bric-à-brac des pans de sa vie, avec un peu de chance, cela m’aidera à le comprendre et à trouver des réponses aux questions que je me pose.
Caro acquiesce d’un air entendu.
— Je te le souhaite, et tes grands-parents ?
— La famille de mon père ne s’est jamais manifestée, tant pis pour eux, affirmé-je d’un timbre un peu trop cassé à mon goût.
Caro doit ressentir mon mal-être, elle pose la main sur mes doigts en marque de soutien. Je m’éclaircis la voix en reprend :
— Ma mère vit à Malaga. Elle est venue rejoindre sa sœur à la mort de son mari. Mes parents sont nés ici, je ne sais plus si je te l’ai dit.
Elle réfute en secouant vigoureusement la tête.
— Ils se sont exilés en France pour trouver du travail, ma mère y est restée jusqu’à la retraite. Ma tante à une fille qui vit à Barcelone. Elle est mariée et a des enfants, mais je ne les connais pas.
— Il n’y a donc personne qui t’attend en France.
Je sens poindre une question dans son ton affirmatif. Tiens, tiens, cherche-t-elle à savoir si je suis déjà pris ?
— Personne, excepté Olivier. Nous passons moins de temps ensemble depuis qu’il est en couple et qu’il va être papa.
Et je pense le voir encore un peu moins maintenant que je ne suis plus avec la meilleure amie de sa femme ! Cependant, je garde cette réflexion pour moi, Caro n’a pas besoin de le savoir.
— Et ton travail ? s’enquiert-elle.
— Je peins, cela ne suffit pas à payer les factures, donc je fais de petits boulots supplémentaires pour arrondir les fins de mois.
Je me remémore l’ultimatum de Jack et la façon dont il m’a éjecté de son entreprise, sans aucune considération pour les services que je lui avais rendus auparavant.
Une idée se fraye alors doucement dans mon cerveau.
— Je n’ai pas pris de décision ferme et définitive à propos de mon avenir. La vie parisienne ne me manque pas autant que je l’aurais cru, et puis ma mère serait heureuse de me savoir ici, plus proche d’elle. Et il y a Manolo, le patron du café d’à côté.
— Oui, je me suis précipité chez lui l’autre jour.
— Il a des ennuis de santé, et réfléchis à céder son établissement. En attendant, je vais lui proposer mon aide.
Caro affiche une grimace.
— Il va sans doute recevoir la visite du clan Cortès.
Devant mon regard interrogatif, elle continue :
— Ce sont des vautours qui s’emparent des commerces du quartier. Je suis assez étonnée que l’un des deux fils ne t’ait pas encore démarché puisque tu es étranger et susceptible de vendre. Leur procédé est toujours le même, ils s’en prennent aux plus faibles. Ils guettent leurs futures proies de loin à la manière des prédateurs et lorsqu’elles sont fragilisées, ils lui donnent le coup de grâce.
— C’est-à-dire ?
— Ils négocient plus bas que le prix du marché et obtiennent le bien malgré tout, c’est exaspérant. Ils ont pour cible des commerçants ou artisans dans le besoin ou endettés. Ils ont acquis déjà cinq emplacements de cette façon. Le dernier en date était la boulangerie, un peu plus haut. Madame Quijada venait de perdre son époux et avait du mal à recruter un employé pour le remplacer. L’un des fils Cortès a réussi à l’embrouiller, arguant qu’elle ne trouverait jamais personne. Elle a cédé sous sa pression. C’est désormais l’enseigne d’une chaîne industrielle qui a ouvert ses portes.
— La municipalité laisse faire ?
— Ils sont malins et ne dépassent pas la ligne de l’inégalité. Tant que les contraintes liées au quartier sont respectées, et que les façades ne sont pas dénaturées, la ville ne peut rien faire. Je pressens que ton voisin va bientôt être contacté.
Elle regarde sa montre et s’aperçoit de l’heure tardive. Cela fait plusieurs heures que nous conversons, nous dévoilant tour à tour.
Je hèle la main pour appeler le garçon.
— C’est réglé, je te devais bien cela après le service que tu m’as rendu l’autre jour, conclut-elle, fière de sa manœuvre.
— Je n’ai pas pour habitude de laisser la note à mon invitée.
— Ce que je ne suis pas vraiment. Disons que la prochaine fois, elle sera pour toi et n’en parlons plus.
Je rebondis immédiatement.
— Quel soir de cette semaine es-tu libre ?
Elle lâche un rire cristallin devant mon empressement.
— À bientôt, Rafael.
— Hey ! Tu ne penses tout de même pas te débarrasser de moi si facilement ? Je te raccompagne.
— Inutile, je n’habite pas très loin.
— J’insiste, je m’en voudrais jusqu’à mon dernier souffle s’il t’arrivait quelque chose.
Ses épaules s’affaissent légèrement, je perçois le moment où elle capitule.
Nous sortons de l’établissement, la nuit est tombée et le temps s’est rafraîchi. Caro ressert les pans de son vêtement, je retire mon pull et le dépose sur ses épaules.
— Tu vas être gelé.
Elle proteste pour la forme, mais je suis certain qu’elle apprécie mon geste.
— Mais non, j’ai une veste chaude et n’oublie pas que je suis parisien, j’ai l’habitude aux températures basses.
Durant le trajet, Caro m’avoue demeurer dans une dépendance contiguë à la maison de ses parents. Nous débouchons dans une rue pavillonnaire, ma compagne semble plus fébrile.
— C’est ici, dit-elle en se tortillant les doigts nerveusement. Je te remercie de m’avoir raccompagnée, cela va te faire un bout de chemin pour rentrer. Je ne travaille pas dimanche prochain, si ça te dit, nous pourrions visiter Séville, ainsi nous serons quittes.
Elle vient déjà de régler le resto, c’est amplement suffisant, mais je ne vais pas me tirer une balle dans le pied en le lui faisant remarquer, alors j’accueille sa proposition avec enthousiasme.
Pourtant, elle détourne le regard, je ressens son anxiété. J’avance et me
penche vers elle afin de déposer un léger baiser sur sa joue, mettant ainsi un terme à son supplice.
— Bonne nuit, Caro, fais de beaux rêves. À dimanche, n’oublie pas.
Je recule à regret en ébauchant un rictus contrit, puis opère un demi-tour improbable. Je n’ai aucune envie de la laisser. Je marche à bonne cadence, en m’astreignant à ne pas regarder au-dessus de mon épaule, sinon je suis capable de la rejoindre en courant.
Arrivé au carrefour, je ne tiens plus, je ne peux pas m’empêcher de me
retourner. Elle est restée statufiée à l’endroit où je l’ai quittée. Elle me fait un dernier signe de la main et regagne son logement. Elle a disparu. La semaine va être longue.
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