Rafael (French Edition)
Chapitre 4
Rafael
Je quitte l’office notarial complètement sonné. J’avais extrapolé divers
scénarios plus improbables les uns que les autres à propos de ce rendez-vous. Pas celui-là. Jamais je n’aurais imaginé me prendre un train à grande vitesse en pleine face.
L’homme de loi me parlait, je n’écoutais plus. J’étais trop abasourdi.
Mon cerveau était au bord du burn-out, tandis que mon corps se noyait sous une pléiade d’émotions diverses. La stupéfaction, la colère puis le remords et le chagrin. Tout y est passé !
Mes pas me guident vers le troquet où m’attend Olivier. Il a accepté de m’accompagner, rongé de curiosité.
Je pousse la porte vitrée du bar et le découvre le téléphone vissé à l’oreille. Il soulève à peine les yeux de l’écran de son ordinateur quand j’échoue sur la chaise face à lui.
La pile de dossiers en attente capte mon attention. Je remercie le ciel de
ne pas avoir un boulot si rébarbatif.
Mon regard survole la pièce, elle n’a rien d’original. Cet établissement
est à mille lieues de celui dans lequel je bosse certains soirs. L’ensemble est un peu défraîchi, tout comme le barman derrière le zinc.
Olivier a établi son QG dans un coin retiré afin d’être tranquille. Il est
en télétravail et devrait être chez lui. Je l’observe attentivement, pressé de tout lui raconter. Son interlocuteur ne semble pas déterminé à le lâcher.
Pour tuer le temps et m’aider à avaler les décisions qui m’attendent, je
lève le bras pour interpeller le garçon. Il n’est pas dans mes habitudes de boire de l’alcool en journée, mais à cet instant précis, c’est exactement ce dont j’ai besoin.
Mon ami fronce les sourcils quand le serveur pose devant moi un verre
contenant un liquide limpide que je porte à mes lèvres et le descend d’une traite. Une vodka à dix heures du matin, ce n’est pas banal !
Mon geste alarme Olivier qui expédie son client en lui promettant de se
renseigner et de le recontacter dès qu’il aura glané les informations requises.
— Alors ? dit-il en croisant les bras sur sa poitrine.
Je joue avec mon verre, les yeux rivés sur celui-ci.
— Vas-tu enfin m’expliquer ce qu’il se passe ? insiste-t-il devant mon silence.
— Mon père est mort.
Je prononce ces mots pour qu’ils s’imprègnent dans ma tête. Cet homme ne méritait pas d’être qualifié de père, il était pour moi un géniteur, rien de plus. Je ne pensais pas que sa disparition m’atteindrait à ce point.
Mes sentiments sont diffus. Ils vont de la colère à son encontre, à la
peine de ne pas l’avoir connu. Je me retrouve déçu, tel le petit garçon que j’étais lorsque mes camardes me racontaient les aventures formidables qu’ils vivaient avec leur père. Le mien n’a pas voulu de moi, c’est un fait et je dois vivre avec. Il s’est fait la belle une semaine après mon retour de la maternité, dans les bras de ma mère, arguant qu’il n’était pas fait pour cette vie-là. Peut-être aurait-il dû y penser avant ? Nous ne l’avons jamais revu. Il nous a rayés de son existence.
Ma mère était trop fière pour s’abaisser à lui réclamer quoi que ce soit
et elle s’est tuée à la tâche pour subvenir à nos besoins.
Innocemment, je supputais qu’il était trop occupé pour venir me rendre
visite, qu’il travaillait à l’autre bout du monde, tout comme j’espérais un appel, une carte pour mon anniversaire ou encore un cadeau à Noël. Ma mère m’a révélé la triste vérité peu après ma majorité. Exit le doux rêve de le rencontrer un jour, je l’ai banni de ma vie comme il l’a fait de la sienne, refusant même de lui octroyer la moindre pensée, jusqu’aujourd’hui.
— Je suis désolé.
La voix d’Olivier me sort de mon état léthargique. Je relève le visage et remarque ses traits soucieux.
— Mouais, ce n’est pas comme si nous étions proches.
Un silence s’étire et il reprend :
— C’est arrivé récemment ?
— Il y a plusieurs mois, ils ont eu du mal à me retrouver.
Olivier a conscience que le sujet est épineux, il marche sur des œufs.
— Que lui est-il arrivé ?
— Je n’ai rien demandé.
Mon ami hèle le garçon et commande une nouvelle tournée. Surpris, j’arque un sourcil, il ne boit jamais quand il est censé prendre le volant.
Nous nous murons dans un silence, chacun plongé dans ses pensées.
Le serveur revient vers nous et dépose nos verres avant de s’éloigner.
— J’étais son unique enfant.
— Cela ne me surprend pas. Cet homme ne s’est jamais donné la peine de te rencontrer, il n’était pas fait pour en avoir.
— Donc son seul héritier, continué-je.
— C’est pour cette raison que le notaire t’a convoqué ?
— Oui, apparemment, il avait un peu d’argent et une maison en Espagne. Il vivait là-bas depuis des années.
— Ta mère y est partie passer sa retraite.
Je n’aime pas ce qu’il sous-entend.
— Je ne vois pas le rapport, riposté-je sèchement.
Olivier pose ses mains devant lui comme pour se protéger.
— Tout doux, l’ami.
— Désolé, je suis un peu sur la défensive. Je pense que je vais renoncer à la succession, je ne veux rien venant de lui, décrété-je en portant le verre à mes lèvres.
— Tu plaisantes ! Tu es dans la panade depuis des années, et tu refuserais cet argent ! Ne vois-tu pas ce que tu pourrais faire avec ce fric ?
Si si, je le vois très bien. Démissionner du boulot de merde que j’ai été obligé de prendre à cause du licenciement de Lola, me consacrer à ma passion et avoir enfin un logement à moi.
— Le notaire ne t’en a pas dit plus ?
Je sors une liasse de feuilles de la poche intérieure de mon veston et la lui remets.
Olivier les consulte attentivement et émet un long sifflement.
— Tu as vu la bicoque ?
Je secoue la tête en signe de négation. Il commence alors à taper avec frénésie sur son clavier.
— Elle est au plein cœur du quartier historique de Séville.
— Je m’en fiche, je n’en veux pas.
— Qu’est-ce que tu peux être têtu quand tu t’y mets ! Voilà ce que je te suggère, on y va et on voit sur place. Tu pourras même rendre visite à ta mère.
Je plante mes iris dans son regard sombre, interloqué par sa proposition.
— Et Emma ? Que vas-tu lui raconter ?
— La vérité, rien que la vérité. Et puis, changer d’air quelque temps ne nous fera pas de mal et te permettra de faire le point sur ce que tu veux vraiment.
D’un coup, je ne suis plus sûr de rien. Si Emma connaît la raison de ce week-end, Lola va en avoir vent. D’un autre côté, deux jours avec mon pote de toujours ne se refusent pas, tout comme l’idée d’aller embrasser ma mère. Nous ne nous voyons plus si souvent. Et puis, la curiosité me titille, comme si m’immiscer dans la vie de cet homme allait m’apporter les réponses aux questions que je me pose.
Olivier est penché sur son écran d’ordinateur, je parie qu’il est déjà en train de tout organiser.
Je profite de ce qu’un appel requiert son attention pour jeter un œil à la
page affichée. Bingo ! Il est sur un site de voyage et recherche un vol à bas coût.
— Il y a des prix intéressants, mais nous devrons partir le vendredi matin. Je réserve ?
— Tu sais bien que je n’ai pas une tune.
Il étire un sourire.
— Qu’à cela ne tienne, je t’avance le fric. Tu me rembourseras lorsque tu auras touché ton pactole, ajoute-t-il suivi d’un clin d’œil malicieux.
Deux heures plus tard, il me dépose en bas de la résidence. Olivier n’a pas mis longtemps pour orchestrer d’une main de maître la réservation des vols, de l’hôtel ainsi que celle d’un véhicule de location. Convaincre Emma de le laisser partir en ma compagnie a été plus difficile.
— Je viens te chercher ici, vers une heure du matin vendredi. Soit à l’heure.
— Aucun problème, à plus.
— Espérons, soupire-t-il alors qu’une barre soucieuse apparaît au travers de son front.
Il referme la portière, me fait un signe de la main et s’insère dans la circulation.
Je suis du regard l’arrière de son véhicule jusqu’à ce qu’il disparaisse.
Le plus difficile reste à faire. Je prends mon courage à deux mains pour affronter Lola.
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