Rafael (French Edition)

Florence Charbaut · Chapitre 10 sur 43

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Rafael (French Edition)

Chapitre 10

 

Caro

 

— C’est hors de question ! Comment peux-tu me demander une chose

pareille après le fiasco d’hier soir ?

— Une promesse est une promesse, rétorque Carla en regardant ses ongles comme si de rien n’était.

— Tu n’as donc rien écouté de ce que je t’ai raconté.

— Bien sûr que si ! Je suis désolée que ton repas ait tourné au désastre. Cela dit, après ton coup de fil, mon cher et tendre a entendu parler du pays. Il m’a avoué que ce Juan est un parasite, il traîne dans les couloirs et passe son temps à les épier pour colporter leurs faits et gestes au patron.

Une fureur identique à celle de la veille me prend. Après avoir quitté ce sale mec, sur le chemin du retour, j’ai téléphoné à ma sœur pour lui dite tout le bien que je pensais de ses plans absurdes. J’étais hors de moi et vociférais dans l’appareil. C’est en voyant les passants me regarder avec effroi que je me suis rendu compte que tout le monde profitait de mon courroux.

— Comment a-t-il eu le culot de me mettre un type pareil dans les pattes ?

— Parce qu’il y a été obligé. Juan est un ver dans une pomme. Il a entendu Al discuter de toi avec Esteban, et s’est immiscé dans la conversation. Il a sous-entendu que s’il n’avait pas le droit lui aussi a une chance avec toi, le patron en entendrait parler. C’est ainsi qu’il a arraché la promesse d’un rendez-vous. Alvaro était coincé.

Je plisse les yeux, suspicieuse.

— Ton mari a quelque chose à se reprocher ?

— Pas à ma connaissance.

— Dans ce cas, il aurait dû l’envoyer se faire voir.

Carla réfléchit, penche la tête sur un côté.

— L’expérience d’hier n’est pas une si mauvaise chose.

— Comment peux-tu prétendre une telle chose ? Ce n’est pas toi qui étais en face de ce misogyne !

— Tu es rouillée avec le sexe opposé, dit-elle en mimant des guillemets. Disons que cette soirée a servi à te remettre en selle, vois là comme une répétition générale avant une première si tu préfères.

Je secoue la tête, ulcérée par le peu d’estime qu’elle a de moi.

— Qu’est-ce que tu ne comprends pas dans : NE TE MÊLE PAS DE MA VIE ?

— Je t’aime, ma Caro. Je ne veux que ton bonheur, confesse-t-elle en papillonnant des cils.

Je sens ma colère s’effriter devant sa déclaration d’amour et sa bouille comique.

— Je te promets que si le rendez-vous de ce soir se déroule mal, je ne m’immiscerai plus jamais dans tes histoires de cœur.

— Tu me le jures ?

Ma sœur se place face à moi et lève la main droite.

— Croix de bois, croix de fer, si je mens j’vais en enfer.

— Je m’habillerai comme je veux.

Carla soupire en allant s’asseoir sur le bord de mon lit.

— D’accord, finit-elle par lâcher de mauvaise grâce.

— Tu me téléphoneras une heure après le début du rendez-vous.

Elle ouvre des yeux ronds.

— Pourquoi ?

— Je pourrai ainsi évoquer une urgence et m’éclipser, ton appel me servira d’alibi.

— OK.

Le ton employé n’est pas très convaincant.

— Promets-le-moi.

— C’est bon Caro, je viens de te répondre.

Devant mon expression douteuse, elle ajoute en soupirant.

— Je ferai sonner ton téléphone, ne t’inquiète pas. Maintenant, direction la salle de bain.

Je quitte mon appartement fardée et coiffée avec soin, la différence avec la veille réside dans le fait que j’ai pu me vêtir selon mes souhaits. Exit la robe au décolleté provocateur. Cette fois-ci, j’avais pris la précaution de poser mes vêtements près de la douche.

Je me doutais bien qu’il y avait peu de chance de la convaincre

d’annuler cette stupide rencontre. Carla m’a jeté un œil noir lorsqu’elle m’a vu apparaître dans un nuage de vapeur d’eau avec un pantalon noir et un pull vert sauge à l’encolure arrondie. Toutefois, ses lèvres sont restées scellées et elle a gardé ses objections pour elle. Une première !

J’aurais pu refuser ce second rendez-vous après le guet-apens d’hier, pourtant me voilà en route pour faire la connaissance d’un certain Esteban Peroti. J’ai accepté pour deux raisons. La première est la promesse arrachée à Carla de me laisser tranquille après cette ultime rencontre. La seconde est que ce mec m’intrigue, il a réussi à éveiller ma curiosité. Il ne m’a pas téléphoné ou contacté par message pour me fixer une heure et un lieu pour nous retrouver, mais il m’a fait parvenir une lettre par l’intermédiaire de mon beau-frère. Une belle écriture avec des mots qui m’ont touchée. Il ne m’impose rien, il déclare être ravi de faire ma connaissance même si le contexte est quelque peu particulier. Il me donne rendez-vous vers dix-huit heures sur la plazueta de Santa Ana.

Je suis surprise qu’il ait choisi le lieu retiré de Triana. Ce quartier est un

ancien repère de gitan, quelques familles y résident encore. Esteban fait-il partie de cette communauté ? Toujours est-il qu’il m’y attendra à la terrasse d’un café, une rose à la main pour que je le reconnaisse sans peine. Au pire, s’il me paraît louche ou qu’il ressemble à un gnome, je passerai mon chemin.

J’arrive dans le cœur de Triana, sur cette petite place arborée au loin du fleuve Guadalquivir. Il n’y a personne dehors et le lieu est loin d’être rassurant. Seul un homme est attablé, une rose rouge posée devant lui. Il a gardé son blouson et son cou est entouré d’une écharpe. Dans le sud de l’Espagne, les températures sont généralement douces en hiver, mais le vent s’est levé et les températures chutent vite après le coucher du soleil.

Le bruit de mes talons a dû l’alerter, car il tourne la tête vers moi et un

sourire embellit ses traits réguliers et fins. Il m’a repérée, je ne peux plus m’échapper. En ai-je seulement envie ? Non. Ses yeux bleu azur m’en dissuadent.

Il se lève à mon approche, me saisit délicatement les épaules et

m’embrasse sur les deux joues comme si nous étions de vieille connaissance.

Une bouffée de sa fragrance m’enivre légèrement, un mélange de santal

et de vétiver. Il tire une chaise pour que je prenne place et va se réinstaller sur la sienne, en face de moi.

— Esteban Peroti, je suis heureux de faire ta connaissance Coradilla.

Je note qu’il privilégie le tutoiement.

— Enchantée, mais, je t’en prie, mes amis m’appellent Caro.

Il esquisse un sourire malicieux.

— Cela veut-il dire que je fais partie de ceux-ci ?

Je me sens idiote. Carla a raison, j’ai perdu les usages et les codes de la séduction.

— Caro, cela me va, reprend-il devant mon silence. Ainsi, tu es la belle-sœur d’Al ? Ton beau-frère m’a beaucoup parlé de toi.

Je ne peux pas dire que la réciproque soit vraie. Je ne connais rien de cet homme et la situation me met de plus en plus mal à l’aise, à moins que ce soit son regard perçant. Il me scrute avec une telle assiduité que cela en devient gênant.

— Es-tu originaire de ce quartier ?

— Non, réfute-t-il. Est-ce que cela te poserait un problème ?

— Pas du tout, m’empressé-je de le détromper. Je suis juste surprise de ce choix pour un premier rendez-vous, c’est tout.

— Pour te dire la vérité, je devais accompagner une amie qui y travaille ce soir et j’ai trouvé que le lieu s’y prêtait. Tu ne pouvais pas faire semblant de ne pas m’apercevoir aux vues de la foule qui nous entoure, éclaircit-il en englobant de la main la place déserte, et je ne pouvais pas te manquer. Tu prends quelque chose ou tu préfères qu’on aille ailleurs ?

Son explication se tient. Je ne relève pas la référence à la soi-disant amie. Ce mec peut avoir toutes les femmes qu’il veut, c’est certain. Je ne comprends pas ce qu’il fait là, à moins de devoir un service à mon beau-frère et encore. Il faudra que je tire cette histoire au clair.

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