Respire, bébé, respire !
Chapitre 8 – 19 mai
Chapitre 8
19 mai
Âge gestationnel de Violette : 24 semaines et 2 jours
(eh bien… entre 23 semaines et 4 jours et 25 semaines)
Cher ordinateur,
J’ai perdu mes eaux. La rivière est sortie de son lit.
J’essayais de réprimer un éternuement en même temps que je cherchais à me coucher sur le côté, parce que mon dos me faisait mal après des heures d’immobilité. Je venais de demander à Philippe, un merveilleux infirmier praticien, d’aller m’acheter des frites avec du ketchup et de la mayonnaise, séparés de chaque côté de la barquette. J’en bavais, comme quand on voit un citron et que la salive s’accumule dans la bouche. J’étais obsédée par mon envie de frites alors que Violette était en danger de mort. Ça m’apprendra. Je ne faisais pas attention, et atchoum, splash, je me suis vidée après un éternuement.
Mes espoirs sont partis avec mes eaux. Je dois maintenant les recalibrer. Je ne fais que ça depuis que je suis ici, dans ce lit, en attendant la sentence de la nature. Au début, comme tous les parents, j’espérais un bébé né à terme que j’allaiterais, et que j’emmènerais à la maison au bout de quelques jours. Hier, mon espoir était que mon bébé passe le cap des 28 semaines, ce qui serait le méga gros lot dans une mer de prix de consolation. Depuis que j’ai perdu mes eaux, les contractions sont redevenues vraiment régulières. Ça saigne et ça fait mal. Je ne veux pas d’épidurale, j’ai peur de m’asseoir, que ça coule encore plus, que le cordon ombilical tombe, que je l’écrase, que Violette meure d’asphyxie sans apport de sang, le cordon clampé entre mes jambes. Et ça veut dire que je vais accoucher. Je dois encore réajuster mes maudits espoirs. Comme le simple espoir raisonnable des 28 semaines est devenu totalement irréaliste, j’en deviens folle. Qui m’aurait dit qu’un jour, j’en viendrais à espérer de tout mon corps, mon cœur et mes fibres, un bébé né à 26 semaines ! C’est pourtant ce que je fais en ce moment.
Inspirer, 26 semaines, expirer, 26 semaines, 26 semaines.
Du temps, DU TEMPS ! ! !
Philippe est revenu avec mes frites et il a compris tout de suite que la situation avait changé. On m’interdit de manger parce que je peux accoucher incessamment. On m’interdit de manger comme ça chaque fois que les contractions deviennent plus fréquentes, c’est-à-dire presque toutes les 36 heures. Mais j’ai quand même le droit de manger des p’tits morceaux de glace…
C’est vraiment ironique. Je rappelle que, selon les recommandations farfelues de la Société canadienne de pédiatrie, à 23 semaines, il n’y a pas grand-chose à faire pour sauver Violette, et à 25, les interventions sont jugées bénéfiques ! Mais à quoi ils ont pensé en publiant ces directives ? C’est carrément insultant ! Violette entre dans les trois catégories à la fois, en raison de l’incertitude quant à son âge. Pourquoi les médecins veulent-ils simplifier à outrance une chose aussi complexe ? Ça leur facilite peut-être la vie. Comme ça, ils n’ont pas besoin de subir les parents et de les entendre parler sans fin de leurs angoisses, de leurs peurs, de la constipation, de leur couple, de leurs enfants, de leur culpabilité, de ce foutu col qui ne veut pas se tenir et de l’incompétence générale de leurs affaires de filles ; ils ne me diront pas que si Violette meurt, l’avenue qu’il me reste est de refaire l’année prochaine un autre bébé de 24 semaines, ce qui me forcera à prendre les mêmes décisions. Pourquoi, au lieu de parler de chiffres, ne parlerait-on pas des vraies choses ?
Peut-être qu’ils pourraient me dire que je suis capable de faire face à ce qui s’en vient, mais qu’il faudra du temps. Ça, ça m’aiderait.
Quand arrive la catastrophe, il faut bien un peu d’espoir, non ? Ben, c’est ça ou alors je me jette par la fenêtre. Ce ne sera pas facile, parce que la fenêtre est vissée au cadre. D’ailleurs, l’air climatisé est en panne et je suis en train de cuire, alors que quand ça marche, c’est toujours à fond et on gèle. Je ne peux même pas enfiler un chandail ou allumer un ventilateur. Je suis attachée, et à cause de l’intraveineuse, je ne peux pas enfiler grand-chose, à part la jaquette qui me laisse les fesses à l’air. En hiver, dans cet hôpital, tu restes en t-shirt, et en été il te faut un chandail de laine. C’est avec nos impôts que l’hôpital est ou bien surchauffé, ou bien réfrigéré…, mais ce sont aussi nos impôts qui payent pour que je sois ici, pour qu’on me vide le rectum et qu’on s’occupe de moi, alors je ferais mieux de me la fermer. Peut-être que les fenêtres sont verrouillées parce que cette chambre est celle qui accueille les mères, comme moi, en attente d’une possible sentence de mort. Je me demande si les autres fenêtres de l’étage sont verrouillées elles aussi. Peut-être qu’il y en a parmi nous qui deviennent assez folles pour vouloir en ouvrir une. Mais avec l’intraveineuse, le cathéter, le moniteur et la tête en bas, allez donc essayer. Le festival du bungee.
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