Respire, bébé, respire !
Chapitre 54 – 26 septembre 2005
Chapitre 54
26 septembre 2005
Jours de vie : aucune idée
Âge gestationnel corrigé de Violette : bébé
Ordi,
Je me suis rendu compte que je ne t’écris plus directement, même si on se côtoie quotidiennement. J’écris des textes quand j’en ressens le besoin seulement, mais pas sur moi ni sur Violette. J’ai un paquet de choses en retard, je n’ai répondu à aucun courriel de l’université pour mon PhD, je ne suis pas allée aux archives mettre les dossiers à jour, et plein d’autres choses qui avaient disparu ont réapparu dernièrement. Je peux aussi parler de mes troubles intérieurs à d’autres que toi !
C’est mon anniversaire aujourd’hui. J’ai 33 ans. Alors l’âge gestationnel de Violette, on le met de côté pour la journée !
J’avais envie de conclure sur une note positive notre relation épistolaire sur Violette, sur moi, sur notre famille. Tu verras que c’est pas mal plus plate que les péripéties des mois passés. Ce matin, pour ma fête, Keith a acheté des pâtisseries. Un pain au chocolat pour Axel, et deux roulés aux raisins pour lui et moi. Il sait que j’aime mieux le centre, alors il m’a donné les deux centres et a mangé les pourtours. Ça, c’est de l’amour !
Maudit que c’est le fun de se retrouver dans une petite routine ordinaire de maman en congé de maternité : on manque de sommeil, mais c’est parce que bébé vit, remplit ses couches et régurgite constamment.
Cependant, c’est un congé un peu différent. On a encore du mal à s’habituer au fait que Violette n’est pas attachée à un moniteur, avec une alarme et une infirmière souriante qui nous donne une tape dans le dos. On se sent lâchés lousse dans la nature. Violette s’étouffe souvent en buvant ; il faut être vigilant et la « pacer » si on ne veut pas la retrouver mauve, en difficulté respiratoire. Il faut aussi finir tout le lait, même si elle gosse la tétine et tète dans le vide. On a recommencé à enrichir son lait parce qu’elle ne prenait pas assez de poids. Des fois, elle s’étouffe en buvant, et on sait quoi faire. Il ne faut pas oublier de respirer. Je ne dois pas hyperventiler non plus, sinon, étourdissements garantis. Breathe in, breathe out.
Le dodo n’est pas idéal. Même s’il est recommandé de mettre le lit de bébé dans la chambre des parents, je suis juste pas capable. Ça diminue statistiquement les risques de mort subite du nourrisson, ben oui, on le sait. Je suis insomniaque quand tout va bien, même en vacances. Je me réveille quand une mouche pense à traverser le boulevard Saint-Joseph. On dort avec un ventilateur pour masquer le bruit extérieur, même en hiver, et en plus, j’ai des bouchons d’oreilles enfoncés bien profond.
Le lit de Violette dans notre chambre ? D’après moi, le fait que les médecins fassent cette recommandation après quatre mois de soins intensifs, à une mère insomniaque paquet-de-nerfs, c’est une ostie de joke. Je peux entendre mes enfants dans leur chambre, ben correct. Oui, même avec le ventilateur et les bouchons.
Mais Keith n’était pas d’accord. Pas question qu’un des soins de sa princesse soit non optimal, pas après tout ça. Keith est le chef de la section fœtus et nouveau-né de la Société canadienne de pédiatrie, il est un peu complice de ces recommandations intenses, faut quand même qu’il les suive…
— Comment on survivrait à sa mort subite si ça arrivait, en sachant qu’on
aurait pu la prévenir ? a-t-il dit.
— Moi, je fais ma job de diminuer ses risques en lui donnant mon lait.
L’histoire de la cohabitation la nuit, pas capable, ai-je rétorqué.
J’ai quand même essayé. Mais après deux nuits blanches, pendant lesquelles je me suis retrouvée debout aux heures prête à faire le RCR, tout ça ponctué de séances de pompage arrosées de larmes à engueuler la Grosse Bertha, il a bien vu. En plus, Violette se réveille aux trois heures, parce qu’elle est une bonne petite horloge programmée par la néonatologie. Donc, depuis sa quatrième nuit, Keith dort avec elle dans sa chambre, sur un matelas par terre, la main dans son lit. Il me réveille quand elle a faim. Il lui donne le biberon de lait maternel déjà pompé, et moi, je tire mon lait pour le prochain boire. Keith est un maudit bon gars, et un excellent père.
La journée passe assez vite avec mon Axel de 2 ans qui a trop d’énergie. Je suis toujours une grosse toutoune, à cause du manque d’exercice et de ma consommation quotidienne de gâteau ou de pâtisseries. Tous les jours, à 14 h, pendant la sieste de mes deux amours, je regarde Sugar sur le Food Network, une superbe émission qui explique la confection de desserts à celles qui ne savent pas du tout en faire et n’y comprennent rien. C’est à peine si elle n’épelle pas F-L-O-U-R, pour qu’on saisisse bien de quoi il s’agit. I like it, c’est un bon rythme de réintroduction à l’exercice cérébral. La belle madame blonde et mince (qui doit recracher les gâteaux qu’elle mange après le tournage) a toujours exactement une demi-tasse de farine qui tombe du ciel, et toutes ses préparations sont onctueuses ou nuageuses.
Je réussis souvent les recettes de desserts, mais pas toujours. Hier, les roulés à la cannelle étaient comme du ciment, et ils sont restés tout rachitiques, pris en pain dans le milieu du plat en pyrex. Bons pour faire un cale-porte. Ils sont tombés – bong ! – dans le fond de la poubelle, après qu’Axel et moi on a gratté le crémage et le sirop et qu’on l’a mis sur de la crème glacée à la vanille. Je devrais leur suggérer une nouvelle émission : Sugar, the sequel : How to bounce back after a dessert failure.
Donc, ordi, quand les enfants se réveillent, c’est le cirque du biberon et de la traite de la vache. Puis je mets Violette dans son petit siège et, avec Axel, on lui fait des gâteaux devant le nez pour lui donner faim. Axel, dès son réveil de sieste, demande : « Dato ? »
Bien entendu, on donne un doigt de crémage à Violette ; ça remplace un peu le sucrose de la néonat.
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