Respire, bébé, respire !
Chapitre 10 – L’accouchement
Chapitre 10
L’accouchement
Violette est née le 22 mai, à 5 h 21 du matin, dans l’OR 1 (operating room 1) de l’Hôpital Royal Victoria à Montréal. Une salle d’opération comme tant d’autres : froide, impersonnelle, suréclairée, avec ses faisceaux bleus fluorescents braqués sur moi. Et je suis en train de jouer le rôle de ma vie, dans une scène finale proche de son apogée. Avec ou sans césarienne, c’est ici que tous les bébés malades sont mis au monde, parce que la salle de réanimation est adjacente. Celle-ci est toujours très chauffée, pour aider les bébés à conserver leur température corporelle. La perte de chaleur est un grand souci pour les tout petits bébés naissants, c’est pour cela qu’on les place aussi dans un sac ou qu’on les recouvre d’une pellicule de plastique.
Trois mois plus tôt, enceinte de 12 semaines et sujette aux nausées des premiers mois, j’avais été appelée d’urgence à 3 h du matin parce qu’un bébé de 25 semaines était sur le point de naître. Après une conduite folle à travers la ville à griller les feux rouges, je suis arrivée à l’hôpital à temps, mais passablement étourdie et nauséeuse. La mère qui accouchait faisait une chorioamnionite fulminante, une infection utérine qui répandait une odeur assez peu ragoûtante dans la salle d’opération. J’ai pris le bébé pour l’emmener à la salle de réanimation. Le bébé sentait très fort, une vraie petite bombe puante, tout le sauna de la salle de réanimation empestait la couche pourrie et la fosse septique. Son cœur défaillait et j’ai dû l’intuber, c’est-à-dire insérer un tube dans sa trachée. Pas facile avec un aussi petit bébé. J’étouffais, mais j’ai réussi l’intervention. Heureusement que j’avais un masque. Le résident junior, les sourcils relevés, me demandait ce qu’il devait faire. Je n’avais jamais travaillé avec lui. Il me montrait la fréquence cardiaque de la petite, en faisant aller son doigt de haut en bas.
Il y a un protocole d’intervention qu’il ne connaissait pas encore : celui qu’il faut appliquer quand un collègue se met à avoir des haut-le-cœur bruyants. Existe-t-il une checklist pour ça ? Quand le bébé a été stabilisé, j’ai réclamé des glaçons, ce qui devait paraître étrange, puisque tout dans la pièce doit contribuer à maintenir la chaleur du bébé. En bon premier assistant, le résident est parti en courant m’en chercher. Quand il est revenu, je lui ai demandé de les mettre dans un sac et de me le poser sur la tête, car j’étais sur le point de vomir.
La petite s’en est bien tirée. En fait, elle était toujours à l’unité pendant que j’accouchais. Elle allait bien et apprenait à se nourrir. Pourquoi, allongée à mon tour dans la salle d’accouchement, cet épisode me revenait-il en mémoire ? Des années plus tard, je me pose encore la question. J’ai peut-être pensé alors que ma situation était sensiblement meilleure : je ne risquais pas de me faire vomir dessus par mon médecin. Peut-être que mon désespoir me donnait envie de vomir. Ou peut-être que je voulais simplement me rappeler que je n’étais pas qu’un navire en perdition, un ventre brisé, un col incompétent ; j’avais été, aussi, ce médecin capable d’intuber un minuscule bébé en moins de trente secondes, tout en essayant de ne pas vomir dans son masque.
Axel était né par césarienne, mais Violette, qui avait maintenant la tête en bas, a pu prendre la bonne vieille « route naturelle » dans un contexte qui ne l’était vraiment pas. La salle était pleine de monde. Cela dit, il y aurait eu des équipes de tournage, des clowns, des plongeurs en scaphandre ou des vaches que je ne les aurais même pas remarqués. Moi-même, je n’étais pas censée être là. Pas en ce moment. Une semaine, un jour, une heure de plus auraient été un cadeau. Pourquoi avait-il fallu que je me retourne dans mon lit une semaine plus tôt ? C’était l’erreur qui avait tout déclenché, j’en étais convaincue. Et je me répétais : « Ce n’est pas ma vie. Ce n’est pas moi. Il y a erreur. Je ne suis pas supposée être ici. Je ne suis pas en train d’accoucher. » Pourtant, c’était bien mon mari qui se tenait à mes côtés, pendant que je poussais, les yeux remplis d’amour, d’espérance et d’effroi. Et je réalisais que tout ce que je vivais était vrai. Je n’avais pas réussi à pousser Axel hors de moi, mais cette fois, ce serait différent. Un bébé de 700 grammes ne devait pas être difficile à sortir, non ?
Ce ne fut pas facile. Je croyais que je poussais fort, mais pas mon obstétricienne. Toute l’équipe comptait avec moi, m’encourageait, me disait que c’était sérieux. À un moment, Lucie a crié : « Là, prends sur toi, prends sur toi ! POUSSE ! » Peut-être que je ne poussais pas assez fort parce que je ne voulais pas qu’elle sorte. Ce n’était PAS un moment heureux ; un des plus sombres de ma vie, en vérité. Un échec. Un gros flop-ouache-blaaaaaaah maternel, bien éclairé par les fluos, un spectacle lamentable. Je l’ai sentie sortir, j’ai entendu un petit cri ; j’ai vu Gene s’affairer et j’ai fermé les yeux, rassurée. Notre excellent collègue Gene, un fellow qui faisait sa spécialisation en néonatologie, a pris Violette pour l’emmener à la salle de réanimation. Keith et moi savions très bien ce qui allait se passer là-bas. Il a intubé Violette rapidement et lui a donné du surfactant pour ouvrir ses poumons. Puis, il l’a emmenée à l’Unité des soins intensifs. Elle était à l’air libre, à 21 % d’oxygène, comme toute personne bien portante. Keith est allé la voir rapidement. Mais je ne voulais pas la voir, j’étais étourdie et je ne pouvais pas me tenir assise après dix jours couchée la tête en bas. Je voulais disparaître. Je voulais être seule.
Après avoir été voir Violette, Keith est venu me donner des nouvelles et est parti chercher Axel chez ma mère. J’ai été emmenée à ma chambre. Une chambre au même étage que les femmes « au repos au lit ». Cela me convenait. J’ai toujours insisté pour que les mères de bébés très malades soient emmenées ici après l’accouchement. Pour ne pas qu’elles subissent le bonheur outrecuidant des familles qui viennent voir la maman qui a accouché d’un beau bébé rose à terme, ces familles qui se pressent derrière les vitres avec leurs bouquets de fleurs et leurs ballons multicolores pour venir célébrer le méconium de leurs monstres pleinement formés, braillards et pétants de santé. J’étais avec celles qui attendaient de partir vers l’accouchement et celles qui en revenaient malades et dévastées. J’étais muette, je voulais dormir. C’était le 22 mai – le jour où j’ai connu le vide de sens absolu. J’étais aspirée dans un vortex. Je n’avais ni mal, ni peine. Que du vide. J’ai appris ce jour-là le sens du mot « vacuité ». J’ai appris ce que voulait dire « rien ».
22 mai 2005
5 h 40 : Bébé admise aux soins intensifs. Dans sac de plastique. Intubée dans la salle
d’accouchement, ventilée par D r Willis. Surfactant donné dans la salle d’accouchement. Bébé rose, tube endotrachéal connecté au Babylog. R : 60 x 11/4, O 50 % puis air ambiant 2 en 5 minutes. To = 37.5oC. […]
Poids en néonatologie : 730 g.
Père arrivé 10 minutes après la naissance.
6 h 10 : Cathéters (COA et COV) installés et fixés par Gene Dempsey, sang prélevé pour
cultures, FSC, gaz, groupe sanguin, gluco. Rayon X pulmonaire et abdominal : position des cathéters OK. Gluco 3.5. TcpCO : 54. Yeux fusionnés, érythromycine pas donnée. 2
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