Respire, bébé, respire !

JANVIER ANNIE · Chapitre 20 sur 65

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Respire, bébé, respire !

Chapitre 18 – 6 juin

Chapitre 18

6 juin

Jours de vie : 16

Âge gestationnel corrigé de Violette : 26 semaines et 6 jours

Cher ordinateur,

Comme c’est facile de taper dans cette position ! Soulagement. Même si j’étais devenue experte du maniement du portable en Tredelenburg.

La prématurité de Violette, je l’ai déjà dit, est survenue à cause d’une incompétence du col de l’utérus. La naissance d’Axel a été provoquée à cause d’une infection et d’une pré-éclampsie. Pourquoi l’infection, la pré-éclampsie, le col qui fonctionne pas ? Je sais bien que la plupart du temps, la prématurité, ça arrive comme ça, sans raison apparente. Presque chaque fois, c’est la nature qui se dérègle, et c’est pour ça que la prématurité existe. Très occasionnellement, ce sera parce que la mère a consommé de la cocaïne, par exemple. Parfois, les médecins implantent plus d’un embryon au cours d’une fécondation in vitro, même s’ils savent que la moitié des jumeaux naissent prématurément. En bref, c’est la nature qui déconne, parfois les docteurs, presque jamais les mères.

Je ne dois donc pas me sentir coupable, puisque c’est la faute de la nature. Je ne dois pas me sentir coupable. Je ne dois pas me sentir coupable. Je ne dois pas me sentir coupable. Je ne dois pas me sentir coupable. Je ne dois pas me sentir coupable. Je ne dois pas me sentir coupable. Je ne dois pas me sentir coupable. Je ne dois pas me sentir coupable. Je ne dois pas me sentir coupable. Et je me répète ce mantra, étranglée par mes sanglots, des larmes plein les lunettes. Si je continue à me le répéter, finirai-je par y croire ?

« Madame, la prématurité a été causée par l’incompétence du col de l’utérus. » C’est pas moi, l’incompétente, c’est seulement mon corps, mon col, la barrière qui devait garder mon bébé à l’intérieur.

Ça fait des années que je dis aux femmes que ce n’est pas de leur faute. L’une de mes patientes blâmait son nouveau détersif liquide. « Un détersif énergisant, ça n’a pas l’air innocent, et en plus, on a fait beaucoup de vaisselle ces derniers temps. » Plusieurs mères croient que c’est à cause des relations sexuelles – pourtant, je n’ai jamais entendu un homme incriminer le sexe. J’ai même entendu un père suggérer que c’était plutôt à cause de la diminution des rapports sexuels : « Son col était habitué à des exercices quotidiens, peut-être qu’il s’est ramolli par paresse ? » J’ai tout entendu : « C’est parce que j’ai fait du Stairmaster : 30 minutes par jour, c’était trop ! » ; « C’est parce que je n’ai pas fait assez d’exercice » ; « C’est à cause de cette épluchette de blé d’Inde, qui m’a fait aller plus souvent aux toilettes » ; « C’est la constipation : enceinte, je deviens constipée, et quand je vais aux toilettes, je pousse trop… ». Les femmes se sentent généralement coupables si leur grossesse ne tourne pas rond ou si quelque chose arrive à leur enfant.

Comme docteur, quand une femme se présente devant moi, la première chose que je lui dis, c’est : « Il n’y a rien que vous auriez pu faire pour prévenir ce qui s’est passé. » La vie est comme une loterie. Certaines mères auront des fausses couches, d’autres, un cancer du sein ou un accident d’auto. À la loterie du bébé, on retrouve la naissance prématurée, les malformations congénitales, l’asphyxie, les infections et bien d’autres choses. Une vie qui commence avec un accident de la nature, avec un mauvais jeu dans les mains. Toutefois, on peut quand même gagner la partie. Ce n’est pas la mère qui a choisi les cartes, c’est la nature. Certains croient que c’est Dieu lui-même qui envoie ces épreuves aux familles. Pourquoi les gens qui croient en Dieu le croient-ils capable de faire une chose pareille à des enfants ? La nature est parfois une vraie salope. Dieu aussi, peut-être. Mais ça, je ne peux pas le dire aux familles.

Pourtant, ordinateur, je suis convaincue que pour moi, il doit y avoir une raison. Il faut qu’il y ait une raison dans mon cas. Il faut absolument que cette situation ait du sens, pour que je puisse la changer, pour la comprendre. Pour mieux planifier, mieux m’organiser. Pour répondre enfin aux « et si j’avais… », « pourquoi j’ai pas… » et « j’aurais mieux fait de… ». Je n’arrête pas de me rejouer le film de la semaine qui a précédé la naissance de Violette. J’y vois au moins vingt choses que j’aurais dû faire autrement. Est-ce que tout ça, mis ensemble, aurait changé son histoire ?

Est-ce que j’avais besoin de tout ça ? Pourquoi moi ? Je croyais pourtant avoir déjà prouvé à la face du monde, de la nature, du cosmos, de tous les dieux, saints, anges possibles et impossibles que mon corps et mon esprit étaient forts. Je croyais que je pouvais mener mes grossesses comme je surmontais les obstacles, avec détermination. Depuis que je suis petite, je veux quatre enfants ; ce rêve n’est donc plus possible ? J’avais déjà prévu quatre chapitres dans mon livre : mes quatre grossesses parfaites dont j’étais l’héroïne, adorable et adorée dans mes petites robes de maternité sexy. Après mon divorce, j’avais même envisagé l’insémination si je ne trouvais pas l’homme qu’il me fallait (et qui m’aurait endurée). Ça, c’était le plan B. L’insémination artificielle ou même naturelle au « jour 14 », avec l’aide d’un puceau pour ne pas attraper de maladies. Et si l’âme sœur se présentait trop tard dans ma vie, il restait aussi la fécondation in vitro. Ça, c’était le plan C. Mais la prématurité ? À moi ? Maudite niaiseuse ! J’ai jamais pensé que ça pouvait m’arriver pour vrai, et c’est ma job de savoir que ça peut arriver à tout le monde. Vraiment pathétique.

Je me souviens d’avoir dit, quand je faisais ma résidence, que si un jour je devais accoucher d’un bébé prématuré, j’irais dans le bois pour le faire. Ostie d’épaisse ! D’autres professionnels de la santé disent aussi des niaiseries pareilles. Tu parles ! La nature me remet maintenant à ma place avec son rire mauvais : « Ha ! ha ! Alors, t’es pas allée dans le bois, finalement ? T’as fait ça dans un hôpital universitaire à côté du mont Royal… Pas trop loin du bois quand même, la smatte ? » Comment des professionnels de la santé peuvent-ils dire des choses aussi stupides ? Il y a 8 % de prématurité au Québec, et pas d’accouchement dans le bois, ou presque pas. Parfois dans les taxis ou aux toilettes (et les mères ne font pas exprès), mais pas dans le bois.

Mais alors, ordinateur, pourquoi moi ? Je dois trouver la réponse à cette question. Je n’y crois pas, moi, à une épreuve suprême censée me faire grandir. Certains pensent que c’est de ça qu’il s’agit.

J’y réfléchis souvent. Je sais que tous les rêves ne peuvent pas se réaliser, que tout n’est pas possible. Je sais que les vibrations positives et les sourires ne vont pas nécessairement nous sauver la vie. Je sais que parfois, on se sent ridicule et impuissant quand on se relève les manches et qu’on affiche un sourire au botox en face d’une mort inévitable. Je sais qu’une attitude positive seule ne guérit pas le cancer : la chirurgie, les radiations et les médicaments toxiques s’occupent du reste… Pendant la longue et pénible agonie de papa, j’ai appris que l’impossible est parfois notre lot. Que même quand on veut, ben, des fois, on peut pas. Que même si on est toujours optimiste, il y a des choses qui se perdent, des mariages qui s’effondrent et des cancers qui continuent à grossir. Je sais qu’en essayant de décrocher les étoiles, on a parfois seulement très mal aux bras. Et les étoiles, elles, restent où elles sont, inaccessibles. Que les morts du cancer ne font pas les nouvelles, ni ne participent aux marches en rose. Que seuls les survivants « positifs » ont leur place au podium. Je sais déjà tout ça.

Mais surtout, pourquoi Violette doit-elle subir tout ça ? J’ai l’habitude de regarder l’adversité bien en face, avec un plan imparable, une action appropriée, une réponse structurée et arrogante et un doigt levé : généralement le majeur. Quand Violette est née, ma fleur miniature, les infirmières et le médecin m’ont offert leurs « félicitations » et ça m’a trouée. Et le père qui échappe son bébé sur le carrelage, est-ce qu’ils le félicitent aussi ? Félicitations pour quoi ? Pour un col foireux ? Je suis obsédée par les « Et si j’avais… », par les « Qu’est-ce que j’aurais dû faire ? »…

Et surtout, ordinateur, j’ai peur d’aller voir Violette. C’est loser pour une néonatologiste. J’ai peur qu’il se passe autre chose. Je n’ai pas voulu la voir tout de suite après sa naissance. Je voulais me cacher sous mon lit et me réveiller douze mois plus tard ; je voulais me fusionner avec mon fils de 2 ans et mon mari, monter avec eux dans une fusée pour aller nous cacher dans un cocon cosmique et revenir quand la terre aurait cessé de trembler sous mes pieds. Je ne pouvais pas me lever et me faire emmener aux soins intensifs pour affronter ma fille, que j’avais mise au monde bien trop tôt. Je savais à quoi ressemble un « 24 semaines », j’en vois assez dans mon travail. Et je ne voulais pas voir mon bébé de 24 semaines, sachant que c’est pas cool de penser comme ça, que c’est pas un bébé générique, que c’est le mien. Ça se peut pas que ça soit mon bébé, là, à moi ! Comment ai-je pu lui faire une chose pareille ? Qu’était-il humainement possible de faire pour empêcher tout ça ?

Ordinateur, je sais tout ce que les mères peuvent inventer pour se faire des reproches dans le cas d’une naissance prématurée ; je sais que ces raisons n’ont aucun fondement scientifique. Mais je ne le sais qu’avec ma tête. Et ma tête refuse de se brancher à mon cœur, à mes tripes, à mes fibres et à chaque cellule de mon corps. Voilà ce que je ressens. Et je continue de me dire qu’il doit y avoir une raison à tout ça.

Il faut que je trouve cette raison pour savoir quoi faire maintenant, pour passer à autre chose.

 

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