Respire, bébé, respire !
Chapitre 3 – 12 mai
Chapitre 3
12 mai
Âge gestationnel de Violette : 23 semaines et 2 jours
Cher ordinateur,
Tu vas me trouver bizarre, mais je ne sais pas à qui d’autre m’adresser. Ça fait seulement 12 heures que je suis à l’hôpital et je n’arrête pas de parler toute seule à voix haute. Je parle également à Violette, je lui dis des choses gentilles, pour l’encourager, ou pour m’encourager, je ne sais plus. Je fredonne des chansons dans ma tête pour m’apaiser. En ce moment, je me joue Morgane de toi, de Renaud, une chanson qui parle de sa fille Lola. Je pense que cette chanson me revient parce que dedans, il demande à sa fille de ne pas s’envoler. C’est peut-être un message… Et peut-être que j’aime la chanson, tout simplement. Le repos au lit, après tout, c’est une sacrée psychanalyse forcée.
La première fois, avec Axel, je ne me souviens pas d’avoir été aussi angoissée par l’accouchement. C’était vraiment une joke comparé à maintenant. Tout n’allait pas de travers. En ce moment, ça va mal. Je suis extrêmement sensible à tout ce qui se passe autour de moi, au moindre mouvement comme aux messages encourageants que je reçois de mon entourage, même si je sais que d’un point de vue médical, ça ne veut pas dire grand-chose. J’essaie de rester optimiste avec Keith et avec tous ceux qui me rendent visite. J’ai la tête qui tourne, j’ai la gorge serrée, je suis immobile dans mon lit, j’essaie d’empêcher les contractions, de ne pas bouger, je compte mes respirations. Et le temps ne passe pas. En fait, la journée est ponctuée de prise de signes vitaux, d’administration d’antibiotiques, d’injections de bétaméthasone, de vidages du sac de cathéter et tralalère.
Alors je me suis dit que si je t’écrivais ce que j’ai sur le cœur, ça fera peut-être passer le temps. Je pourrai ainsi vomir une partie de ma colère et transférer mes paniques, mon désespoir et mon impuissance sur ton disque dur. Transférer sur boîte noire, sur portable, sur le PC des mots qui peut-être entraîneront avec eux la douleur et toute cette boue qui empoisonne mon âme. Après, je pourrai mettre la boîte noire remplie de mes angoisses sur ma table de chevet. Je la regarderai de temps en temps, je saurai que mes démons sont là-dedans, mais au moins, pour un moment, ils seront hors de moi. C’est ce qu’on apprend quand on fait de la méditation : fixez vos pensées, puis laissez-les partir. Je ne suis pas très bonne là-dedans ; parfois ça marche, généralement ça m’énerve. J’ai essayé souvent de méditer en groupe, sous la supervision d’un expert : je pense à la nourriture, à un livre, à un bébé malade, à la nuque du type qui est devant moi, au tatouage d’une jolie femme, à tout sauf à rien, et là je me maudis quand l’expert nous encourage à reconnaître nos pensées et à les laisser s’envoler. « Câlisse, m’énarve la méditation ! » T’écrire, mon cher PC, sera ma méditation. Peut-être que ça me soulagera du nœud que j’ai dans la gorge, de la lourdeur qui pèse sur mon bas-ventre, de l’élastique que j’ai autour du cœur, et que ma poitrine pourra se détendre un peu.
La situation est toutefois particulièrement compliquée : je suis couchée sur le dos la tête en bas, le tube d’intraveineuse planté dans ma main gauche, ce qui m’empêche de la bouger vers la droite. Je ne peux pas bouger de toute façon à cause du cathéter urinaire, parce que ça me fait mal à la vessie. J’ai besoin de planifier sérieusement mon retournement. Toi, ordinateur, posé sur des oreillers à ma droite, tu passes ton film idiot que je vois de côté, mais je dois maintenant tourner la tête parce que mon cou commence à faire mal. Ça devrait occuper une partie de ma journée.
Voilà que me prend l’envie d’écrire, une envie brûlante.
J’ai appelé à l’aide pour qu’on te change de côté. Il m’a fallu une heure pour me convaincre que j’avais le droit de sonner une infirmière pour ça. En tant que médecin, quand je mobilise une infirmière, c’est pour quelque chose d’important. Quel type de patiente a le culot de déranger une infirmière pour qu’elle lui déplace son ordinateur ? Je suis dans une salle d’accouchement où il y a des problèmes autrement plus importants à résoudre, ne serait-ce que de vider les bassines. Mais comme il faut absolument que je décharge mes pensées toxiques, j’ai réussi à me persuader que mon besoin était d’ordre médical, et qu’en ma qualité de patiente, j’étais tout à fait autorisée à demander ce service. Aujourd’hui,
c’est Sandy*1 qui s’occupe de moi. Elle est relativement nouvelle. C’est une jeune femme très dévouée et très travaillante, une des rares infirmières qui ne m’appellent pas Annie, mais « Docteur Janvier », ce qui me gêne toujours. Sandy, faut-il le dire, est aussi un méchant pétard, un dix sur dix sur l’échelle universelle de la beauté. Quand elle court dans les corridors pour aller assister une césarienne d’urgence, son petit derrière musclé se bombe exactement là où il faut, avec les creux sur les côtés. Elle fait rêver tous les résidents avec son corps parfait, ses taches de rousseur, son sourire craquant et sa peau de pêche. Ils en sont fous. Tous, ils commencent chaque tour de garde en vérifiant si elle travaille. Les femmes qui, comme moi, sont placées sous observation à cause de leur risque d’accouchement prématuré voient parfois débarquer les résidents dans leur salle soit trop tôt, soit trop tard, selon les horaires de Sandy. Avec un peu d’acharnement oculaire, on peut apercevoir ses affriolants dessous colorés à travers son pyjama d’infirmière bleu poudre. Quand elle se penche sur moi pour vérifier mon intraveineuse, difficile de ne pas apprécier l’élégance parfaite de son soutien-gorge. C’est très bien que Sandy travaille ici, entre les baleines échouées, les femmes qui accouchent et les nouveaux papas gagas. Il serait dangereux de l’affecter aux soins intensifs, où les patients cardiaques n’ont pas besoin de telles distractions. Je souris en pensant à ce que donneraient les résidents pour être enchaînés comme nous aux cathéters et aux intraveineuses pendant vingt-quatre heures, juste pour être soignés par Sandy.
Sandy est donc arrivée avec son sourire d’ange, en me disant : « Pas de problème, docteur Janvier, sonnez-moi quand vous voulez, je suis là pour ça. » Infirmières, comme je vous aime ! Elle m’a demandé si je voulais regarder un autre film ou si je préférais lire. Je lui ai répondu que je voulais écrire sur mon ordinateur portable. Elle a froncé les sourcils :
— Docteur Janvier, vous pensez trop au travail, vous devriez vous détendre
et nous laisser prendre soin de vous.
— Mais relever la table, installer l’ordinateur dessus et le brancher dans la
prise de courant, c’est prendre soin de moi ! Je ne peux pas le faire moi-
même. Voyez, tout ce que je peux faire, c’est regarder des films, réfléchir,
parler et peut-être aussi taper sur mon clavier. Et puis, je ne suis pas
« docteur Janvier ». S’il vous plaît, appelez-moi Annie, madame ou
mademoiselle, mais pas « docteur ». Est-ce que j’ai l’air d’un docteur en
ce moment ?
— C’est vrai, vous êtes ici comme patiente, et pas comme médecin. Mais je
ne peux pas vous appeler Annie. Mademoiselle, Dr Annie ? Ça fait
bizarre. Et puis, êtes-vous sûre de vouloir travailler ? Est-ce bien
raisonnable ?
Tout en me rappelant que je ne devais penser qu’à me détendre, Sandy a placé toutes mes affaires comme je le voulais, et m’a même aidée à trouver la meilleure position possible pour écrire en Tredelenburg.
Sandy est adorable. Mais cette histoire de relaxation finit par me stresser. Relaxe, Annie ! Détends-toi ! « J’allais justement faire une série de redressements assis et courir autour de la salle d’accouchement pour me préparer au marathon de New York, mais maintenant que tu m’y fais penser, je vais plutôt m’allonger la tête en bas, me planter une intraveineuse dans le bras et laisser couler mon urine dans un sac à côté de mon lit. » Les gens croient peut-être que je suis ici pour retrouver mon énergie, pour refaire mes forces, comme si je sortais d’une opération. Mais vous voyez bien qu’il ne s’est rien passé ! De l’énergie, j’en ai, ce sont mes pensées qui me rendent malade. Je ne suis pas en convalescence ! L’intervention s’en vient, mais ce sera pour mon bébé. Je vais accoucher, mais je ne sais pas quand. Je ne suis pas une tuberculeuse qu’on envoie dans une station balnéaire pour faire entrer la brise marine dans ses poumons. Je devrais peut-être leur dire ça.
Hé, ordi ! Déjà deux heures que je tape. Je dois y aller lentement ; pas moyen de faire copier-coller dans ma position. Je tape une lettre à la fois, avec un doigt, sur le côté. Depuis deux heures, je pense au film Mar Adentro d’Alejandro Amenabar, que j’ai vu il n’y a pas longtemps et qui est inspiré d’une histoire vraie. Dans ce film, Javier Bardem joue un tétraplégique qui ne peut bouger que la tête. Il passe ses journées à regarder par la fenêtre de sa chambre. Il voudrait qu’on l’aide à mourir. Ses seuls moments de joie, c’est quand il parvient à quitter son corps, à s’échapper par sa fenêtre et à survoler en esprit la mer qui lui a pris sa santé trente ans plus tôt. Je revois les scènes où il vole au-dessus des forêts et de la mer. J’aimerais faire ça aussi avec mon esprit. Au mur devant mon lit est suspendue la reproduction d’une œuvre non signée, dans le goût recherché de l’art hospitalier. L’arbre en fleurs. Un arbre rose bonbon sur un ciel lilas. J’ai tellement contemplé cette image depuis que je suis dans cette chambre que je m’y perds. Je compte ses fleurs, ses petites taches blanches, et il y en a tellement que j’arrive chaque fois à un nombre différent. Je vole jusqu’à l’arbre rose, je l’examine et j’imagine le parfum qu’il doit dégager au printemps. J’essaie de voler comme dans Mar Adentro, mais mon esprit ne va pas plus loin que les toilettes. Je ferme les yeux et je m’imagine couchée de l’autre côté du lit ; je réarrange toute la pièce. La fenêtre est maintenant à droite, avec l’arbre rose derrière moi. Mais bientôt, j’entends « Narcotic keys, please ! », « Keys to the desk ! » et « Charge nurse desk » résonner dans le corridor et dans les haut-parleurs, qui m’arrachent à mes évasions oniriques.
Je pense aussi à Jean-Dominique Bauby, qui a écrit Le scaphandre et le papillon. Lui aussi était tétraplégique, affligé en plus d’un syndrome d’enfermement, appelé souvent « locked-in syndrome », même en français. Prisonnier de son corps, il ne pouvait bouger que les paupières, c’était son seul moyen de communiquer. Pour le comprendre, il fallait savoir qu’avec ses yeux, il dictait, épelant chaque mot, mimant avec ses paupières toutes les lettres de l’alphabet. À coups de clins d’œil, il s’est raconté ainsi à une femme qui l’a décodé une lettre à la fois, et qui a tapé son histoire mot à mot. Ça a donné un grand livre, qu’ils ont terminé trois jours avant sa mort. Merde ! ça, c’est intense !
Je sais que je ne suis pas vraiment paralysée, mais on dirait que ça me redonne du courage de penser à ces êtres exceptionnels qui ont été forcés de garder le lit à vie. Je me demande si on leur disait, à eux, de relaxer et de se détendre. Taper une lettre à la fois, ce n’est rien à côté de ce que Bauby a dû endurer. Mais moi, je ne suis pas en train d’écrire un livre, c’est toute la différence, je suis simplement en train d’expulser mes toxines sur mon écran. Pas de pression.
Vidange interrompue : le médecin vient d’arriver.
1. Les noms suivis d’un astérisque ont été modifiés pour préserver l’anonymat des personnes
mentionnées.
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