Respire, bébé, respire !

JANVIER ANNIE · Chapitre 16 sur 65

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Respire, bébé, respire !

Chapitre 14 – Demi-mère à la maison

Chapitre 14

Demi-mère à la maison

 

Violette est née à 24 semaines et 5 jours. Vingt-quatre heures plus tard, je recevais mon congé de l’hôpital, impatiente de rentrer chez moi et de retrouver mon petit prince. Je me sentais à la fois soulagée et coupable. Vide, aussi. Amputée d’une partie de moi-même qui restait aux soins intensifs. Je me sentais comme un déserteur, comme une mère qui abandonnait son enfant. Une mère écartelée. Je voulais prendre Axel dans mes bras, le serrer bien fort contre moi, lui dire que sa maman ne le quittera jamais plus pour aussi longtemps. Axel avait 2 ans et réagissait à mon absence prolongée.

En tant que docteur, je savais bien que dix jours, ce n’est pas si long. Bien des mères doivent rester plus longtemps à l’hôpital. Mais j’avais l’impression d’être restée bien plus longtemps que dix jours. Ça me paraissait un long mois. La seule consolation qu’il me restait après l’accouchement, c’était de revoir mon prince, une chance que n’ont pas les mères des soins intensifs qui viennent de mettre au monde leur premier enfant. Celles-là, qui les attend à la maison ? Leur baignoire, leur douche, leur frigo, leur lit ? Ma chance était d’avoir Axel. En reprenant avec moi ses petites routines, il ravivait ce qu’il restait de sain dans mon esprit. Je ne pouvais pas arrêter d’apporter de la nourriture à table, de manger avec mon mari, avec James, avec Axel. De changer des couches, de lui chanter Fais dodo à l’heure du coucher, de laver ses draps et nos vêtements. Axel ne pouvait pas vraiment comprendre pourquoi sa maman avait été absente, pourquoi un bébé voudrait naître trop tôt. Nous non plus, d’ailleurs. Il avait déjà son Bébé lapin est né trop petit, publié par Préma-Québec. Ce petit livre à colorier est vraiment bien. Il aborde plusieurs sujets qui aident les frères et les sœurs à s’ajuster aux nouvelles routines ; Papa et Maman lapin froncent les sourcils ; Maman lapin doit tirer son lait ; Papa lapin doit apporter le lait à l’hôpital. Axel ne disait pas « lapin », mais « apin ». Pour lui, ce n’était qu’un livre avec « Maman apin, Papa apin, etit apin et mini-apin ».

Il ne comprenait pas pourquoi sa maman n’était pas là et demandait : « Maman avient (revient) ? » quand je partais pour l’hôpital. Je ne savais pas moi-même quand je serais de retour, ni dans quel état d’esprit. Où était passée Annie la battante, le bulldozer, la meneuse, l’organisatrice en chef, la monitrice de camp de vacances ? Je me sentais comme une souris droguée, paralysée sous le faisceau lumineux du laboratoire, incapable de bouger, possédée par la peur.

J’allais retrouver mon bébé de 24 semaines à l’unité des soins intensifs de la néonatalogie. Pendant ma formation de médecin et mon PhD, personne ne m’avait enseigné cette dévastation. On a appris le choc, mais pas vraiment qu’après une épreuve comme celle-là, les gens n’étaient plus jamais les mêmes, qu’ils se perdaient eux-mêmes : ni à l’école de médecine, ni pendant ma résidence, ni pendant mon fellowship, ni dans aucun des livres compliqués que j’ai lus et qui parlaient d’éthique ou de néonatologie. Pourtant, il existe de la recherche et des articles là-dessus, étudiant toutes sortes d’épreuves, que j’ai découverts des années après la naissance de Violette.

Un des chercheurs qui fouillent ce sujet est devenu un ami. Peter Ubel suit des patients en chaise roulante, handicapés, après une amputation, une transplantation ou une colostomie (sac qui draine les selles en dehors de l’abdomen). Il investigue comment les gens perçoivent leur future qualité de vie immédiatement après l’accident ou l’intervention, et il les accompagne pendant des années. Ces gens sont généralement très pessimistes et ils ignorent que leur future qualité de vie peut s’avérer très bonne. Ils sous-estiment complètement leur force et leur capacité à se relever et à être heureux. J’aurais bien aimé, en 2005, qu’on me rassure. Qu’on me dise qu’il est parfaitement possible de se redécouvrir, de se relever, de redéfinir ses buts et sa vision, de réécrire son livre inachevé. Qu’un tremblement de terre était normal. Que même si c’était impossible à envisager, ça allait s’améliorer. Que ça ne serait pas toujours comme ça.

Dix-huit ans d’université et rien de tout ça, alors que j’allais passer le reste de ma vie avec des parents dévastés. « Au moins, l’université coûte moins cher ici qu’aux États-Unis, me disent mes collègues américains après mes conférences. Personne ne nous a détaillé quoi que ce soit là-dessus, et ça nous coûte 40 000 dollars par année pour ne pas l’apprendre. »

 

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