Respire, bébé, respire !

JANVIER ANNIE · Chapitre 3 sur 65

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Respire, bébé, respire !

Chapitre 1 – La grossesse parfaite est une arnaque

Chapitre 1

 

La grossesse parfaite est une arnaque

 

Quand j’ai eu Axel, la grossesse a perdu tout son romantisme pour moi.

C’était mon premier enfant, mais pas pour Keith. James, son premier fils, habitait avec nous depuis 2003 ; il avait emménagé avec nous un an après notre union, alors qu’il avait 14 ans. Nous étions contents de lui annoncer qu’il aurait un petit frère.

J’étais pédiatre, spécialisée en néonatologie, et je veillais chaque jour sur des bébés prématurés. Keith était le chef de l’Unité des soins intensifs pour nouveau-nés. Nous formions un couple amoureux, avions décidé d’avoir des enfants, et nous en voulions beaucoup. J’avais alors 29 ans. J’étais une ancienne athlète droguée à l’endorphine et à l’adrénaline.

J’ai eu mes premières contractions à 23 semaines, en plein congrès de la Société canadienne de pédiatrie, à Calgary. Les contractions ont commencé pendant que je donnais une conférence. Des douleurs m’ont assaillie par vagues. J’avais le souffle coupé, j’arrivais à peine à respirer. Je croyais qu’il s’agissait de violentes crampes intestinales et j’avais peur que mon tube digestif n’explose par les deux bouts. Quinze minutes ont passé qui m’ont semblé une heure. J’ai cru que le trac m’avait joué un tour et que je devrais songer à renoncer à parler en public ; pourtant, je m’étais toujours sentie à l’aise sur une tribune.

Alors que j’assistais aux autres présentations, me voyant essoufflée et pliée en quatre toutes les cinq minutes, Francine, ma collègue, m’a dit que j’avais peut-être des contractions. « Moi ? Ben voyons ! » Je trouvais presque l’idée amusante. C’était impossible : des contractions quatre mois trop tôt ! Comme médecin, je compose tous les jours avec des femmes qui accouchent prématurément, mais je ne pouvais pas du tout m’imaginer que j’étais moi-même en plein travail prématuré. Quelle honte ! J’étais à 23 semaines. Dans mon ventre, Axel pesait à peine une livre. Les bébés qui naissent à 22 semaines meurent presque tous, à 23 semaines il en meurt beaucoup, et à 24 semaines, en 2005, environ la moitié seulement des bébés survivaient. Le pronostic n’était pas très bon. J’ai répondu à ma collègue que je ne pouvais pas être en travail avant terme, que ça ne pouvait pas m’arriver, pas à moi ! J’étais en pleine forme, j’étais pédiatre et j’étais prudente. Et puis, j’étais à Calgary ! Je voulais rentrer chez moi. Je voulais voir ma mère, je voulais me cacher dans mon lit, sous mon lit. Peut-être que si je respirais profondément, les douleurs cesseraient. Je ne pouvais pas accoucher à Calgary et y rester coincée pendant des mois !

Je me suis pourtant résignée à aller à l’hôpital, et les contractions ont fini par diminuer. Mais mon col était dilaté et mon test à la fibronectine était positif, ce qui veut dire, en termes médicaux, que je risquais d’accoucher au cours de la semaine. Le col de l’utérus est normalement fermé et commence à s’ouvrir peu de temps avant l’accouchement, mais l’incompétence du col de l’utérus est une situation qui n’est pas rare : le col s’ouvre avant le terme, le bébé ne reste pas dans l’utérus et naît de manière prématurée. Le col doit se dilater à 10 centimètres pour que le bébé sorte au moment de l’accouchement. J’étais alors dilatée à 1 centimètre, ce qui est anormal et inquiétant à 23 semaines.

J’ai pris le premier avion pour Montréal, malgré quelques contractions résiduelles et un col ouvert. Ce voyage, pour moi, a été une suite de scénarios catastrophes imaginés. Et si j’accouchais pendant le voyage ? « Y a-t-il un médecin dans l’avion ? Oui, Keith et moi sommes spécialistes des bébés, on s’occupe de tout. Le père peut-il couper le cordon ? Peut-on nous apporter une paille pour aider le bébé à respirer, de préférence celle qui se plie au bout comme un accordéon ? Quelqu’un aurait un petit tube qu’on pourrait insérer dans la veine de son cordon ombilical ? » Pendant tout le vol, j’étais terrorisée. Je parlais à Axel, je lui disais de s’accrocher et de bien se comporter, que je l’aimais, qu’il fallait qu’il garde sagement sa place malgré mon utérus avec son col incompétent.

J’ai toujours cru que je serais une superwoman pendant ma grossesse. Je savais que des grossesses pouvaient être difficiles, c’était mon métier de le savoir. Je savais que des complications peuvent toucher toutes les femmes, aussi prudentes et saines soient-elles. Mais je me berçais d’une sorte de pensée magique : ma grossesse à moi se résumerait à attendre sagement mon bébé en m’abstenant, comme une bonne fille, de boire du vin, de manger des viandes crues ou des fromages de lait non pasteurisé. J’étais une force de la nature ! Je saurais pousser bien fort pour expulser le bébé. Ça ferait « pop ! » et tout serait dit. Je ne ferais pas comme ces femmes anémiques que je vois parfois dans ma pratique, celles qui gémissent la bouche ouverte en prétendant pousser. Quand vous êtes le médecin d’un fœtus en détresse qui ne sort pas, c’est stressant. Les mères qui gémissent sans pousser dans ces circonstances sont exaspérantes. La tension monte dans la chambre pendant que le cœur du fœtus ralentit et que celui des médecins accélère. Je voyais la poussée finale comme un entraînement, comme une publicité de Nike : « Just do it ! » Dans ma vie, je faisais souvent trop de choses en même temps, mais j’arrivais au bout de tout ce que j’entreprenais. Cinq heures de sommeil me suffisaient largement. Je voulais au moins quatre enfants. Je saurais pousser bien fort et tout irait bien : j’étais intouchable.

Lucie, mon obstétricienne, m’a vue à mon arrivée. Oui, j’avais eu un travail pré-terme, et malgré le calme relatif, les nuages n’étaient pas loin et je n’étais pas sortie du bois. La prescription : arrêt de travail et repos au lit, sauf pour aller à la toilette et se laver. Voilà que je me retrouvais les jambes croisées, avec interdiction de marcher et de pousser quoi que ce soit, sur le dos, dans mon lit. Une superwoman déchue.

Cette peur, cette impuissance et ce désespoir étaient nouveaux.

J’étais peut-être rattrapée par des blessures antérieures. J’avais connu, par le passé, la peine et la douleur. J’avais peut-être en moi une ou plusieurs mines antipersonnel.

Pendant ma première année de résidence en médecine, on a diagnostiqué à mon père un cancer incurable au cerveau. Pendant deux ans, ma mère, mes sœurs, mon frère et moi avons assisté à la lente destruction de son corps et de son esprit. Mon père, pourtant si rationnel avec son doctorat en mathématiques, a dépensé des fortunes pour trouver un remède miracle ; ça allait des trucs naturels bidon jusqu’à la chromothérapie, en passant par l’acupressure, l’acupuncture et les traitements de bougie thérapie, qui lui promettaient tous la vie éternelle. Nous avons vécu avec lui des moments très difficiles, mais aussi des moments très précieux, remplis d’amour. J’étais alors résidente en pédiatrie, mais pendant ces années-là, avec mon père, j’en ai appris autant sur les soins à domicile, la neurologie, la radiothérapie, les couches pour adultes, la pneumonie des immunodéprimés, l’oncologie… et le prix des lots au cimetière.

Un an plus tard, on m’a diagnostiqué un cancer de la thyroïde, mais d’un type « sympa » celui-là, avec un taux de mortalité de 5 à 10 % seulement. « On le jette à la poubelle et tout est réglé », m’avait dit mon chirurgien. « YES ! » avait été ma réplique. Je devais toutefois subir une opération et des traitements de radiation, en plus de souffrir des soins hospitaliers qui n’impliquaient ni ma spécialité, ni mes patients. Deux ans plus tard, craignant un retour du cancer, j’ai dû subir une nouvelle opération plutôt invasive au cou. Je n’aime pas beaucoup les hôpitaux quand je n’y travaille pas. Je n’aime pas être une patiente, même si je sais garder mon calme et jurer dans ma tête seulement. Je préfère rester à la maison avec une douleur modérée plutôt que d’être sans douleur à l’hôpital. Pour tout dire, je hais les hôpitaux. J’ai horreur des lits d’hôpital et des tuniques bleues d’hôpital, et je déteste la bouffe d’hôpital. Je suis une patiente impatiente. Après ma dernière opération, j’ai obligé mon amie à avaler à ma place mon Jell-O et mes suppléments liquides pour faire croire à mes médecins que j’étais prête à rentrer chez moi – quitte à vomir mon âme et à endurer la douleur, pourvu que ce soit en dehors de l’hôpital. Elle n’a d’abord pas voulu être ma complice, car ce n’était pas bien pour moi. « Si tu m’aimes, mange ce foutu Jell-O, bois ces maudits liquides et sors-moi au plus vite de cet horrible trou. » Elle n’a pas eu le choix. J’ai par conséquent quitté l’hôpital en fauteuil roulant, plus morte que vive. J’avais de gros nuages noirs et des scintillements dans les yeux, des bourdonnements dans les oreilles et un goût tenace de métal dans la bouche, j’essayais de ne pas m’évanouir dans ma chaise roulante pour être libre. Liberté ! Enfin, je rentrais chez moi !

Attendre la naissance d’Axel, ma bombe à retardement, a été une expérience ravivée, quoique bien différente. Mon corps était de nouveau défaillant, mais cette fois mon enfant pouvait souffrir à cause de ce corps, à cause de cet appareil féminin défectueux. Quand on est couchée, on ne peut que rester calme et immobile. Dire à son utérus de s’accrocher, à son bébé aussi, et pour longtemps. Ce repos forcé est une torture pour une maniaque de l’action et du contrôle comme moi. Je ne pouvais même pas préparer moi-même mes repas. Avant d’aller travailler, Keith m’apportait ma nourriture au lit. Je me sentais tel un lion en cage. Le stress d’un accouchement prématuré formait lui aussi un gros nuage noir au-dessus de mon lit, nuage qui heureusement s’amenuisait avec chaque semaine supplémentaire qu’Axel passait dans mon ventre.

Outre dormir, pas grand-chose à faire dans un lit – bien sûr, on peut y faire autre chose, mais pas quand le col de l’utérus est dilaté et qu’on risque à tout moment d’accoucher prématurément (ce qui signifie : pas de sexe pendant des mois, s’il vous faut un dessin). Je restais au lit en feignant de garder mon calme et de contrôler mes émotions, me concentrant sur le « ohm » du col de mon utérus. Je me figurais un lac tranquille, sans rides. Quand j’avais une contraction, une ride se dessinait sur le lac, puis il redevenait lisse comme un miroir. À l’instar d’une carte postale de la Suisse, où les montagnes sont taillées comme des diamants surplombant un lac trop bleu, sur fond de ciel sans nuages. Keith était frustré ; il aurait voulu avoir des relations sexuelles unilatérales plus souvent. J’étais irritée par la seule idée qu’il désire que je lui fasse plaisir. « Du sexe, bordel ? Mais c’est ça qui nous a mis dans la merde ! »

Ainsi, à ma première grossesse, je suis restée allongée pendant onze semaines, pendant lesquelles j’avais des contractions chaque fois que je bougeais un peu trop ou que je devais me lever pour aller aux toilettes. Mon col de l’utérus se dilatait progressivement. À 28 semaines, j’étais dilatée à 4 centimètres, à 30 semaines, à 5 centimètres. J’ai quitté mon « repos au lit » à 35 semaines, pensant – et espérant – que j’allais accoucher, que je pourrais enfin rencontrer Axel. Bien qu’il ne soit pas idéal d’accoucher cinq semaines avant terme, c’est généralement sans danger. Mais je n’ai pas accouché.

Avant ma grossesse, je pesais 125 livres, 140 quand je me suis retrouvée alitée, et 200 quand je suis revenue sur mes pieds. Je m’étais imaginée enceinte en super amazone, et voilà que je n’étais plus qu’une baleine échouée. Je détestais les « cloques cocktail », ces femmes maigres comme des cure-dents qui ne prenaient que 15 livres, ce qui leur faisait un beau petit ventre bien rond en forme d’olive, de tomate-cerise, de bocconcini ou de cantaloup, et qui gardaient leurs petites fesses bien dures.

Gonflée comme une baudruche, je ne pouvais même plus marcher. Mes pieds me faisaient mal, le syndrome du tunnel carpien limitait au maximum les mouvements de mes poignets. Pendant mon « repos au lit », mes vieilles blessures de sport sont revenues me hanter : hernie discale, douleurs au dos et à la sciatique, et d’anciennes fractures aux orteils, pourtant guéries, se rappelaient à moi comme d’horribles démons. Mes pieds enflés n’entraient plus dans aucune chaussure. Je ne pouvais porter que des sandales de plage bon marché. Je ne supportais toutefois plus de rester à la maison et de me parler toute seule. C’était l’été, et Keith honorait lui-même presque toutes mes obligations professionnelles. Je me suis remise au travail, en faisant du service uniquement de jour avec une charge de patients diminuée. À 36 semaines, de gros points noirs sont apparus dans mon œil droit. On m’a diagnostiqué un décollement du corps vitré, « parfois associé à la grossesse ». Je devais fermer l’œil pour bien voir. À tout moment, je me donnais des claques sur la joue droite pour chasser les insectes ou les oiseaux imaginaires qui m’assaillaient, avant de réaliser que ce n’étaient que les corps flottants qui bougeaient dans mon œil. J’avais l’air d’une possédée. À force de garder l’œil droit fermé, je me suis mise à faire des migraines. La grossesse, quelle sale affaire ! Je continuais à maudire en silence les « cloques cocktail » de la salle d’attente, où je ne voyais pas beaucoup de bélugas dans mon genre. Oui, j’aurais d’autres enfants. Mais ceux-là, je les adopterais.

Enfin, en récompense pour ma bonne conduite, on a provoqué mon accouchement à 37 semaines pour cause d’hypertension et de pré-éclampsie, une grave complication de la grossesse. Complètement dilatée, j’ai poussé très fort pendant deux heures (il y a des témoins !), mais j’ai quand même dû subir une césarienne d’urgence, parce que le cœur d’Axel commençait à faiblir. Pour en rajouter une couche, l’épidurale n’a pas fonctionné complètement, ce qu’une vive douleur m’a confirmé.

Quand je me suis réveillée, complètement droguée, j’ai vu Keith, un grand sourire aux lèvres, qui tenait dans ses bras un bébé inconnu. J’étais outrée. Comment osait-il apporter ici un autre bébé alors que j’étais en train de donner naissance au nôtre ? Salaud ! Va remettre ce bébé à sa place à la pouponnière ! Puis, je me rendormais, et me réveillais de nouveau, toujours convaincue que Keith tenait amoureusement dans ses bras le bébé d’une autre. Mais il n’y avait pas que ça ! Deux phoques énormes étaient couchés dans mon lit et je criais pour qu’on les chasse : « Les phoques, les phoques ! » Dans les brumes où je me trouvais, je méprenais mes jambes enflées pour des phocidés, mais les infirmières anglophones, elles, n’entendaient que : « Fuck ! Fuck ! » Elles devaient me trouver bien grossière. Encore aujourd’hui, elles me taquinent en me rappelant cet incident.

Quand j’ai retrouvé mes esprits, j’ai vu Axel, avec son pli horizontal au-dessus du nez, sa peau douce et ses orteils parfaits, et ce fut le coup de foudre. MON BÉBÉ ! MON PETIT GARÇON ! Mon crease-nose ! Dans ma tête, les mots « je suis mère, j’ai un fils, je suis désormais une maman » résonnaient comme une incantation. En même temps, j’étais effrayée par la responsabilité et le pouvoir que j’avais sur ce petit être sorti de mon corps. Je réalisais aussi que je ne pouvais plus du tout bouger mon bras gauche. Le gros tendon qui tient l’épaule, la coiffe du rotateur, s’était déchiré pendant que je poussais, parce que je m’agrippais comme une folle aux bords du lit. Je poussais de toutes mes forces pour NE PAS aller en césarienne.

Césarienne quand même. En prime, la douleur dans mon épaule gauche était insupportable.

En rentrant à la maison avec Axel, j’étais une épave. J’avais du mal à allaiter avec un seul bras valide et des poignets coincés, et pour les mêmes raisons je ne pouvais pas soulager mes hémorroïdes ni m’essuyer les fesses. M’asseoir sur la cuvette était très difficile à cause de mon dos et de mes pieds, que je ne voyais même plus parce que j’étais obèse. Voir était d’ailleurs une notion toute relative, compte tenu des mouches imaginaires qui obstruaient mon champ visuel droit.

Axel était un petit pleureur qui ne dormait pas. Il avait des coliques, et les six premiers mois furent vraiment difficiles. C’était un adorable bébé avec une peau très pâle. De petites veines bleues striaient ses paupières. Il s’endormait tous les soirs sur un disque de Norah Jones ; généralement, c’était à la onzième chanson (Nightingale), après avoir régurgité et vomi, qu’il cessait d’imiter les détecteurs de fumée et que les cris s’estompaient. J’étais pleine d’amour, mais complètement, complètement vidée.

J’étais faite pour la parentalité, mais pas pour la grossesse. Pour notre prochain enfant, nous songions sérieusement à l’adoption, mais beaucoup d’éléments jouaient contre nous : trop endettés, trop vieux, pas religieux (eh oui ! ça compte), pas (encore) mariés, pas stériles et pas en assez bonne santé – à cause de mon histoire de cancer. Il fallait donc concevoir. Mais ce qu’on ignorait encore, c’est que ma première grossesse allait faire figure de promenade de santé à côté de la seconde.

La suite de ce livre est consacrée à l’histoire de Violette. Ses parents, docteurs pour bébés, très amoureux l’un de l’autre, ont dû vivre l’expérience traumatisante qui marque les parents dont ils s’occupent dans leur pratique : mettre au monde un enfant malade et l’accompagner à l’Unité de soins intensifs. Une unité où tous deux travaillent, une science que tous deux connaissent intimement, et dont Keith, spécialiste réputé et respecté mondialement, était le chef. Il dirigeait le Comité d’étude du fœtus et du nouveau-né à la Société canadienne de pédiatrie et savait tout ce qu’on pouvait savoir à propos de cette science, avant même que les nouvelles découvertes ne soient publiées ; une sommité. Tandis que bien des médecins « normaux » sont à la traîne des percées scientifiques, Keith les devançait toutes, les dirigeait souvent. Il connaît tout sur les études possibles et imaginables, il sait quand elles ont été faites et combien de bébés y ont participé. Il appelle par leur surnom familier les chercheurs qui les ont menées et peut même nommer leurs mets préférés. Pour ma part, médecin en néonatologie et chercheur en éthique clinique, je me posais des questions difficiles : quand faut-il prendre des décisions de fin de vie pour les bébés à haut risque de décès et/ou de handicap ? Que dire aux parents en détresse ? Comment la mort peut-elle survenir à la naissance, comment les soins de confort peuvent-ils améliorer la vie quand sa fin touche d’aussi près son début ? Et bien d’autres questions encore.

Aux soins intensifs, on me percevait comme un médecin sensible qui aimait parler aux familles. J’adore parler aux bébés, aux parents, j’aime le travail clinique ; je suis fascinée par les relations qui se tissent dans l’Unité des soins intensifs. J’aime le contact humain.

À ma seconde grossesse, à 23 semaines, j’étais dilatée et je saignais. À 24 semaines, mes membranes se sont rompues et j’ai perdu mes eaux. J’ai été alitée dans la salle d’accouchement pendant dix jours, du 12 au 22 mai 2005. Lors de ma première grossesse, ma période de repos au lit – à la maison – était comme une cure dans un spa à côté de celle-ci. Tout est relatif.

Violette est née le 22 mai 2005, à 5 h 21 du matin, à 24 semaines et 5 jours de grossesse, dans l’« OR 1 » de l’Hôpital Royal Victoria à Montréal, Québec, Canada. Le simple fait d’écrire cette phrase me fait pleurer.

 

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