Respire, bébé, respire !
Chapitre 30 – 21 juin
Chapitre 30
21 juin
Jours de vie : 31
Âge gestationnel corrigé de Violette : 29 semaines
TABARNAK, ORDI ! !
PAS ENCORE ! ! !
On a reçu un appel ce matin. L’état de Violette s’est encore détérioré à cause d’une complication rare. La situation est critique. Il faut lui enlever sa ligne centrale dans le bras. Sa troisième.
La première, c’était le cathéter qu’on lui a inséré dans le nombril à la naissance pour éviter d’avoir à la piquer trop souvent. À 5 jours, on a inséré un cathéter central dans son bras, qui se rendait aux gros vaisseaux du milieu de son corps pour l’alimentation intraveineuse, toujours pour éviter de la piquer trop souvent, jusqu’à ce qu’elle puisse absorber le lait dans ses intestins. Et ensuite, on a dû lui en mettre un autre pour lui donner des antibiotiques et pour la nourrir ; elle ne digère plus à cause de son infection, et on va la torpiller au méropénem pendant un moment. Mais ce dernier cathéter a irrité l’une de ses veines centrales et ça a fait un petit trou ; il y a eu un écoulement. Son poumon gauche s’est rempli de liquide et on a dû la re-re-re-remettre sur le respirateur à haute fréquence. Ça ne va vraiment pas bien. Sophie est en train de considérer l’option de mettre un drain thoracique, ils refont les rayons X en ce moment. Sophie et Keith peuvent décider ce qui est mieux pour elle. Je voudrais penser comme une mère et non pas comme un docteur, mais je ne sais plus comment on fait. Ou bien c’est l’inverse ; je ne sais plus comment être un docteur non plus.
Je suis en colère. Une colère aveugle, rouge, brûlante, qui me donne envie de vomir. Peut-être qu’écrire me fera du bien. Je tombe maintenant dans une colère opaque, visqueuse, collante.
Je rage, je sombre, je bous. Mon cœur bat avec les injustices du monde. J’enrage contre ces Normaux ventrus, gluants et puants qui chialent et râlent pour rien. Qui se plaignent qu’ils n’ont pas assez de temps pour leurs enfants, alors qu’ils choisissent eux-mêmes de ne pas s’en occuper parce qu’ils préfèrent regarder la télé, prendre des rendez-vous ou aller travailler. Quand on se fait frapper par un camion, ou trouve bien le temps de se faire conduire à l’hôpital, non ? Et puis, ceux qui se plaignent qu’ils sont fatigués parce qu’ils doivent respecter un « deadline ». Dans deux ans, qui va encore se soucier de ton deadline ? Violette aussi a un deadline. Ou bien elle passe, ou bien elle est « dead ». J’en veux à ces Normaux Ingrats sans considération qui sont tannés de la routine de couple et qui voudraient une vie sexuelle moins prévisible. PAUVRES, PAUVRES VOUS ! Je ne peux pas avoir une relation sexuelle sans être terrifiée par l’idée de retomber enceinte. Si mes relations sexuelles redevenaient juste normales et prévisibles, je pourrais aimer ça. J’ai arrêté la pilule parce qu’à cause d’elle, j’avais moins de lait. J’ai peur que le condom se brise ; j’imagine que les spermatozoïdes passent à travers et résistent aux spermicides. Ou encore qu’ils se reproduisent par bourgeonnement asexué, comme des levures, et que je me retrouve infectée par des milliards de spermatozoïdes mutants programmés pour me féconder. Je ne peux pas retomber enceinte. Plus jamais. Je ne peux pas avoir des relations sexuelles sans imaginer qu’une autre Violette se mette à pousser dans mon ventre et recommence à gémir sous les néons. Je ne peux pas penser au sexe sans penser à l’anéantissement, au désespoir. Je ne peux pas penser au sexe sans ressentir un trou dans ma poitrine, sans penser à un enfant mort.
La routine, c’est bon quand ce n’est pas se réveiller à 4 h du matin pour se fixer à une trayeuse électrique et tirer son lait en pensant à sa fille branchée en néonat.
J’ai eu une brillante idée cet après-midi, quand j’ai vu arriver le chariot d’urgence : je pourrais prendre une bonne dose de sédatifs et me faire admettre aux soins intensifs en bas. Disparaître, pendant un mois. Non. Quatre, ce serait mieux. Quatre mois de coma. Et me réveiller quand tout serait fini. Ou construire une machine à voyager dans le temps, retourner en arrière et effacer d’un coup ce chapitre de merde de la vie de Violette, de ma vie, de nos vies, sans passer par la douleur et la folie, sans savoir.
Et ne plus entendre ces Normaux Ingrats qui disent que tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts. Que les épreuves arrivent seulement aux gens qui peuvent en tirer quelque chose. Quelle bande de sans-cœur. Est-ce que Violette est en train d’apprendre quelque chose, en ce moment ? Est-ce que toutes les piqûres sur ses talons vont la rendre plus forte ? Ça lui fera seulement des talons rugueux. Moi, je ne me trouve pas plus forte qu’avant. C’est pas ça, être plus forte ! Ça m’a tuée, oui !
La vie n’est plus pareille. L’autre Annie Janvier est morte. Les Normaux Ingrats ne savent pas à quel point ils sont chanceux d’avoir une bonne santé et une vie normale, avec une famille et des petits problèmes normaux.
J’ai déjà été comme eux. C’est vrai que j’ai vu mon père se détériorer pendant deux ans… Je n’étais pas une Normale Ingrate, j’avais déjà perdu cette naïveté. Mais ça ne m’a pas rendue plus forte, ça m’a rendue plus faible. Ça m’a fait réaliser que tout peut arriver. Et c’est ce qui s’est passé : j’ai eu ce maudit cancer. Et avec la naissance d’Axel, je suis devenue complètement paranoïaque.
Je sais déjà que je ne suis PAS plus forte. Et je suis parfaitement capable de reconnaître la chance que j’ai dans la vie. Qu’est-ce que je dois apprendre de plus ? Avec Keith, j’ai souvent dit : « Ce sont nos plus belles années. » Eh ben, pas 2005. Scrap. Effacer du disque dur. Éliminer. Va-t’en, 2005. Fuck 2005. À détruire. On zappe.
Je veux 2006. Maintenant. Je veux disparaître et revenir. Je ne sais plus qui je suis, je ne suis plus la même. J’ai changé. Maintenant, je suis dans l’autre groupe. Dans le groupe des malades. Encore. Mais je ne suis pas malade. Je suis dans le groupe de ceux qui veillent sur les malades. Dans le sous-groupe de ceux qui veillent sur leur bébé malade. Le groupe des ravagés par l’attente et l’incertitude. J’ai tout de même un petit avantage, c’est de ne pas être tombée d’un seul coup du groupe des Normaux Ingrats à celui des désespérés. Avec papa, puis avec mon cancer, j’avais déjà commencé à dégringoler. Je suis tombée de moins haut. Mais jamais je n’ai voulu disparaître du monde quand j’étais malade ou quand papa était malade. Je savourais chaque minute que je passais avec papa. Je buvais ses mots, je gravais son image dans ma mémoire. Je me disais : « Tu es en train de vivre des moments précieux, c’est sacré, hume-les, ingère-les, incorpore-les dans chacune de tes fibres, fixe-les dans ton crâne, conserve-les pour la vie. » Et maintenant, je veux disparaître. Je ne veux pas mourir, je veux juste réapparaître plus tard. Je ne veux PAS être ici. Et quand je le dis, je me trouve merdique. Ma pauvre Violette, sa maman veut partir et revenir plus tard, pendant qu’elle, elle est en néonat, à écouter le takatakatakata de son respirateur à haute fréquence.
On me répète ad nauseam qu’il faut prendre les choses au jour le jour. Qu’on ne peut jamais être sûr de rien. Je le sais, câlisse, je suis néonatologiste ! JE SAIS QU’IL FAUT PRENDRE LES CHOSES UN JOUR À LA FOIS ! Arrêtez de me le dire. Rien n’est jamais certain. On le sait. Ben oui, je peux me faire frapper en traversant la rue. Mais vous savez quoi ? En ce moment, il est plus probable que Violette meure avant moi. Il est probable que ma fille mourra avant sa mère, avant ses frères, avant son père. C’est ça, la réalité – et foutez-moi la paix avec vos « On va tous mourir un jour ». Moi aussi, j’ai déjà dit que « la vie, c’est une maladie mortelle » et d’autres niaiseries du genre. La seule statistique qui ne change jamais d’une province à l’autre, d’un pays à l’autre, c’est que 100 % des humains finissent par mourir. Pas besoin de me le rappeler, merci.
Come on, 2006, arrive, calvaire ! « Un jour à la fois », ça marche pas. Et si je redeviens néonatologiste un jour, si je retrouve un jour mon état normal, plus jamais je ne dirai ça aux parents. On sait bien qu’il faut prendre les choses un jour à la fois. Un jour, Violette est extubée, le lendemain elle est réintubée. Un jour, on est censés arrêter le respirateur, et là elle se met à pisser et à bouger, et elle ne meurt pas. Un jour, elle est mieux et stable, le lendemain elle fait un épanchement pleural et il faut repartir le respirateur haute fréquence. Un jour à la fois ! Et vous croyez qu’on ne le sait pas? Les infirmières sont bien gentilles. Elles essaient de nous protéger en nous prévenant qu’une chute s’en vient, qu’il va y avoir un virage sec, et qu’après il y aura une lente remontée. Comme dans les montagnes russes. Bon, on a compris. Depuis presque cinq semaines, on se fait brasser comme du Shake’n’Bake. Tout peut arriver.
Pus capable du « one day at a time ». J’ai décidé d’adopter une solution de rechange originale, de ne plus prendre les choses comme elles viennent, mais de fixer un point à l’horizon. Je nous projette dans six mois. Je visualise Violette dans son siège d’auto. Je la vois dans la bassinette d’Axel, qui va devenir la sienne. Je m’imagine être réveillée par ses pleurs de bébé, et non plus par le réveille-matin qui m’avertit que c’est l’heure de tirer mon lait. J’imagine James qui tient sa petite sœur dans ses bras…
Mais merde, dans six mois, peut-être que Violette ne sera même plus là.
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