Respire, bébé, respire !

JANVIER ANNIE · Chapitre 26 sur 65

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Respire, bébé, respire !

Chapitre 24 – Chère Violette

Chapitre 24

Chère Violette

 

Ma chère Violette,

Mon bébé,

Je ne sais pas par où commencer.

Je parle avec ton papa, mais pas de tout. Il y a des choses qu’il est préférable de ne pas dire. Je parle aussi à mon ordinateur, figure-toi ! C’est plus facile pour moi de faire semblant d’être saine d’esprit, de continuer à tirer mon lait toutes les trois heures, de me convaincre que je suis organisée et que je contrôle la situation. C’est plus facile pour l’instant. Autour de moi, je vois ces merveilleuses mères qui parlent, qui sourient et qui font la lecture à leurs petits bébés intubés et emmaillotés. Pourquoi je ne peux pas faire comme elles ? POURQUOI ? Peut-être qu’elles aussi font semblant. Va savoir.

Je me concentre sur des choses que je peux faire. Je peux venir te voir, t’observer et espérer, espérer, espérer encore que tu vas t’accrocher. Espérer que tes petits poumons ne seront pas trop écorchés. Espérer que tu ne t’infecteras pas encore plus, avec tous les antibiotiques que tu as reçus. Espérer que les bactéries n’envahiront pas ton sang en passant par la voie veineuse centrale, ou tes poumons par la sonde endotrachéale, ou ta peau à travers toutes ses petites lésions, ou tes reins à cause de tes couches mouillées. Espérer que tes intestins resteront sains et ne seront pas perforés, espérer que tes yeux ne seront pas abîmés. J’espère. Et j’ai peur. Peur que quelque chose tourne mal et que tu souffres.

J’ai besoin d’un plan, j’ai besoin de tirer mon lait, de laver mon kit d’allaitement, de venir en néonat, de parler à l’ordinateur, j’ai besoin de m’imaginer que je contrôle la situation.

Mais je ne contrôle pas grand-chose.

On insiste pour que je te fasse la lecture ; il y a cette nouvelle initiative qui incite les parents à lire des histoires à leurs bébés. C’est très bien pour les parents qui aiment ça. En tant que docteur, j’aurais volontiers prêché cette initiative auprès de tous les parents déjà convaincus. Je sais qu’il est démontré scientifiquement qu’en lisant des histoires à son bébé, on sera plus enclin à lui en lire plus tard. Mais chez nous, il y a déjà des tonnes de livres. Beaucoup trop de livres ! On ne sait même plus où les ranger. On en donne souvent. Parfois, je dépose des livres personnels dans la boîte de retour de la bibliothèque publique, comme on déposait autrefois des bébés abandonnés sur le parvis de l’église. Je me dis qu’une bibliothèque ne va tout de même pas jeter des livres abandonnés ou les mettre au recyclage ! Alors je ne comprends pas pourquoi je devrais maintenant te lire une histoire. D’abord, tu ne pourras pas l’entendre avec le bruit du respirateur. Et je crois – et pas seulement en tant que docteur, mais aussi en tant que personne normale qui regarde son bébé de 25 jours pesant à peine 1,2 kilo –

que tu ne peux tout simplement pas comprendre une histoire. Bien sûr, tu

reconnais le son de ma voix, et aussi mon odeur, c’est prouvé. Eh bien, je me contenterai de ça.

Les infirmières m’encouragent à te parler. Alors je te parle. Mais je ne sais pas de quoi je peux bien te parler. Tu es si petite ! Si minuscule ! Ton cerveau n’est pas plus gros que mon poing, qui pourtant est tout petit : ma grandeur de gants stériles est 6,5. C’est stressant de voir tes saturations, le taux d’oxygène dans ton sang, chuter chaque fois que tu es dérangée. Quand je parle trop fort, tu désatures. Quand je murmure, tu désatures. Quand je respire, tu désatures. Quand je suis là, tu désatures.

Les mots ne sortent pas facilement. Je n’ai que deux phrases à la bouche : « Je t’aime » et « Je suis désolée ». Guère plus. Ou alors : « Fuck, c’t’une autre crisse d’ostie de brady, câlisse ! » Et me voilà le plus souvent en train de sacrer dans l’incubateur. Ça non plus, ça ne fait pas très maternel. Une maman ne peut quand même pas finir toutes ses conversations avec sa minifille en lui garrochant des gros mots par la tête.

J’aimerais pouvoir te dire que tout ira bien. Mais je ne peux pas. Ce serait mentir, car je ne suis pas du tout certaine que tout ira bien pour toi. Cependant, je suis de plus en plus rassurée chaque jour. Je sais surtout que tu es inconfortable parfois, même quand on prend toutes les précautions possibles. J’aimerais prendre la douleur. Chaque fois qu’on doit te faire quelque chose de pénible, comme te piquer le pied, on te donne du sucrose. Le sucrose, c’est du sucre et c’est prouvé que ça diminue la douleur et l’inconfort. On devrait l’utiliser avant toutes les procédures qui risquent d’être douloureuses en néonatologie. Papa et moi, on est les chiens de garde de ton sucrose. On s’assure que tu en reçois chaque fois que tu dois subir une prise de sang ou autre chose. Le chien de garde obsessif, c’est surtout papa. Moi, je suis le chihuahua caché sous le tapis, qui attend que la tempête passe. Quand il n’y a pas de sucrose, je fais mon innocente et je demande où il est passé, c’est tout, alors que, papa, lui, il casse la baraque. Il a même monté un petit atelier de sucrose pour les parents de néonat, pour s’assurer que les bébés en reçoivent quand ils en ont besoin. Je l’aime. Heureusement qu’il est là et que je peux compter sur lui. Lui, c’est avec un énorme bazooka qu’il te protège. Moi, c’est avec un tire-pois.

Je ne peux pas te dire qu’à la fin, tout ira bien. Je ne sais même pas comment ça finira. Quelle fin ? Quand ? Si tu meurs, je ne veux pas que les choses « aillent bien », quelle horreur ! Si tu restes handicapée, je voudrais que les choses « aillent bien », mais j’ai du mal à y croire. Il y a aussi des mots que je ne peux pas prononcer devant toi, pas même dans ma tête. Tu es sur un respirateur, et je suis morte de peur.

Peur de te perdre, peur d’essayer trop fort de te sauver. Peur de trop désirer quelque chose et de souffrir encore plus de ne pas l’obtenir. Peur de trop t’aimer et qu’à la fin, il n’y ait plus rien, que de l’air, de la dévastation, du néant. Je ne sais pas comment être la mère d’un microbébé sur un respirateur, attaché à tous ces fils et à tous ces tubes.

Je ne sais pas comment être la mère d’un bébé mort.

Comment puis-je être la mère d’une Violette morte ?

Toute ma vie je t’ai imaginée. Ton premier sourire, ton premier rire, tes premiers pas, les couches, la première bouchée de purée, les chandelles aux anniversaires, tes premiers mots, tes câlins, ton odeur, tes repas préférés, tes yeux le matin, tes vacances d’été, les baignades, les chansons, les histoires, les premiers chums, la graduation, les voyages, tout. Autant de rêves que je ne vivrais pas, de choses que je ne verrais pas.

Est-il moins pénible de perdre un enfant qu’on n’a pas connu, ou seulement pendant une courte période et attaché à des machines, que de perdre un enfant qu’on a connu et de savoir ainsi ce qu’on a perdu ? Est-ce que l’enfant qu’on n’a pas connu, parce qu’il creuse aussi un grand vide, parce qu’il n’a pas eu le temps de se donner une histoire, pèserait toute ma vie sur mon cœur ?

Je sais bien que tu n’es pas en train de mourir à cet instant. Mais tu es si fragile ! Tout peut arriver.

Je te parle seulement des vraies choses, celles qui ne se trouvent pas dans les livres que les parents lisent à leur enfant. Peut-être que ces livres pour bébés comblent un vide et remplacent les mots cruels que les parents ne peuvent pas se dire, ni dire à leur enfant.

Je vais m’appliquer à devenir une bonne maman de néonat, au moins une maman correcte. Je te promets que je vais essayer.

Je ne sais pas vraiment comment m’améliorer, pourtant je t’assure que je fais de mon mieux. Mais je sais que je ne suis pas une pro. Peut-être qu’avec le temps, je m’habituerai à te voir comme ça. Ça aussi, c’est triste : comment une maman peut-elle s’habituer à la vue de sa fille intubée et branchée ? Je ne supporte pas de te voir comme ça, même si je connais ces machines. Comment les mamans qui ne les connaissent pas font-elles pour rester sereines et lire des histoires ?

C’est moi qui devrais être attachée aux machines. Toi, tu devrais être encore dans mon ventre, à grandir, paisible et insouciante.

Je sais que c’est impossible, on ne peut pas revenir en arrière. Je suis coincée, à me demander ce que j’aurais dû faire, comment j’ai pu te laisser tomber. Je me repasse encore ces dix jours de repos au lit, et aussi les deux jours qui les ont précédés, à analyser toutes les erreurs que j’ai pu commettre. J’étais vraiment énervée quand j’ai joué au Rummikub avec ton papa. J’ai soulevé Axel au parc pour qu’il puisse s’agripper aux barres fixes. J’ai marché vingt minutes pour aller acheter des bagels chauds au Fairmount alors qu’on avait du pain à la maison. On a fait l’amour assez souvent, parfois j’avais des contractions. On a fait l’amour deux jours avant que je me retrouve au repos au lit. À l’hôpital, j’ai éternué en me retournant, et c’est là que j’ai perdu mes eaux. J’essaie de penser avec ma tête, mais je ne pense qu’avec mon cœur et mon ventre. Je n’arrête pas de tout analyser et de me dire que j’aurais dû mieux te protéger.

Et c’est maintenant que je regrette de ne pas savoir comment être une maman normale de néonat, de ne pas ressentir au fond de moi-même que tu es ma Violette, que je dois corps et âme être avec toi. Tu es mon bébé, et un jour, je ne sais trop comment, tu es censée devenir ma fille sans tubes ni fils ni moniteurs. Quand on vient te voir, ton papa dit à l’agent de sécurité qu’on rend visite à notre fille malade ; et moi j’ajoute : « J’ai accouché prématurément. » Tu n’es pas vraiment malade comme n’importe quelle autre personne malade, tu es seulement sortie de mon ventre trop tôt, et la technologie doit essayer de faire le travail que je n’ai pas pu faire. Et ces machines doivent te sauver la vie en essayant de ne pas abîmer ton cerveau, tes poumons et tes vaisseaux sanguins.

Ces machines sont là pour faire le travail à la place de mon ventre.

Quand tu avais deux jours, j’étais incapable de te prendre. J’avais trop peur. On m’a obligée à te tenir pendant qu’on changeait l’incubateur, en me disant qu’il n’y avait personne d’autre pour le faire. J’avais si peur. Je suis un médecin qui sauve des bébés comme toi, je les intube, je sais ce qu’il faut faire quand surviennent les pires catastrophes, je sais comment les réanimer, quels médicaments leur prescrire, quels aliments liquides injecter dans leurs veines, comment lire leurs rayons X. Et là, je devais te tenir dans mes mains tremblantes, et j’en voulais aux infirmières qui me forçaient à le faire.

Mais je vais m’améliorer. Promis. Je vais m’arranger pour devenir comme ces mères maternantes qui ne sont jamais rassasiées de leur bébé, qui ne pensent qu’à les serrer contre elles et qui en parlent à tout le monde.

Violette, je sais comment fonctionnent tes poumons, comment fonctionnent les machines et tout ce qui peut t’arriver. Je comprends tous les chiffres qu’on utilise pour résumer ta condition. Je comprends tous les chiffres qui te définissent, je connais la recette idéale de la nourriture qu’on injecte dans tes veines, je sais où tu en es dans le protocole d’alimentation. Je connais la composition exacte de ton organisme, le pourcentage qui est constitué d’eau. Je sais si bien comment ton corps fonctionne, avec ses échanges gazeux, son oxydation, ses enzymes, tout ! Et je sais parfaitement quels désastres te guettent.

Mais je ne sais pas comment être ta mère. Je n’ai jamais appris comment être la maman d’un tout petit bébé dépendant d’un respirateur. Il n’y a pas de recette pour ça, pas de mode d’emploi. J’essaie d’apprendre en observant les autres mères autour de moi, en me rappelant les mères que j’ai vues depuis le début de ma carrière. Je devrais suivre un cours. Et je sais bien que dire ça ne fait pas de moi une meilleure mère.

Je me console en sachant que je ne suis pas la seule ; j’ai connu d’autres mères qui se sentaient comme moi. Ces mères sont celles qui ont été assez ouvertes pour être capables de parler de ces choses. Des choses dont je ne peux même pas parler à mon médecin, à mon infirmière, à mes amis, ni même à Keith. Mais je te promets que je vais m’améliorer.

Respire, Violette, respire.

J’espère, ma fille, que tu te sens bien, aussi bien que possible. J’espère que tu absorbes ton lait sans problème, que ton cœur ne va pas ralentir trop souvent aujourd’hui, qu’on n’aura pas besoin d’augmenter ta concentration d’oxygène, que ta voie veineuse centrale ne va pas s’infecter, que ton petit ventre ne te fera pas mal, que ton cerveau se perfuse bien. J’espère que tes poumons grandissent bien, et le reste aussi.

J’espère grandir moi aussi, mais ça prendra peut-être un peu de temps.

Je suis désolée. Tellement désolée.

Je t’aime.

 

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