Respire, bébé, respire !
Chapitre 20 – 11 juin
Chapitre 20
11 juin
Jours de vie : 21
Âge gestationnel corrigé de Violette : 27 semaines et 4 jours
10 juin 2005
22 h 50 : Violette s’est détériorée en soirée, ventre ballonné, augmentation des besoins
d’oxygène, désaturations augmentées. Bonne entrée d’air x 2 et pas de souffle. Acidose respiratoire importante : pH 7.05 CO : 107 […] Paramètres resp augmentés. Opacités au 2 RX pulmonaire : pneumonie vs atélectasie ? Mise NPO, alimentation peut-être à reprendre plus tard […] Père ici, au courant de la situation.
Cher ordinateur,
Violette a arrêté de manger hier. C’est peut-être une pneumonie. Antibiotiques, encore. Ça a ralenti ses intestins. Les intraveineuses sont difficiles, ils vont peut-être remettre un pic line enlevé hier… Presque à la case départ, elle reprend aujourd’hui des miniquantités de lait, et je vais avoir encore plus de lait à congeler.
J’essaie de rester positive. Elle pèse plus que 1000 g aujourd’hui, enfin. Quand même une bonne chose. Elle grossit.
J’essaie de tirer mon lait et de taper en même temps sur le clavier. Je vais t’expliquer pourquoi je tire mon lait, comme ça j’aurai l’air encore un peu docteur et pas juste mère laitière. Les bébés comme Violette ne peuvent pas boire le lait au sein. Pas seulement parce qu’elle a un tube dans le fond de la gorge et dans la trachée pour l’aider à respirer, mais aussi parce qu’elle n’a pas développé les réflexes de bébé qui lui permettraient de se nourrir à mon sein sans danger. Quand on avale, on n’a pas besoin de penser qu’on doit cesser de respirer et qu’il faut rétracter la langue pour ne pas recracher la nourriture. C’est automatique. Mais le système nerveux de Violette n’est pas assez développé pour ça, ce « wiring »-là se développe vers la fin de la grossesse. Il y a des bébés de 34 semaines qui ne savent pas aller au sein non plus, même s’ils sont en bonne santé relative. Il faut donc nourrir Violette à l’aide d’une sonde, un tube que l’on insère dans sa bouche ou son nez jusqu’à son estomac, où le lait est déposé tout doucement. Il y a des choses qu’elle peut faire, comme sucer sa suce ou digérer mon lait. Et son petit ventre fonctionne bien en général, ce qui me fait plaisir. Ce n’est pas le cas de tous les bébés. Tous les bébés comme Violette doivent être alimentés par intraveineuse à la naissance. Le lait est introduit en petites quantités, que l’on augmente progressivement, tout en diminuant les aliments liquides qu’on lui donne dans les veines, par le pic line. Le fait qu’elle tolère mon lait est une très bonne nouvelle. Plus vite on élimine l’intraveineuse, mieux c’est. La ligne centrale comporte un grand risque d’infection, et les bébés comme Violette ne sont pas très doués pour combattre les infections.
Je me trouve quand même chanceuse au moins pour une chose. Grâce à mon lait, je l’aide à grandir. Je lui fournis des anticorps, de la lactoferrine et toutes sortes de bonnes choses. J’ai des affaires de filles qui marchent encore, on dirait. Je peux faire quelque chose pour elle.
Je comptais donner mon lait à Violette pendant les six premiers mois suivant le jour où elle aurait dû naître, pour être équitable avec Axel que j’ai allaité pendant six mois. Mais elle est née quatre mois trop tôt. Catastrophe ! Je devrai tirer mon lait pendant dix mois, ou espérer qu’elle aille au sein à un moment donné ! En langage médical, on dit exprimer le lait, mais nous les mères on parle plus souvent de « pomper » ou de « tirer » notre lait. C’est plus réaliste.
La vraie catastrophe, ce serait que j’arrête demain de tirer mon lait parce qu’elle n’aura pas survécu, mais merde, je ne veux pas penser à ça tout le temps, faut quand même avoir de l’espoir des fois. Quand des bébés meurent aux soins intensifs, c’est généralement dans les deux premières semaines de leur vie ; 70 % des décès surviennent assez tôt. Mais même quand les risques restent plus faibles, la mort rôde toujours. Violette a passé le cap des deux semaines.
Inspire, expire.
J’ai donné un nom à mon tire-lait. Puisque je dois partager ma vie avec ce truc en plastique, aussi bien lui insuffler un peu d’humanité. Alors j’ai baptisé ma pompe « la Grosse Bertha » (« Dicke Bertha »). C’est le nom que les Allemands avaient donné à un canon très puissant pendant la Première Guerre mondiale. Grosse Bertha était aussi le nom d’une vache qui détient deux records Guinness pour sa production laitière : de plus, elle a vécu 59 ans, ce qui est très long pour une vache, et a mis au monde 39 rejetons. Enfin, elle a permis d’amasser 75 000 $ pour le cancer et différentes causes. Elle est morte en 1993. La Grosse Bertha, c’est donc à la fois un puissant canon et une vache formidable. Quand je m’apprête à tirer mon lait, je me transforme ou bien en criminel de guerre allemand sadique, ou bien en fière fermière propriétaire d’une super vache. Je fais l’imbécile en disant des choses comme : « I muβ pumpiert yezt ! », « Bertha, Dicke Bertha, mein
schatzi, wo bist du2 ? » ou encore en faisant : « Meuh, meuh ! »
2. « Je dois pomper maintenant ! » « Bertha, chère Bertha, mon trésor, où es-tu ? »
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