Respire, bébé, respire !

JANVIER ANNIE · Chapitre 46 sur 65

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Respire, bébé, respire !

Chapitre 45 – L’effondrement

Chapitre 45

L’effondrement

 

Ce soir-là, après les nouvelles des yeux, je suis rentrée à la maison à 19 h.

Violette avait pris son biberon de lait maternel et je lui avais donné son bain, et lorsque je l’avais quittée, elle dormait dans son petit lit. J’avais passé tout l’après-midi avec elle en néonat à me ronger les sangs et à me répéter : « Personne ne va mourir. Elle ne va pas mourir. Je ne vais pas mourir. Tout ira bien. » Je luttais pour ne pas pleurer, pour ne pas m’effondrer. Je n’arrêtais pas de me dire qu’il fallait être forte pour elle, pour la nourrir. Il fallait que j’arrête d’être un paquet de nerfs chaque fois que je m’en approchais, parce que vraiment, ça ne l’aidait pas. Je devais aussi me rappeler qu’il était inutile de m’accrocher à elle comme à une ancre, de vouloir la cacher dans mon t-shirt et m’enfuir avec elle, loin de ce monde sans bon sens. Je devais juste être avec elle et rester concentrée sur le biberon, le lait, le bain, les couches. Rester concentrée sur Violette, ne plus penser aux « peut-être », aux « si », aux « le temps le dira », et autres « un jour à la fois »…

Mais en rentrant dans ma maison vide, je me suis sentie perdue : pas de Keith, pas d’Axel, personne. J’ai appelé Axel chez maman, mais il dormait déjà, parce qu’il n’avait pas fait de sieste pendant la journée. Maman a toujours été pas mal anarchiste en ce qui concerne les heures de sommeil. Avec elle, on n’avait pas d’heure pour aller au lit et pas de sieste obligatoire. Je ne voulais pas l’alerter encore une fois avec ma détresse, alors j’ai raccroché et j’ai décidé d’aller courir. J’étais plutôt boulotte à l’époque, mais encore capable de me remuer. Je ne suis pas une pro du jogging, mais j’avais besoin du bon air du soir, de la montagne ; j’avais besoin de courir, sinon j’exploserais. J’ai pris ma musique et mon moniteur cardiaque. Pourquoi un moniteur cardiaque ? Peut-être pour retrouver une vieille habitude d’ancienne athlète et tâcher de me sentir normale à nouveau. Montréal est une belle ville, et le mont Royal, notre montagne qui la domine avec ses beaux sentiers et son magnifique belvédère, est à cinq minutes de la maison.

Mon parcours de course m’emmène généralement jusqu’au sommet par l’escalier de 260 marches qui mène au belvédère, avec sa vue imprenable sur la ville. Normalement, je monte et je descends l’escalier trois fois. Je suis partie de la maison comme le soleil se couchait. Pendant les 15 premières minutes, tout allait bien. Mais soudain, la chanson Mistral gagnant de Renaud a retenti dans mon baladeur.

J’écoutais souvent cette chanson lorsque j’avais entre 15 et 20 ans, et mon père l’aimait aussi. Ça parle de la mémoire, du temps qui passe et qui ne revient plus, de l’amour entre un parent et son enfant, et des années qui emportent avec elles les rires de l’enfance. Et là, ça m’est rentré dans le dash. Ma gorge s’est serrée, j’ai accéléré le pas, j’avais la chair de poule et des frissons, et les larmes ont commencé à couler sur mes joues. Je ne voyais rien ni personne autour de moi. J’étais dans mon monde, coupée de tout. Enfermée dans ma bulle de tristesse et de vacuité. Arrivée au bas de l’escalier, je me suis défoncée et je ne crois pas l’avoir jamais gravi aussi rapidement, jusqu’au bout de mon souffle, à 190 pulsations par minute sur toute la montée. J’ai encore poussé sur quelques mètres, jusqu’au pied d’un arbre, où je suis tombée à genoux. Je pleurais si fort que je n’entendais plus la musique. J’étais désintégrée, vidée, et je voulais mon père. Je voulais retrouver mon vieux moi, ma santé, ma vraie tête, mon esprit, mon optimisme, mon sang-froid habituels. Le désespoir m’arrachait des pleurs, des cris, des nausées. J’étouffais. Je me suis mise en boule, la tête dans les genoux, avec l’immense besoin de toutes ces choses que je n’aurais plus jamais, enragée de ne pas pouvoir redevenir qui je suis.

Alors une petite fille de 3 ans, pas plus, a mis sa main sur mon épaule. De l’autre, elle tenait celle de sa mère. Au début, je n’ai pas bougé. Puis, j’ai retiré mes écouteurs. La petite portait deux petites couettes toutes maigrelettes, un t-shirt « Holiday Inn » et une casquette à l’envers. Son nez était vraiment crotté. Un peu tard pour être dehors à cet âge, mais c’était l’été. Elle m’a demandé : « T’es-tu correcte ? As-tu des bobos ? T’es-tu tombée ? » J’étais un peu gênée, mais au moins j’ai arrêté de brailler. Et là je me suis rendu compte qu’il commençait à y avoir pas mal de monde autour qui s’inquiétait pour moi, qui pensait peut-être que je venais d’avoir une attaque. En fait, c’en était une, en quelque sorte.

La maman de la petite m’a demandé si j’avais besoin de quelque chose. Je me souviens de lui avoir répondu : « J’ai besoin que ma vie revienne. » Est-ce que j’étais suicidaire ? Fallait-il appeler une ambulance ? Elle a dû se le demander. Je ne sais pas qui elle est, où elle est. Je ne sais même pas si elle se souvient seulement de cette femme effondrée au pied d’un arbre un soir d’été sur le mont Royal, et qu’elle avait voulu secourir. Mais pendant quinze minutes, j’ai tout déballé devant cette étrangère : ma Violette, ses poumons, ses yeux, son sepsis, mon divorce, mon cancer, la mort de mon père quand j’étais jeune, la chanson de Renaud, les raisons de vivre, les « au jour le jour », les ressacs qui précipitaient alternativement ma vie sur la rive et vers le large. « Je veux pouvoir encore marcher sur le sable, j’ai peur ! » Elle m’a demandé si mon bébé allait vivre. « Je pense que oui », ai-je répondu. Alors elle m’a dit : « Dans deux étés, tu viendras ici avec ta fille. Vous grimperez l’escalier le plus haut du monde pour aller vous payer un popsicle aux bananes fluo avant d’aller au lit. Exactement comme ceux que nos parents nous achetaient, avec les deux bâtons, ceux qu’on n’arrive jamais à finir sans s’en mettre partout, surtout à la fin. Là, vous irez rincer vos doigts collants à la fontaine et vous vous éclabousserez en riant. C’est à ça que tu dois penser. »

J’ignore si elle se souvient de cette inconnue en compote qui voulait retrouver sa vie. Qu’elle sache pourtant, où qu’elle soit, que ma vie est revenue. Chaque fois qu’on monte à la croix du mont Royal avec les enfants, je leur achète un popsicle en son honneur. Pas aux bananes, par contre, parce que Violette préfère les bleu-blanc-rouge en forme de fusée. Exactement comme ceux que m’achetait papa.

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