Respire, bébé, respire !

JANVIER ANNIE · Chapitre 13 sur 65

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Respire, bébé, respire !

Chapitre 11 – Souvenirs de Gene Dempsey

Chapitre 11

Souvenirs de Gene Dempsey

 

L’appel que je redoutais est arrivé vers 4 h 30 du matin. C’était Keith. Je ne sais plus ce qu’il a dit, mais je savais ce qui se passait. Je me suis levé et habillé en vitesse. Ma femme ne m’a pas dit grand-chose, seulement de garder espoir. Ça me coûtait de quitter ma fille dodue de cinq mois, qui dormait profondément dans son berceau, en sachant ce qui attendait Violette. On a eu de la chance d’avoir une petite en santé.

Pour me rendre à l’hôpital, j’ai traversé le terrain de rugby. C’est un trajet que j’ai fait des milliers de fois, mais là, c’était différent. Très différent. Mon pas était plus pressé, et l’enjeu m’apparaissait crucial, comme si j’allais tenter de sauver un bébé pour la première fois de ma vie. Parce que cette fois, il s’agissait de l’enfant d’un couple d’amis très proches, des collègues qui s’occupaient de ma formation, et aussi en quelque sorte de notre famille depuis trois ans. Le Programme de réanimation néonatale ne prévoit pas de procédures particulières pour traiter l’enfant d’un ami. « Suivre les algorithmes » : c’est ce que j’allais faire.

J’ai rejoint Lucie, l’obstétricienne, à l’entrée principale. On ne s’est pas parlé, on a seulement échangé des regards inquiets. Ni elle ni moi n’avions envie d’être là. J’ai enfilé ma tenue et j’ai préparé la salle de réanimation pour toutes les éventualités. Puis, je suis allé dans la chambre pour voir comment ça se passait. C’était surréaliste : il y avait Keith, dans le rôle du « futur père » ; il y avait Annie, sur le point d’accoucher à 24 semaines. Je n’arrivais pas à y croire. J’avais occupé la même place que Keith cinq mois plus tôt, mais notre bébé avait 17 semaines de gestation de plus : à 41 semaines, elle ne voulait pas sortir ! Violette allait naître à 24 semaines. Ce n’était pas joyeux. Vraiment pas. Et le sentiment de culpabilité est revenu au galop.

J’attendais dans la salle de réanimation pendant les contractions. J’ai entendu des cris, j’ai compris que le bébé s’en venait. Des cris que je n’oublierai jamais. Des cris suivis par un autre, très faible : le discours inaugural de Violette. Elle venait d’arriver au monde, et la vie de bien des personnes basculait du même coup dans une cruelle incertitude.

Nous avons transporté cette petite personne de 670 grammes à la salle de réanimation. Elle respirait spontanément, mais de manière intermittente. Elle bougeait, elle était rose. Après un rapide examen, on a décidé de l’intuber. Elle faisait trop de pauses. C’était très technique, efficace, du premier coup. Le surfactant a été administré, le tube, sécurisé. Annie plaisante souvent sur la rapidité avec laquelle elle est capable d’intuber un bébé. Ce soir-là, je crois bien que j’ai battu son record de vitesse. Keith était resté avec elle.

Nous avons emmené Violette aux soins intensifs, où tout était étrangement calme. Les infirmières ignoraient encore ce qui allait se passer, mais elles étaient prêtes. J’ai réglé le respirateur à des niveaux relativement bas. Depuis trois ans que je suis ici, je dérange sans doute les inhalothérapeutes avec mon obsession et ma méticulosité, mais ce n’était pas le moment de penser à ça. Je me préparais à installer les cathéters centraux, la ligne dans la veine et celle dans l’artère ombilicale. Je me préparais aussi à recevoir Keith et Annie qui, tôt ou tard, viendraient voir leur bébé. Qu’est-ce que je devais leur dire ? « Félicitations » ? Pas vraiment. « Sorry » ? Pas mieux.

Keith est arrivé seul, l’air hagard. Violette était dans la partie supérieure de l’unité, dans le deuxième lit sur la gauche. C’est sur ce lit que j’ai intubé mon premier bébé au Royal Victoria, sous la supervision de Keith. Pendant nos tournées dans l’unité, on se rassemblait souvent ici autour de lui pour l’entendre pontifier sur les bénéfices de telle ou telle intervention. Cette fois, c’était moi qui faisais le docteur et qui devais lui parler de son bébé de 24 semaines. J’étais vraiment triste pour eux. C’était l’ironie suprême. Keith, la tête pleine de pronostics et de percées scientifiques. Sa fille était devenue un cas-témoin. Violette… Pas de grosses statistiques avec une seule patiente, « un n de 1 ».

Peu de mots ont été échangés. On s’est fait l’accolade, on a tiré une chaise. Il y a eu un long silence. Des larmes. J’ai posé ma main sur son épaule. Tout ce que j’ai trouvé à dire, c’est : « Ça va s’arranger », sans avoir aucune preuve de ce que j’avançais. « Va voir Annie et dis-lui qu’on pense à elle très fort. » Keith est retourné auprès d’Annie et j’ai commencé à placer les cathéters centraux. Pendant la première heure, tout allait bien. Le bébé était de sexe féminin, le poids était dans la moyenne et Annie avait reçu les stéroïdes qui permettent d’aider au développement des poumons. Peut-être que mon « Ça s’arrangera », émis machinalement, inconsciemment, était après tout soutenu par quelques données médicales.

En néonatologie, on s’entraîne pendant des années à prendre soin des bébés. On sait que c’est un privilège de les soigner et d’accompagner les parents dans ces moments difficiles. Malgré la particularité et la douleur de la situation, c’était un honneur de m’occuper de Violette.

Gene

 

22 mai 2005

10 h 50 : Extubée par Sophie N. NIMV : 20 x 15/5. Maman venue rendre visite, a vu Violette

extubée. TcpCO : 53. Bradycardie ad 50, besoin de stimulation 2+. 2

 

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