Respire, bébé, respire !

JANVIER ANNIE · Chapitre 6 sur 65

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Respire, bébé, respire !

Chapitre 4 – Le lit de force

Chapitre 4

Le lit de force

 

Aux mères forcées de garder le lit,

Il est parfaitement normal de virer folle dans la situation où vous êtes. C’est normal de se sentir coupable et de se demander ce qu’on aurait pu faire pour éviter tout ça.

MAIS IL N’Y A RIEN QUE VOUS AURIEZ PU FAIRE !

Quand quelque chose arrive à notre enfant, on cherche un coupable, et plus souvent qu’autrement, c’est soi-même qu’on accuse. « J’aurais dû faire ceci… » « Et si j’avais fait cela… » Mais dans pareille situation, personne n’est à blâmer. Seulement la vie, qui est parfois cruelle.

Avis aux futurs pères, conjoints et autres membres de la famille : rappelez à votre proche qui se morfond sur un lit, en « repos » forcé, qu’elle est formidable, que ce n’est pas sa faute et que son épreuve n’est pas un châtiment. Les femmes qui se retrouvent dans cette situation sont très vulnérables. Leur rêve de grossesse a tourné au cauchemar. Elles tentent tant bien que mal de s’adapter, de revoir leurs buts, d’ajuster leurs espérances, d’accepter la perspective d’une vie complètement différente de celle dont elles avaient rêvé, de réécrire des chapitres du livre de leur vie. Tous les scénarios sont possibles, ceux qui appellent le désespoir, la colère et la peur, et d’autres, qui apportent le soulagement. Si quelqu’un, quelque part, s’avisait de dire à une femme qui risque d’accoucher prématurément –

ou, pire, à la mère d’un enfant prématuré – qu’elle aurait mieux fait de ne pas aller travailler, de ne pas faire de sport, de ne pas faire l’amour, de ne pas manger, de ne pas dire telle chose et de ne pas écouter telle musique… je voudrais que ce quelqu’un soit immédiatement frappé d’obésité morbide, que les puanteurs combinées de la mort, du camembert et des chaussettes sales s’exhalent de sa bouche édentée, que des cheveux gras lui collent au crâne jusqu’à la fin des temps et que d’irrépressibles gaz bien sonores et bien nauséabonds lui sortent constamment par la gueule et le trou de cul. Je suis encore trop bonne.

Mères, il est tout à fait normal d’avoir à l’occasion des pensées égoïstes ou négatives qu’on ne peut partager avec personne. Moi-même, je me souviens que je ne voulais pas rester couchée à l’hôpital, à m’étouffer à chaque bouchée de nourriture, à me pisser dans les cheveux et à me faire fouiller le derrière pour me déconstiper, tout ça pour un bébé mort, ou pire, pensais-je à l’époque, pour un bébé handicapé ; mais je devais traverser ces épreuves pour ne pas me sentir coupable, le moins possible en tout cas. Mon fils me manquait viscéralement et je me demandais ce qui se passait dans sa petite tête d’enfant depuis que sa maman l’avait quitté pour l’hôpital. Je me demandais aussi qui viendrait m’accoucher, puisque sur les effectifs de cinq néonatologistes travaillant à l’unité, deux, déjà, ne pouvaient rien faire médicalement pour ma Violette – c’était moi et Keith, et deux autres étaient en conférence à Washington. Je m’imaginais en train d’insérer moi-même le tube dans la trachée de Violette pour l’aider à respirer, à intuber mon propre bébé si une urgence se présentait et qu’il n’y avait personne d’autre pour le faire. Il faudrait agir vite. Aurais-je assez de force, d’équilibre et de présence d’esprit ? On a beaucoup d’heures à notre disposition pour penser à toutes sortes de choses bizarres, folles, démentes, heureuses ou culpabilisantes, quand on est confinée au « repos » forcé sur un lit d’hôpital.

Des années après la naissance de Violette, je suis venue voir en consultation une femme qui allait accoucher très prématurément. Elle était dans la chambre même où j’avais été hospitalisée. J’ai revu l’arbre en fleurs, cette reproduction encadrée et tachetée de rose, et tous mes souvenirs sont revenus, un coup de poing violent au ventre. J’ai fini par dire à cette femme que non, ce n’était pas la teinture dans ses cheveux qui avait provoqué ses contractions. Nous avons parlé de ses deux autres enfants, de leurs problèmes à l’école, de leurs devoirs à faire, du « sapin de Noël » (cathéter, pompes à intraveineuses, sacs de médicaments), du caca qui coince, et aussi de l’impossibilité de compter correctement les fleurs de l’arbre rose. J’avais déjà essayé, ad nauseam. Pour en avoir le cœur net, il aurait fallu se lever, s’approcher de l’image et les marquer une à une. Mais au fait, les touches rose foncé, vous pensez que ce sont des fleurs ou bien des feuilles ?

 

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