Respire, bébé, respire !

JANVIER ANNIE · Chapitre 4 sur 65

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Respire, bébé, respire !

Chapitre 2 – Au lit soit qui mal y pense

Chapitre 2

Au lit soit qui mal y pense

 

Mes contractions ont commencé le 12 mai en début d’après-midi. Comme je devais partir le lendemain à Washington pour une conférence, j’avais été examinée la veille par mon obstétricienne. Je ne voulais pas me retrouver devant la même angoisse vécue en Alberta avant la naissance d’Axel. Le col de l’utérus était bien fermé, ce qu’a confirmé l’échographie transvaginale, un truc plutôt bizarre – pour cet examen, on utilise une sorte de godemiché high tech recouvert d’un vrai condom. Comme mon obstétricienne est une amie, les échos transvaginales ont souvent été des expériences assez surréalistes. Je savais bien que ça n’avait rien de sexuel ; mais quand on déballe le condom et qu’on le déroule sur ce machin, ça laisse songeur.

Ce jour-là, tout allait bien. En termes médicaux, il n’y avait pas de traces de globules blancs ou de protéines dans mes urines. On n’avait donc pas à s’inquiéter d’une éventuelle infection. Ma tension artérielle était bonne. Bien sûr, j’étais trop grosse : j’avais déjà pris 30 livres à 23 semaines de grossesse, ce qui était prévisible. Je n’étais pas encore au stade de la baleine échouée, mais ça viendrait. Ce que j’ignorais alors, c’est que ma nouvelle grossesse ne me laisserait pas, comme l’autre, le loisir de développer cette plantureuse silhouette. À peine allais-je prendre les proportions d’un simple éléphant de mer.

Parce que mon Axel avait failli naître prématurément, cette nouvelle grossesse me rendait méfiante et irritable. À partir de 18 semaines, je ne prenais plus de patients. Je ne faisais que de petites tâches de bureau et je ne restais jamais plus de 40 minutes par jour sur mes pieds. Je redoutais les relations sexuelles et les exercices légers, et j’évitais toute activité énergique ou intense – deux qualificatifs pourtant intimement liés à ce que je suis. À la moindre décision, je dressais méthodiquement la liste des avantages et des inconvénients, et je procédais avec d’infinies précautions : « Qu’est-ce que je vais boire aujourd’hui ? Thé vert à la menthe ou rooibois et grenade ? Voyons voir… » J’étais vraiment au ralenti, comme une grosse bulle huileuse et léthargique qui flottait dans l’air. Je me disais que ce n’était peut-être pas une bonne idée de me rendre à cette conférence, mais mes présentations y étaient attendues. Mon obstétricienne Lucie m’encourageait à y aller, Keith aussi. Ça me ferait de petites vacances, pensait-on. Grosse erreur ! Avec ce qui m’attendait, je me serais retrouvée au repos forcé à Washington, à claquer des milliers de dollars pour une chambre avec plancher de marbre, loin de ma famille, de mon petit prince, de Lucie, de mon hôpital, de mon unité de néonatologie et de mes infirmières.

Les crampes ont commencé pendant le repas du midi. J’ai pensé : « C’est pas vrai. Pas encore ! Pas cette fois ! » J’en étais pourtant à ma seconde expérience, je devais bien savoir ce qui se passait… La veille encore, Lucie m’avait examinée et tout allait bien ! Je devais préparer ma valise pour partir le lendemain. C’était peut-être encore le trac : faire deux présentations orales représentait un gros défi pour une balloune amorphe comme moi. Puis, les crampes se sont espacées et se succédaient aux 20 ou 30 minutes, et j’ai fini par me dire qu’il s’agissait sans doute de fausses contractions, comme on en voit dans une grossesse normale. Je suis entrée chez moi après être allée chercher Axel à la garderie. De retour à la maison, j’ai emmené Axel au petit parc qui se trouvait à deux pas de chez nous. Bien vite, j’ai dû m’allonger sur un banc. Je commençais à avoir peur. Je devais rentrer chez moi et me détendre. Ce soir-là, Keith et moi avons joué au Rummikub. C’était notre jeu de prédilection pendant cette période-là. Je gagnais presque tout le temps, comme à la plupart des jeux de société auxquels je joue avec Keith.

Dans ma famille, on est tous maniaques des jeux. Quand mon père se détériorait à cause de son cancer au cerveau, on a joué avec lui aux Colons de Catane presque tous les soirs pendant un an. On avait même deux jeux complets pour séparer les groupes ; on faisait des demi-finales, puis un championnat. Au début, mon père jouait comme les autres. Avec le temps, ne pouvant plus bouger ses pions, il nous disait où les placer ; puis, il fallait interpréter ses directives, car il s’exprimait de plus en plus difficilement. À la fin, il ne pouvait même plus se tenir à table, ni même communiquer verbalement. Mais c’était sacré, il fallait qu’il soit dans le coup et que quelqu’un joue avec son pion. Alors on l’attachait au dossier de sa chaise avec des ceintures, et ainsi il était avec nous. Parfois il s’endormait, parfois il gagnait. Le jeu apaisait mon père.

Ce soir-là, avec Keith, j’aurais bien aimé qu’une partie de Rummikub m’aide à me détendre et à chasser mes idées sombres. Mes appréhensions m’avaient toutefois déconcentrée, et j’ai perdu deux parties sur quatre : du jamais vu dans les annales familiales. J’ai fait ma valise de manière distraite.

À 2 h du matin, les contractions survenaient toutes les cinq minutes. En allant aux toilettes, j’ai vu que je saignais. L’impensable, encore une fois, était en train de se produire. Seule, j’ai pris un taxi pour l’hôpital, en apportant la valise prête pour la conférence où je n’irais pas. Keith était resté avec Axel.

Avec ce col incompétent qui m’avait tellement tourmentée à la naissance d’Axel, voilà que Violette se présentait elle aussi avant terme. Mon corps m’avait lâchée, je lâchais mon bébé. « Col incompétent. » J’adore… Imaginez comment on se sent quand on entend : « Vous ne devez pas vous sentir coupable d’accoucher prématurément, c’est l’incompétence du col. » Jamais on ne dira aux pères que leur enfant est trisomique à cause de leur « sperme incompétent », ou qu’ils ont foiré au lit à cause d’un « pénis incompétent ». Enfin.

Encore une fois, je me retrouvais en travail pré-terme à cause de mes entrailles foireuses, forcée à prendre du repos au lit.

Anatomiquement incompétente…

« Repos au lit » ! Le premier être humain qui a émis cette injonction était probablement un mâle sarcastique sans cœur ou en état d’ébriété. C’est tout de même l’expression que les médecins utilisent pour recommander aux mères de rester indéfiniment allongées et immobiles, comme si le fait d’imiter un gisant pouvait leur attirer les grâces divines. Les études n’ont jamais vraiment démontré l’utilité du repos au lit. Mais quand ça saigne, que ça contracte, que votre col est dilaté à 4 centimètres et que les membranes sont en train de sortir, si le médecin vous dit de rester immobile, vous obéissez. S’allonger quelques heures par jour pour faire la sieste est un luxe délicieux, mais passer des journées entières à regarder le plafond, le corps tendu par le stress et la peur, ce n’est pas du tout joyeux.

Je suis entrée dans la salle d’accouchement à 23 semaines et 3 jours, dilatée à 4 centimètres, avec des membranes bombées et secouée par des contractions régulières. Une catastrophe. L’accouchement pouvait survenir à tout moment. En 2005, seulement 25 % à 45 % des prématurés naissant à ce stade de la gestation survivaient, avec des risques significatifs de séquelles. À mon hôpital, c’est moi qui ai rédigé la feuille d’information que l’on donne aux mères qui risquent d’accoucher avant 28 semaines. Je savais fort bien de quoi il retournait.

La réalité s’est emballée et je me suis retrouvée comme dans un film d’Almodóvar : « Il faut vous mettre en Tredelenburg, vous injecter de la bétaméthasone, vous administrer de l’indométacine en suppositoire, des antibiotiques par intraveineuse… », et ainsi de suite. Véritablement au bord de la crise de nerfs…

« Se mettre en Tredelenburg », dans le joli jargon médical, signifie rester couchée sur un lit incliné où les jambes sont surélevées par rapport à la tête. Dans cette position, il n’est pas facile de boire ou d’uriner : à cause de la force gravitationnelle (9,8 m/sec2), les fluides remontent vers la tête. J’ai refusé catégoriquement le cathéter urinaire, un tube de plastique qui rejoint la vessie et permet de drainer l’urine sans que la patiente ait à se lever. Pas question qu’on m’introduise ce truc dans l’urètre. J’avais déjà refusé le cathéter à ma première opération, des années plus tôt, quand on m’avait retiré la thyroïde ; je l’avais aussi refusé à ma deuxième opération, quand on craignait une récidive du cancer. Mon acharnement anti-cathéter était tel que je m’attendais à voir débarquer le psychiatre spécialisé en cathétérophobie. Je me souviens qu’après ma dernière opération, quand je m’étais retrouvée dans la salle de réveil, je n’arrivais pas à uriner. Comme une folle je pressais mon ventre endolori pour essayer d’en faire sortir quelques gouttes. J’avais aussi refusé la morphine (qui peut entraîner de la rétention urinaire), mon cou me faisait horriblement mal et je vomissais. J’avais fini par uriner, enfin, en pleurant de grosses larmes de soulagement. Ma peur du cathéter était à cette époque certainement irrationnelle.

Mais pendant mon repos au lit, le refus du cathéter est devenu mon combat. Comme je n’allais avoir de contrôle ni sur mon accouchement, ni sur mon sommeil (avec toutes les sonneries d’alarme qui crépitaient sans cesse dans les haut-parleurs dans la salle d’accouchement), j’espérais au moins pouvoir décider moi-même quand et comment je pisserais. De toute façon, je n’avais rien d’autre à faire que de refuser le cathéter et d’agir en conséquence. J’étais stoïque, d’autant plus que ça ne posait aucun problème médical pour Violette. Mais les docteurs, eux, s’amusaient à saboter ma courageuse résolution en injectant continuellement des liquides dans mes veines, que ce soit des médicaments visant à ralentir les contractions ou des antibiotiques. Ça faisait de moi une vraie pisse-minute. J’appelais les infirmières – qui étaient aussi mes amies et collègues – pour qu’on m’aide à uriner dans la bassine. J’étais devenue si grosse que c’était comme palanquer un cétacé dans une piscine : une job de débardeur. Il fallait soulever la bête d’un côté, puis de l’autre, pour la pousser sur la bassine. Uriner en position Tredelenburg est un sport pour lequel je n’étais pas très douée. Mais j’ai à tout le moins compris ce que ressentent les patientes qui doivent subir cette épreuve. Avant, je trouvais que leur obsession du pipi-caca était bien puérile, avec tous les dangers qui guettaient leur enfant à naître. Mon amie Annabelle a carrément fait les olympiques du repos au lit : elle est restée couchée de la 15e à la 28e semaine de sa grossesse, quand son Paul est né. Je me souviens qu’elle aussi était obsédée par ses excrétions. J’avais toujours cru que ce n’était au fond qu’une autre psychose provoquée par le repos forcé, qui peut effectivement vous rendre folle. Quand mon tour est venu, convaincue que j’étais la plus forte et que je saurais très bien contrôler mes sphincters, ce fut la honte. J’étais la pire de toutes. Pendant plusieurs jours, moi, Annie Janvier, j’allais devoir faire mes besoins devant tout le monde dans une bassine – et ça, c’était si ça voulait bien se donner la peine de sortir. Pour achever mon amour-propre, c’étaient mes collègues qui me débarrassaient de ma merde.

La première fois, Keith n’était pas avec moi. Dans l’incertitude où nous étions, ne sachant pas si j’allais accoucher le jour même ou le lendemain, il était parti reconduire Axel chez ma mère pour qu’elle s’en occupe. Alors j’ai dû me débrouiller sans lui. La tête en bas, j’essayais d’arquer mon bassin pour qu’il soit perpendiculaire au lit. Comme chez Ikea, le design d’ensemble était bon mais les matériaux n’étaient pas très solides. Je me suis affaissée, et l’affaire est partie. Quel soulagement, tout de même ! Mais une chaleur a commencé à se répandre dans mon dos, sur mes cheveux, sur ma nuque et derrière mes oreilles. L’urine a dégouliné sur le plancher après m’avoir bien baignée. Incapable de me retenir, il fallait que je vide ma vessie, l’incompétence du tsouin-tsouin étant la conséquence de mon premier accouchement, où j’avais poussé pendant deux heures avant de subir une césarienne. J’étais trempée d’urine et je ne pouvais même pas me doucher, parce que le moindre mouvement provoquait mes contractions et faisait augmenter les saignements. Heureusement que le lit est en plastique, ça se nettoie. Mais pour l’infirmière, changer les draps n’a pas été facile, avec cet énorme mammifère qui les parasitait. Comme de fait, l’aventure a précipité mes contractions, et je me suis mise à saigner davantage. J’ai eu droit à une nouvelle jaquette bleue, étampée « Propriété de l’hôpital RV ». Ça oui, j’étais vraiment leur chose ! Une demi-heure plus tard, j’avais encore envie. J’attendais Keith, qui n’arrivait pas. Je l’appelais, sur sa pagette, sur son téléphone.

— Keith, je t’en supplie, viens vite ! — Mais je suis chez ta mère, je lui fais un compte rendu. Qu’est-ce qu’il y

a ? Ça y est, tu vas accoucher ?

— Non, mais je dois pisser !

— Ben fais pipi, alors.

— Espèce d’ignorant, tu sais bien que je me sers de la bassine ! Il me faut

de l’aide, comprends-tu ? Je ne veux pas de cathéter ! Tu dois venir

MAINTENANT !

— Mais mon amour, tout ira bien, c’est le travail de l’infirmière, elle en voit

à la journée longue, des femmes enceintes sur des bassines.

— Ahhhhhh ! T’es vraiment pas cool, tu comprends rien. T’as jamais pissé

dans une bassine, toi. Les hommes pissent dans un cylindre turquoise,

c’est facile, tiens ! En plus, eux, ils ne tombent pas enceintes et ils n’ont

pas de règles. Alors tu viens TOUT DE SUITE !

Keith n’a pas tardé à arriver. Je lui ai demandé de replacer le lit à l’horizontale pour que je puisse uriner à mon aise, l’affaire d’une minute, ni vu ni connu. Je savais ce que je faisais, je n’étais pas plus bête qu’une autre. Encore une fois, j’ai arqué le bassin pour plus de sûreté, et encore une fois j’ai senti le liquide chaud me glisser dans le dos, dans les cheveux, tout partout. Trois fois, j’ai essayé d’uriner avec Keith, qui me secondait consciencieusement dans toutes les combines que j’imaginais pour éviter le cathéter. J’ai essayé les serviettes, le tube pour les gars, les couches pour adultes. Quatre fois en dix heures on a dû changer mes draps, avec les contractions, les saignements et les larmes que cela provoquait.

J’ai fini par demander le cathéter. C’était moins pénible que je ne l’avais imaginé. Des femmes plus dociles que moi ne font pas tout ce cinéma pour un cathéter. Mais s’il y en a de plus malignes qui ont trouvé le moyen de pisser en Tredelenburg sans s’en foutre plein les cheveux, dites-le-nous s’il vous plaît, c’est vraiment d’intérêt public.

La constipation – voilà autre chose. Il m’a fallu quatre jours pour me décider à aller sur la bassine. Je ne pouvais tout simplement pas. Quand je poussais, je sentais les membranes qui gonflaient, et ça me faisait saigner. J’avais peur de pousser. C’est une infirmière super agréable et compréhensive qui est venue à ma rescousse. Keith l’assistait. Infirmières en obstétrique, je vous aime ! Je n’ai aucun problème avec le caca moutarde, le pipi vieille Bud ou le vomi yogourt d’un bébé. Mais vous, c’est avec de gros adultes que vous travaillez ! Vous prenez soin de nous, sans nous juger, sans être dégoûtées. Avec vous, ce n’est pas du tout humiliant de se faire mettre un doigt dans le derrière pour débloquer ses intestins. Mes chères infirmières, vous n’avez pas idée de l’étendue de ma gratitude. Quant à toi, mon cher Keith, avec tout ce que tu as vu, nous deux, c’est désormais à la vie à la mort…

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