Respire, bébé, respire !
Chapitre 22 – 14 juin
Chapitre 22
14 juin
Jours de vie : 24
Âge gestationnel corrigé de Violette : 28 semaines
Ordi,
Je suis chez moi, à la station de pompage, mais pas en train de pomper.
Nuit, je te hais.
Me réveiller à 4 h du matin pour nourrir un bébé-robot en plastique, ça commence à me miner sérieusement. Je ne peux plus me rendormir.
Les nuits sont pires que les jours. La nuit, c’est l’enfer. Non. Le jour, c’est l’enfer, et la nuit, c’est la fournaise suprême où brûle même le diable. Peut-être que le tube qui l’aide à respirer est en train de sortir ? il y a peut-être du sang dans ses selles ? elle est peut-être en train de se perforer l’intestin ? de s’infecter ? et les bactéries sont peut-être en train de proliférer dans son sang ? Est-ce qu’elle dort, est-ce qu’elle remue dans son isolette, est-ce qu’elle va bien ? Est-ce que ses petits talons lui font mal à cause de toutes les prises de sang ? Rentrera-t-elle un jour à la maison ? Est-ce que ce microbébé Violette grandira assez pour devenir un jour une vraie petite fille ? Est-ce que je suis en train de pomper pour rien, pour un bébé qui va mourir ? Quoi faire alors avec mes deux congélateurs remplis de lait ? Combien ça coûterait d’envoyer tout mon or liquide congelé à une banque de lait ? Pourquoi ne pourrait-on pas me brancher à sa place, à côté de ma pompe et enfin la libérer ?
Quand je pense qu’il y a des mères « normales », avec leurs bébés monstrueux, qui osent encore se plaindre de leurs mamelons gercés, de l’insatiable appétit de leur bébé ou de la fréquence des tétées, alors que les minuscules intestins de Violette sont si fragiles… Violette est toute seule dans sa boîte de plastique, à un bout des soins intensifs. Elle entend le « woosh-woosh » du respirateur. C’est le bruit dominant tout son environnement. J’ai peur d’appeler pour savoir comment elle va. Pire, je n’ai pas envie d’être à ses côtés tout le temps. Je ne peux pas. Je ne peux pas m’empêcher de penser aux catastrophes en chaîne qui peuvent s’abattre sur elle. Fuckostie. Pourquoi j’ai mis sur ma liste « Appeler à l’unité » pendant la nuit ? Je ne peux pas ! Je demande toujours à Keith d’appeler. Pourquoi ne pas écrire tout simplement « Dire à Keith d’appeler à l’unité » ? Ce serait plus honnête et je me sentirais moins misérable. Je devrais faire mes listes en pleine nuit, pendant les pires moments, et non pas pendant le jour.
Tout est si sombre et j’ai peur. Le frigo fait un bruit sinistre, comme un mauvais présage. Je viens d’aller m’assurer qu’Axel n’avait pas été kidnappé, qu’il ne s’était pas étranglé avec ses draps ni brisé le cou en tombant du lit. Et Keith est bien vivant.
Ordinateur, me revoici, après la 3e séance de pompage du jour, station de pompage, bureau.
Je suis fatiguée en ostie. Mais je n’ai pas fini de vider mon sac à propos du pompage. Remarque, je ne pompe pas toutes les 3 heures (8 fois par jour) comme le ferait une bonne mère qui écoute son équipe médicale. Je pompe 7 fois par jour, mais je dis à tout le monde que je le fais 8 fois pour qu’on me sacre patience. Keith est le seul à être au courant. Même sous la torture, il continuera à mentir avec moi.
Je deviens habile ! Je m’exerce à lire tout en pompant. J’ai commencé un livre sur les jalons les plus importants dans l’histoire des femmes. Le tire-lait n’en fait pas partie, mais la pilule contraceptive, oui. Ordinateur, pour pouvoir lire un livre tout en pompant, il faut en choisir un de taille moyenne (pas un livre de poche). On le pose sur une table pas trop haute. Ensuite on applique les gobelets sur les seins. Tout en tenant les gobelets, on met les coudes de chaque côté du livre, dans une attitude semblable à celle du mannequin qui se tient les hanches, se rentre le ventre en projetant ses coudes vers l’avant (sur ces photos-là, on dirait toujours que la fille a avalé ses clefs en même temps qu’elle a reçu un coup de pied dans le cul : je n’ai jamais compris l’esthétique de cette pose). Maintenant, pour tourner les pages : on tient le gobelet droit avec l’intérieur du bras droit et le gauche avec la main droite, on tourne la page avec la gauche ; on alterne après, sinon on commence à avoir mal au poignet droit et à l’épaule. Une fois cette méthode bien maîtrisée, on peut essayer une autre méthode : coincer les deux gobelets contre le rebord de la table, et les mains sont libres pour tourner les pages. Mais c’est un peu risqué : si les gobelets basculent, ils vous tordent les tétons et vos seins peuvent se transformer en steak tartare. On peut aussi redresser le dos et remonter les genoux à la hauteur des seins pour retenir les gobelets, une variation du « bateau », une pose de yoga. C’est excellent pour les cuisses et les abdos.
Les possibilités sont illimitées.
Je ne supporte plus les mères normales qui se plaignent que l’allaitement c’est faaaaaatiguant, que leur bébé est ééééééépuisé, et qu’elles ont terrrrrrriblement besoin de repos. Les pauvres, elles doivent se lever la nuit pour allaiter, ET EN PLUS, parfois leur bébé régurgite et elles doivent AUSSI changer leur pyjama. J’ai été moi-même une de ces mères avec mon Axel-alarme-d’incendie. Je me plaignais de mon petit gueulard. C’était une autre vie. Violette ne peut pas crier, elle a un tube dans la trachée. Mais les maudites alarmes sont toujours là. Pas des alarmes d’incendie, mais une trâlée d’alarmes qui sonnent tout le temps à côté d’elle : celle du saturomètre quand il n’y a pas assez d’oxygène dans son sang ou quand il y en a trop, celle du moniteur quand son cœur ralentit dangereusement, celle du respirateur quand il y a une fuite, quand son tube se déconnecte ou quand elle respire à contresens. Quand une alarme se met à sonner, mon cœur s’emballe. Je me répète sans arrêt que tout est sous contrôle. Je devrais le savoir. Loin de tout ce bordel, mon bureau est bien douillet. Mais Violette encaisse tout, elle entend tout ça à longueur de journée.
Mon bébé. Mon bébé !
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