Respire, bébé, respire !

JANVIER ANNIE · Chapitre 34 sur 65

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Respire, bébé, respire !

Chapitre 33 – La petite culotte rouge

Chapitre 33

La petite culotte rouge

 

Je me souviens de ma pire crise de rage. Une grosse peur.

Un matin, alors que Violette avait un mois de vie, j’ai décidé de mettre des sous-vêtements sexy, manière de sentir et d’affirmer en catimini que j’existais encore un peu pour moi-même.

Je ne pouvais pas porter de soutien-gorge sexy à cause des montées de lait. Je portais de ces soutiens-gorge munis d’une porte de garage à l’avant et de coussinets humides en dessous : rien de sexy là-dedans. Mes seins n’étaient plus du tout des objets de désir. Ils n’étaient plus que des objets usuels qui avaient pour fonction de fournir un précieux liquide à Violette.

Un jour, j’avais écrasé des cartons de lait pour les mettre au recyclage et Axel les a pris pour jouer. Il avait mis les cartons à côté de la Grosse Bertha, mon tire-lait, et il avait dit : « Lait ? » Toute la journée, il avait gardé avec lui ces maudits cartons de lait, il avait même fait sa sieste avec. L’après-midi, on avait dessiné à la craie une énorme maman sur le trottoir avec son petit garçon. Axel avait montré du doigt les deux personnages : « Mama, Atel (maman, Axel) », et il avait posé les cartons de lait à la place des seins. Perspicace, non ?

En termes de sexiness, je devais donc transférer vers le bas ce que je croyais encore détenir comme pouvoir de séduction, bien caché sous mes pantalons de jogging Roots noirs, pour me donner du courage.

Pendant mon fellowship en néonatologie, je passais la plupart de mes vendredis soir à l’urgence pour me faire un peu d’argent, mais aussi pour être en contact avec des enfants plus vieux qui pouvaient parler – j’en avais aussi besoin pour me préparer aux examens de pédiatrie.

J’avais toujours des vêtements de rechange dans mon sac à dos. Vers minuit, avant de quitter l’hôpital à la fin de mon quart de travail, je me changeais pour aller danser la salsa. Pour mes déplacements en vélo, je portais aussi des vêtements amples. En néonat ou le soir à l’urgence, je portais un uniforme médical, genre d’uniforme générique que l’on trouve prêt et propre dans toutes les salles d’opération ou d’accouchement. C’est vraiment confortable : on enfile le haut par la tête, et on attache le bas avec une corde. Comme un pyjama. Pas besoin de faire de lavage.

Avant de commencer mon quart de travail à l’urgence, je prenais une douche et j’enfilais ma culotte de salsa, une petite culotte en dentelle d’un beau rouge pompier. Ce n’était pas ce qu’on peut appeler un string, ni une culotte bikini. C’était une « cheeky », comme dit mon mari. Mais c’est parfait pour danser : pas de problème de couture apparente, et pas trop mobile.

Un soir, je portais ma culotte de dentelle rouge sous le pyjama médical générique et j’examinais les oreilles d’un petit garçon de 2 ans. Ses parents, tout jeunes, étaient stressés. Le petit faisait de la fièvre. Je l’ai couché sur la table d’examen. Examiner les oreilles des jeunes enfants n’est pas une mince affaire, surtout quand ils ne collaborent pas. Pour ce petit, j’avais aussi demandé l’assistance de sa maman. Pendant que j’étais penchée sur lui, à essayer de voir à l’intérieur de son oreille droite, il s’est libéré le bras droit et a tiré sur la corde de mon pantalon.

Plein de bricoles étaient attachées à ma ceinture ; ma pagette personnelle, ma pagette « code bleu »… et ma calculatrice étaient dans la poche. Bref, pas mal de poids dans le pantalon. Il est tombé sur le sol avec un bruit de ferraille et je me suis retrouvée avec la culotte rouge à l’air, directement devant la figure du père qui était assis derrière moi. Je ne pouvais pas lâcher l’enfant, mon speculum était enfoncé dans son conduit auditif et je risquais de lui percer le tympan. J’ai demandé à la mère de continuer à le tenir, de lui reprendre la main droite, j’ai relevé mon pantalon aussi dignement que possible, j’ai fait quatre nœuds à la corde par mesure de sécurité et j’ai repris l’examen.

La scène aurait été hilarante si c’était arrivé à quelqu’un d’autre.

J’espérais que les parents me prennent encore au sérieux malgré mes dessous frivoles. La face aussi rouge que ma culotte, je leur ai dit que leur enfant avait une mauvaise otite. Pendant que je rédigeais l’ordonnance, j’entendais leur fou rire. J’ai fait aussi vite que j’ai pu, expliqué les doses, la fréquence, comment administrer le médicament si l’enfant n’aimait pas ça. Le père m’a remerciée, en ajoutant que son petit garçon avait bon goût. Je voulais mourir de honte.

 

Et comme ça, un matin de juillet 2005, j’ai eu envie de remettre ma petite culotte rouge otite. Je pensais que ça me ferait du bien. Bien sûr, mes fesses n’étaient plus ce qu’elles avaient été ADA (avant d’accoucher) : elles étaient devenues flasques et énormes. Tant pis, me disais-je, il y a pire dans la vie. C’est le début d’un temps nouveau. Alors j’ai mis ma petite dentelle sous l’unique pantalon qui m’allait encore, avec l’élastique à la taille étiré au maximum.

Pendant la journée, c’est devenu de plus en plus inconfortable. Comme maman, je trouvais que je faisais pas mal dur avec ma petite culotte en dentelle qui me triturait les parties intimes. Qu’est-ce que j’essayais de prouver ? C’était quoi, mon problème ? Une Fruit of the Loom qui se prenait encore pour une Victoria’s Secret… Au bout d’un moment, je n’arrivais plus à me concentrer.

Pendant le kangourou, je me disais : « Ma fille est malade, branchée au respirateur, et au lieu de m’occuper d’elle, je n’arrive pas à penser à autre chose qu’à mes maudites bobettes. Ah ! ! Désolée Violette, mais maman a des problèmes de sous-vêtements. » Elle était couchée sur ma poitrine, et moi je me tortillais parce que ma culotte tirait sur le côté.

Dans une salle d’allaitement, où on peut s’isoler pour tirer son lait et se parler à voix haute sans déranger personne, j’ai remis la culotte au milieu, à mon grand soulagement, et j’ai commencé à pomper. Puis la culotte s’est remise à tirer sur le côté. C’était insupportable. Alors j’ai explosé : « Espèce de salope ambiguë ! T’es pas un string, ça, au moins, ça reste au milieu, et t’es pas une culotte bikini, ça, au moins, ça couvre quelque chose. T’es rien qu’une moitié de cul. Alors décide-toi : dedans ou dehors, mais pas sur le côté. Je te préviens, c’est le dernier avertissement ! » C’est certainement la crise de rage la plus stupide que j’ai eue dans ma vie. Je ne suis pas vraiment du genre poupée fétichiste… Mais on devient tellement irritable lorsqu’on est vulnérable comme je l’étais.

J’ai continué à tirer mon lait, mais la culotte tirait encore sur le côté. Et j’ai pensé : « Elle me nargue, la tabarnak. Elle teste mes limites. » J’ai posé la pompe et, t-shirt relevé sur mes portes de garage grandes ouvertes, j’ai baissé mon pantalon, l’ai lancé à bout de bras, j’ai enlevé ma culotte en dentelle et j’ai été prise d’une rage de destruction. « Tu vas me le payer. Je vais te massacrer. Je t’avais prévenue. » Mais ces maudites affaires-là sont assez solides, finalement. Ça résistait, ça ne voulait pas périr. La crisse de putain rouge était faite en fil dentaire. Je m’acharnais, elle résistait encore. « Mais vas-tu te déchirer, sacrament ! Je suis quand même plus forte qu’une bobette en dentelle ! » C’était une lutte à finir.

Au-dessus du lavabo de la salle d’allaitement, il y a un distributeur de papier pour s’essuyer les mains, avec une bordure dentelée en métal pour couper le papier, comme sur une boîte de Saran Wrap. « Haha ! » ai-je crié en moi-même, triomphante, avec un feu dans la gorge et les yeux qui me sortaient de la tête. J’ai appliqué mon ennemie sur les dents de métal, en poussant très fort, et j’ai scié, j’ai scié, j’ai scié. Mais les dents étaient faites pour couper le papier, pas le tissu…

Avec de la patience, j’ai enfin gagné la guerre. J’ai réussi à couper ma bobette en quatre. J’ai jeté les morceaux dans la poubelle en disant, haletante : « Voici ce qui arrive quand on n’écoute pas. » Je me suis remise à tirer mon lait, repue, rassérénée. J’avais détruit le démon rouge, et sa carcasse gisait dans la poubelle.

Cinq minutes plus tard, j’ai repensé à toute la rage que je venais de déverser sur un objet inanimé. J’étais assise les fesses à l’air sur le sofa, en train de tirer mon lait pour mon bébé malade. Il avait fallu que je détruise ma culotte pour me sentir forte… J’étais perdue. Vide. Ailleurs. Je n’étais plus dans ce monde. J’étais un spectre. C’est un fantôme qui tirait le lait à ma place. Comme si je m’étais élevée au-dessus de mon corps, je me voyais, assise là, et ce n’était pas moi. Pour ne pas sombrer, j’ai commencé à répéter, à voix haute, du ton le plus neutre possible : « Je tire mon lait. Je tire mon lait. Je tire mon lait. »

Dire à voix haute, comme ça, ce que je suis en train de faire, ça m’aide beaucoup dans les moments d’épouvante. En détachant bien les mots, je me dis : « Je suis moi » ; « Je respire » ; « Je démonte mon tire-lait » ; « Je lave mon tire-lait » ; « L’eau est trop chaude » ; « J’ouvre le robinet d’eau froide » ; « Je visse le couvercle en plastique » ; « Le lait est tiède » ; « Le lait contient beaucoup d’immunoglobulines » ; « Je me lave les mains » ; « Je suis debout »… Ça me permet de rester concentrée sur ce que je fais, et ça m’aide à garder mon cerveau en un seul morceau.

 

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