Respire, bébé, respire !
Chapitre 32 – 23 juin
Chapitre 32
23 juin
Jours de vie : 33
Âge gestationnel corrigé de Violette : 29 semaines et 2 jours
Cher ordi,
Il faut remettre une quatrième ligne centrale à Violette, un autre pic line, parce qu’elle n’a plus de veines sur la tête, ni ailleurs. Plusieurs personnes ont essayé d’en mettre un et n’ont pas réussi, même les stars. Il va falloir aller au Children pour lui faire mettre une fémorale, pas envie de la faire transporter là-bas.
Gene revient ce soir, il est l’as du pic line. Les super abeilles sénior ici ont remis un mini-soluté-papillon de rien, et on attend, en ne respirant pas trop fort, que Gene arrive.
Je suis en crisse.
Au cours de mes études en médecine, j’ai lu des textes sur la « phase de colère » et sur les « phases du deuil ». Les psys m’agacent avec leurs étiquettes et leur systématisme. Ils parlent comme si tous suivaient une recette et un parcours typique. Ce n’est pas comme ça que ça se passe. Tous les parents ne vivent pas ces difficultés de la même façon.
Ça vient par cascades. J’essaie toujours de me raisonner. J’essaie de relativiser parce que j’aime ma routine avec Axel. Je me dis : « Heureusement que j’ai ma routine avec mon garçon, c’est une chance que la moitié des parents de néonat n’ont pas. » Et il y a aussi James, notre grand ado qui essaie de composer comme il peut avec la situation. Mais je me dis aussi que la plupart des parents autour de moi ont la chance d’avoir un bébé né bien après 24 semaines de gestation. Alors, pour me consoler, je pense à Keith, mon âme sœur, mon amour, qui m’aime et qui me soutient, alors qu’il y a ici des mères qui sont toutes seules. Et là je deviens obsédée par celles qui ont moins de chance que moi.
Ben oui. C’est mon « mécanisme d’adaptation », comme diraient les psys et les médecins.
Hier, pendant mes peurs nocturnes, je me suis dit que tout le monde essayait d’aider ma fille. Personne n’a jamais essayé de la tuer, ni moi, ni mes voisins, ni la nation québécoise, ni ma culture, ni mes traditions. J’ai confiance en ceux qui s’en occupent, c’est important. Reste qu’il y a une infirmière qui me rend malade et qui est toujours en train de gosser dans l’isolette : vérifier la couche, le pipi, les pieds, l’intraveineuse, et recommencer tout de suite. Crisse-lui patience ! Les médecins la comparent à un technicien en radioactivité qui est sans cesse dans sa hotte de travail et ne sort jamais les mains de là. Quand elle est là, je n’ai pas le courage de me pointer. J’aime mieux rester chez nous, sinon je fais de la tachycardie et je deviens mal. Pas capable non plus de dire quoi que ce soit.
Mais à part pour celle-là, j’ai une confiance absolue. Je sens que je tombe, mais dans un monde sécuritaire. Alors je pense aux mères de Gaza ou de certains pays d’Afrique ou d’ailleurs, pays en guerre où les femmes et les enfants sont systématiquement violés, où les assassinats d’enfants sont la norme, pour faire mal aux parents. Il y a encore des endroits dans le monde où une mère doit décider lequel de ses enfants doit mourir de faim. Et je me dis que ces femmes-là, elles tombent dans un monde effrayant. Il n’y a rien pour les consoler. Elles ne peuvent pas se dire, comme moi, que tout le monde essaie de les aider. Elles sont condamnées à souffrir.
Ça me console un moment de penser à ma chance, puis je me mets à pleurer parce que je les plains de ne pas être nées dans un pays riche, et la culpabilité d’avoir un utérus bancal revient me hanter. Et là je me mets à imaginer Axel violé ou tué sous mes yeux, et je panique, et j’ai des nausées. Mes mécanismes d’adaptation se retournent contre moi. En pensant aux deux tiers des bébés dans le monde qui n’ont pas accès aux soins de néonatologie, je me sens comme une GBE – une grosse bourgeoise égoïste. N’importe quelle autre maman dans le monde qui voit son bébé mourir à cause d’une simple infection ou par manque de nourriture doit se dire : « Bon, la GBE vient de se réveiller. Y était temps. » Alors, pour ne pas devenir complètement folle, je pense aux vrais Normaux Ingrats qui sont aussi des GBE, mais qui eux se plaignent pour rien. Ça me déculpabilise pendant un instant, puis ça me remet aussitôt en crisse.
Quelqu’un pourrait ôter de ma vue la revue Parents, quand j’entre à l’hôpital ? Quelqu’un pourrait fermer la gueule aux Normales Ingrates qui viennent d’accoucher pour qu’elles arrêtent de nous faire chier avec leurs hémorroïdes ?
Parfois, je me fâche contre des objets inanimés. Quand un pot de confitures ne veut pas s’ouvrir du premier coup, je le sacre tel quel aux vidanges : tant pis pour toi, t’auras jamais servi ! Il y a un nœud dans un lacet, je le coupe : tu l’as cherché ! Si un livre ne veut pas rester ouvert à la page que je suis en train de lire quand je tire mon lait, je le craque à deux mains, en le prévenant que la prochaine fois, je le déchire. Mais ce n’est pas toujours comme ça. Des fois, mon apathie est secouée par des accès de rage, d’autres fois, ma tristesse est illuminée par l’illusion que tout va bien. Quand personne ne me voit, je pète généralement les plombs sans me retenir. C’est ma soupape.
Même toi, ordi, quand tu es trop lent à ouvrir un lien Internet, j’arrache ton fil de la prise du mur, je te débranche : espèce de merde comateuse, t’es mieux de te réveiller ! T’es mieux de faire attention !
23 juin 2005
17 h : Cathéter Veineux Central 18F inséré côté de la main droite ad V brachiocéphalique droite,
monté ad 16 cm, retiré à 14,5 cm position confirmée avec RX. Premed : EMLA, sucrose x 2, morphine.
Gene Dempsey
OceanofPDF.com